Dans le monde sans en être

La venue du Royaume selon l’évangile de Saint Marc

    En cette année 2018, la  liturgie nous propose l’évangile de Marc comme lecture dominicale.

    Dimanche 4 février, nous prenions connaissance de la première journée de Jésus à Capharnaüm.

    De quoi est-il question dans la narration de Marc au sujet des premières actions du ministère public du Christ ? Principalement d’actes de guérisons, qui suivent un enseignement inaugural au sujet duquel le second évangile ne nous dit rien.

    Une journée inaugurale sans cohérence chronologique

    Ce qui frappe surtout dans le récit marcien, c’est son caractère apparemment décousu et dénué de suite raisonnée. La relation des faits et gestes de Jésus ne semble obéir à aucune logique chronologique. Les guérisons s’entassent pêle-mêle temporellement,  les unes sur les autres. Revient sans cesse le terme « aussitôt » pour faire la liaison d’ une action de Jésus à une autre : « Et aussitôt sortis de la synagogue, ils vinrent à la maison de Simon… », « Et aussitôt, il y eu dans leur synagogue un homme avec un esprit impur.. ».

    Les événements se succèdent les uns aux autres, sans que l’on puisse discerner  une trame cohérente dans cette durée. S’agit-il d’un reportage sur le vif, d’un micro-trottoir que l’écrivain n’aurait pas retraité et reconfiguré en salle de rédaction ?

        Le Royaume en sous-main

    Comme on le sait, l’évangile n’est pas un direct-live ! L’évangéliste avait conscience de livrer une oeuvre littéraire en écrivant son texte. Quel but poursuivait-il donc en juxtaposant les scènes les unes à côté des autres, sans lien de coordination entre elles, comme une parataxe narrative ? En fait, derrière ces événements s’en profile un autre, bien plus important. Je tiens cette analyse du livre de Jean-Claude Reichert, prêtre du diocèse de Strasbourg, Catéchèse pour temps de rupture, paru en 2002 (Bayard, Paris). Je ne mentionnerai pas ici les termes de sa problématique sur une catéchèse d’initiation. Je me conterai de le citer à propos du récit de Marc de la première journée du ministère public de Jésus :

    «  Si l’évangile de Marc n’obéit pas à la logique chronologique, c’est parce que chaque événement du récit doit conduire à la découverte d’un autre événement. Mais de cet événement-là rien n’est explicitement dit. Seuls « parlent » les deux éléments du cadre temporel qui organisent la narration jusque-là. Il sont en effet ceux que le livre du prophète Zacharie utilise pour annoncer l’irruption du royaume de Dieu : « Il y aura un jour unique, le Seigneur le connaît, plus de jour ni de nuit, mais au temps du soir il y aura de la lumière (…) alors le Seigneur sera roi sur toute la terre » (Za 14, 7.9). Sans explication ni démonstration, l’évangile de Marc enracine le récit des événements qui se produisent avec Jésus dans cet événement attendu par Israël sur l’horizon de l’histoire. »

    J-C Reichert, Catéchèse pour un temps de rupture, p 50

        Un résumé de l’activité de Jésus

    Effectivement, la journée de Capharnaüm se termine par l’évocation de la soirée qui la parfait, qui la porte à son accomplissement, «au temps du soir», selon les termes de la prophétie de Zacharie :

    «Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amenait tous ceux qui étaient atteints d’un mal ou possédés par des démons, et la ville entière était rassemblée devant la porte. Et il guérit beaucoup de malades affligés de divers maux, et il chassa beaucoup de démons(…).» (Mc, 1,32-34).

    L’heure vespérale condense en elle tout le salut apporté par l’Envoyé, et à travers lui, le Royaume qui se rend présent en sa personne. Ainsi, au coucher du soleil, c’est-à-dire lorsque le sabbat est terminé, le Royaume est-il pleinement inauguré. Le huitième jour, celui de la Résurrection, commence (les évangiles ont été écrits à la lumière de la Pâque de Jésus). Non pas que le septième jour soit périmé : Jésus a commencé à guérir depuis le matin. Le Royaume n’ a pas phagocyté la tradition sabbatique, mais il nous mène au-delà.

        La réalisation d’une prophétie

    Le soir venu, à Capharnaüm, « il y a de la lumière au temps du soir » (il n’y avait pas d’éclairage public à l’époque !), ainsi que l’avait prophétisé Zacharie. Cette affirmation est suivie de celle-ci dans le livre du prophète : « Le Seigneur deviendra Roi sur toute la terre ». Avant de conclure : « Ce jour-là, le Seigneur sera unique et son nom unique » (Za 14, 7-9).

    C’est bien cette prophétie dont les événements qui se déroulent au « coucher du soleil », à Capharnaüm, constituent la réalisation. Ces événements représentent le résumé de tous les gestes de salut que Jésus a posés depuis le matin, après qu’il eut pénétré dans la cité du bord du lac de Galilée, accompagné de ces premiers disciples appelés quelques instant plus tôt, gestes de salut  rapportés par Marc dans le premier chapitre de son évangile. Condensation prodigieuse, dans l’espace et le temps, de la mission du Fils ! Condensation qui n’enlève rien toutefois à l’importance de ce qui est en train de se jouer : rien moins que la venue du Règne. Ce Règne qui agit comme en retrait, et qui relie, tel un fil rouge, toutes les péripéties de la journée les unes aux autres.

        Un Royaume paradoxal  

    Si Marc fait bien référence à cet événement de la venue du Royaume dans le récit de Capharnaüm, alors il est possible d’en tirer quelques conclusions. D’abord, Dieu règne en et par Jésus. Ensuite, ce Royaume est un règne de délivrance, dont les hommes sont les premiers bénéficiaires. Ce Royaume ne possède pas de hiérarchie à proprement parler (même si le début de la journée a commencé avec l’appel des premiers disciples, dont on pressent par là l’importance à venir). C’est le « tout-venant » qui est concerné par cette venue de la royauté divine.

    Il s’agit d’un Royaume sans éclat particulier, au sens mondain du terme. Un Royaume concentré dans les événements qui surviennent les uns à la suite des autres, sans déroulé cohérent,  mais qui possèdent tous néanmoins un point commun : la personne  qui agit et qui provoque ces mêmes événements, à savoir Jésus de Nazareth. Ce qui fonde en raison la proposition suivante : celui-ci est bien le Royaume en personne, Celui par lequel la lumière est présente « au temps du soir », et par lequel « Dieu devient Roi sur toute la terre ». L’autobasileia, selon Origène.

    Un Royaume bien déconcertant en définitive, autant par son contenu que par les chemins qu’il emprunte pour venir à nous !

Jean-Michel Castaing

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