Dans le monde sans en être

« Le pari chrétien » de François Huguenin

Dans son dernier livre « Le pari chrétien », François Huguenin, spécialiste des droites françaises, nous livre une passionnante réflexion sur les rapports du chrétien à la politique. Cet essai vigoureux tente de répondre à la question de l’articulation des exigences de la foi avec l’engagement concret dans la cité.

L’auteur commence par rappeler que l’homme est à la fois un animal politique et spirituel.  Mais il va plus loin, en n’hésitant pas à soutenir la thèse que l’Evangile contient une dimension politique. Beaucoup de croyants seront surpris par pareille affirmation ! Pourtant, l’auteur insiste sur le danger qu’il y aurait à découpler vie spirituelle et engagement pour le bien commun.

Sans vouloir établir sur terre le Royaume, il est important de bien se convaincre que la foi informe notre agir dans les réalités d’ici-bas. François Huguenin soutient que « la politique a toujours été considérée par la pensée traditionnelle comme une branche de l’éthique, distincte, mais pas séparée. », et que « la charité personnelle ne peut se substituer à des actions plus structurelles ».  Même si, à la suite de Benoît XVI, il prend soin de souligner qu’il est vain de prétendre poursuivre la perfection de la justice dans l’ordre politique et ses contingences, il précise toutefois qu’il serait ruineux de laisser la politique à la seule raison technicienne, ainsi qu’aux jeux des convoitises, en espérant que celles-ci se neutralisent en s’autorégulant. Comme le souligne l’auteur, « le chrétien est du côté  de tous ceux qui cherchent le bien commun et ne saurait se satisfaire d’une conception dégradée du politique où la notion de bien est expulsée du champ de la réflexion et de l’action » (p 198).  A ce sujet, on lira avec profit sa réflexion sur l’hypertrophie du domaine de la loi, et la tension qui en résulte entre la finitude des réalités temporelles, marquées par l’imperfection, et le désir de certains chrétiens de vouloir faire entrer leurs convictions dans la loi positive.

Plus globalement, le chrétien ne doit pas entretenir de  défiance a priori envers un monde qui se déchristianise très vite. Plus que jamais, l’appel du Christ à servir doit être une boussole pour ce qui regarde les rapports de la foi et de la politique. L’auteur ne craint pas d’insister sur le fait qu’on ne peut trier dans l’Evangile entre ce qui nous plaît et ce qui nous dérange. A ce sujet, il ne cache pas que différentes sensibilités coexistent dans le monde catholique français.

Mais cet ouvrage de réflexion n’est pas un pensum abstrait et  désincarné. Il aborde des questions très concrètes : éthique sociale, débats sur le respect de la vie et l’anthropologie, et celle, plus brûlante que jamais, de l’immigration. Sur tous ces points, l’auteur s’interroge pour savoir  quelle lumière l’Evangile nous dispense afin d’éclairer nos choix. Tout en se refusant, ainsi qu’il le dit en guise d’avertissement dans l’introduction, à « dresser une liste de bonnes pratiques, encore moins un catalogues d’interdits ». Surtout, l’ouvrage insiste sur le fait que « tout est lié », selon la formule chère au pape François dans Laudato si’, et qu’un chrétien ne saurait s’investir dans la défense des enfants à naître, tout en se désintéressant du sort des migrants.

Un chapitre du livre est consacré au rapport des chrétiens avec un monde qui a cessé de l’être. Ici encore, l’Evangile peut nous servir de guide, afin de nous garder contre les tentations de repli, ou de retour à un âge d’or d’une chrétienté mythifiée. Qu’on soit d’accord avec son diagnostic et ses recommandations ou pas, l’ouvrage a le mérite de poser les questions qui fâchent.

Enfin, la dernière partie, plus spirituelle, invite le lecteur à cerner, de façon générale, ce qui fait la spécificité chrétienne relativement au rapport au monde. A cette fin, François Huguenin convoque trois notions-clé de la spiritualité : la communion, la  transfiguration et la conversion. Il montre comment la Parole nous permet de nous situer dans une relation juste à la politique. En effet, jamais l’intérêt pour le bien commun n’est perdu. Mais en se munissant des lumières de la foi, l’engagement dans la cité y gagne en profondeur comme en extension. L’auteur n’hésite pas à soutenir que «l’horizon politique du chrétien est celui des Béatitudes» ! Pareille proposition ne se trouvera pas dans tous livres d’analyse politique !

Cependant la lumière de la Parole n’opère pas seulement en profondeur, elle nous fait gagner également en lucidité. En effet,  c’est un des grands mérites de ce livre que de nous encourager à l’action politique tout en nous avertissant des écueils à éviter. Par exemple la double tentation de la dilution dans le monde, ou bien du repli sur soi, du modernisme ou de l’intégrisme. L’auteur, spécialiste des débats d’idées et de l’histoire, connaît bien la généalogie intellectuelle de certaines impasses politiques et idéologiques. Son vibrant plaidoyer en faveur de l’engagement politique n’en possède que plus de valeur.

Jean-Michel Castaing  

« Le pari chrétien », par François Huguenin, Tallandier, 2018     

    

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