Dans le monde sans en être

Trois tentations pour le croyant d’aujourd’hui

Il n’est pas facile d’être chrétien « pratiquant” aujourd’hui. Le risque d’isolement de la part du néophyte ou du « recommençant », peut s’avérer fatal pour la croissance de sa foi. L’air du temps n’est pas très porteur. Les chrétiens sont en passe de devenir minoritaires dans les pays que leur foi, et la culture qui l’accompagnait, ont façonnés ! La majorité d’entre eux ont pris conscience de cette situation.

Dans ce contexte, nul n’est à l’abri de la séduction du repli sur soi parmi les croyants désorientés. Toutefois, ce n’est pas cette  tentation qui me semble la plus prégnante de nos jours. J’en discerne trois autres qui me paraissent tout aussi consubstantielles à l’idéologie de notre modernité tardive, et que le croyant est susceptible de rencontrer aujourd’hui dans sa vie de foi.

Relativisme

La première tentation, la plus répandue actuellement, est le relativisme. Selon cette philosophie, la vérité universelle, la vérité valable partout et toujours, n’existerait pas. Nous ne connaîtrions que des vérités partielles, des vérités recevables seulement pour des endroits et des temps très précis. Et aucune de ces vérités partielles ne serait supérieure à une autre. 

Il est assez facile de deviner les conséquences d’une telle philosophie pour l’existence croyante en général, et la pratique sacramentelle en particulier. «Vous croyez que le Fils de Dieu est présent dans ce morceau de pain ? A la bonne heure ! Si cela peut vous faire du bien ! » Les contradicteurs des chrétiens convaincus hausseront les épaules à la moindre évocation du terme de « vérité ».  Pour les premiers, ce que les seconds prennent pour la vérité est ce qui leur fait du bien, ou ce qui accroît leur désir de vivre, rien de plus. On devine les ravages qu’une telle idéologie est capable d’opérer chez un chrétien encore peu assuré dans sa foi.

Le sentimentalisme

L’évocation du relativisme nous amène à la seconde tentation, celle du sentimentalisme. Pour celui-ci, le critère de la justesse d’une proposition de foi consiste dans l’émotion qu’elle suscite en nous. Par exemple, si l’évocation de la communion des saints ne trouve aucun écho dans ma sensibilité, alors cet article du Credo n’aura pour moi aucun substrat dans la réalité surnaturelle ! Là aussi, les nouveaux croyants peuvent se faire piéger facilement avec un tel postulat. Surtout si, dans la durée, les « émotions » initiales s’émoussent et se diluent.

Il n’est pas superflu de le préciser en ces temps qui préfèrent câlins et « bisous » à la vertu de force : pour les vérités de foi, le ressenti n’est pas la mesure du croyable. Il en va de même dans l’expérience sacramentelle. Je peux participer à plusieurs célébrations eucharistiques sans jamais rien «éprouver». Cependant, cette absence d’affect n’est pas le signe que l’Eucharistie constitue une simple superstition !

La foi ne consiste pas seulement à faire confiance à une divinité indistincte qui nous tiendrait « chaud ». La croyance, dans sa dimension objective, possède un contenu : les « vérités de la foi ». Evidemment, en se focalisant trop sur ces vérités, la foi court le risque de devenir  impersonnelle, figée, voire doctrinaire. Mais inversement, si le croyant fait abstraction du contenu « orthodoxe » de la croyance, celle-ci risque de dégénérer en une confiance vague, purement émotionnelle, ou bien encore en une expérience strictement individuelle, incapable de rejoindre les préoccupations de ses semblables. Que devient une foi indexée sur le seul sentiment, dès lors que ce dernier a disparu ?

Le repli dans la sphère « privée »  

La troisième tentation consiste à réduire la foi à une simple affaire « privée », c’est-à-dire une conviction  qui n’a pas sa place  dans l’espace public, et conséquemment n’a pas à interférer dans les débats sur l’intérêt public de la communauté politique. L’air du temps intime (à mots couverts) aux chrétiens l’ordre de cloîtrer leur foi à leur domicile, comme un mari jaloux l’aurait fait d’une épouse dans une époque reculée ! Cette tentation peut s’avérer fatale à notre vie de foi. Surtout si le croyant,  qui (re)commence à pratiquer, prête une oreille trop complaisante au galimatias sur la « laïcité » que certains hommes publics ne se feront pas faute de prononcer pour donner leur avis sur le « phénomène religieux ».

Car à séparer notre vie privée, au sein de laquelle nous cultivons notre relation intime avec le Seigneur, de notre vie publique, où nous évoluons comme si Dieu n’existait pas, nous  risquons de devenir schizophrènes. De plus, ce confinement de la foi dans nos appartements privés la rabougrira à la longue, au point de la réduire à l’exercice d’une simple dévotion personnelle, sans impact sur le destin collectif de la société. Comme si Dieu était prié de Se cantonner à agir seulement sur la subjectivité des individus, pris un par un ! A ce compte-là, on se demande pourquoi, et comment, Il S’est décidé jadis à faire sortir tout le peuple d’Israël d’Egypte !

En restant « privée », la foi renonce aux moyens d’influer sur le cours des événements. Dès lors, plus de combats pour la justice sociale ! Dans ces conditions, il est facile d’accuser les chrétiens d’indifférence, de fatalisme ou d’impuissance.

Une foi sereine, mais ferme, peut changer le monde

A ces trois tentations, le chrétien doit répondre sereinement mais fermement. Oui, les contenus de la foi sont vrais partout et toujours. Cette convictions ne fait pas toutefois de lui un fanatique ! Oui, la messe ne dépend pas de l’ émotion que j’éprouve en y assistant pour produire ses effets en moi, même si je ne ressens rien sur le moment. Enfin, notre relation avec le Seigneur n’est pas une simple affaire de dévotion privée. Notre foi peut changer le monde, pour peu qu’il se trouve des croyants assez déterminés pour la prendre au sérieux.

Jean-Michel Castaing

2 réponses à “Trois tentations pour le croyant d’aujourd’hui”

  1. Annette

    Discernement, concision, pertinence: cet article est EXCELLENT!
    MERCI!

  2. Bernard Berthuit

    Je vous remercie de cette réflexion bien utile. Il faudrait y ajouter la tentation du retour en arrière qui actuellement désoriente beaucoup de chrétiens et même en dehors. Cette avidité de notre temps pour la “liberté” telle qui la conçoit malheureusement et qui a été, selon Maurice Zundel, un des facteurs de désaffection de beaucoup, suffit à signifier l’erreur de pareil retour au passé, à ses exigences et ses innombrables règles. C’est à Ramon Martinez de Pison que j’emprunte l’analyse qu’il fait sur la pensée de Zundel : « La quête de liberté se présente comme une revendication de l’esprit devant toutes les contraintes extérieures imposées à l’homme, revendication qui entraîne ultimement le déclin des absolus perçus comme opposés à cette liberté. C’est dans ce sens que Zundel, tout en admettant leur contribution positive, interprète le marxisme, l’existentialisme et la contestation générale de la morale et de la religion. À une première analyse ces facteurs représentent la prise de conscience par l’homme de son aliénation et le désir de se libérer de toutes contraintes extérieures. Devant la réduction de l’homme à un simple objet, parmi tant d’autres, qu’on peut étudier au point de vue psychosociologique, psychologique, biologique, etc. ; devant la réduction de l’homme à une simple marchandise qu’on peut exploiter indéfiniment, comme c’était le cas pour les ouvriers de l’Angleterre victorienne au temps de Marx ; devant la dépendance de l’homme face à un Dieu absolu qui impose sa loi arbitraire à l’homme qui n’a d’autre choix que celui d’obéir ; bref devant toute réduction de l’homme à un simple instrument, ces mouvements revendiquent sa liberté : la proclamation de l’homme créateur de ce monde. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre leur rejet de toute transcendance et de toute religion. »
    (Extrait de « la liberté humaine et l’expérience de Dieu chez Maurice Zundel » page 43)
    Bonne journée à vous !

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