Dans le monde sans en être

Pas facile d’inventer sa vie chaque jour !

             Un individu sous pression

    « L’homme n’est rien d’autre que son propre projet ». « Je suis mon projet ». Ces deux affirmations célèbres de Jean-Paul Sartre, dans L’existentialisme est un humanisme (1945), notre Modernité tardive semble les avoir reprises à son compte. Face à l’injonction sociétale qui lui est adressée de trouver « un sens » à sa vie, l’individu liquide, dénué d’identité stable, dont la société de consommation a accouché, se fait une obligation de ne pas rester les bras croisés. Mais comment parviendra-t-il à trouver une finalité à son existence, alors que son coeur balance entre consumérisme matérialiste et écologie mâtinée de spiritualité ? S’alignera-t-il sur le magistère moral du « politiquement correct » pour lequel il n’existe ni Bien, ni salut, ni espoir collectifs, et pour lequel seule la morale individuelle et provisoire prévaut ? N’est-ce pas contradictoire ?

    D’un côté, un appel lancé à tous de trouver un sens à leurs existences ; d’un autre côté, il s’agit de n’imposer aucun idéal à personne, idéal qui transcenderait les egos et serait valable pour tous, de peur d’imposer des modèles susceptibles de froisser les minorités comme l’ « autonomie » du sujet « souverain ». L’individu, seul dans son coin, amputé de son héritage culturel, aura-t-il dès lors assez de ressources pour trouver en lui-même un but à l’existence et à son insertion dans la collectivité politique ? Sera-t-il capable d’inventer sa vie de A à Z, sans le secours d’aucune tradition ?

        Peut-on se réinventer chaque jour ?

Les temps modernes se sont fait une gloire de nous avoir rendus tous (ou presque!) autonomes. Mais au prix de quelle angoisse ! Jadis, les traditions, les croyances bien ancrées, nous prémunissaient contre le vertige du vide. Aujourd’hui, chaque existence est une page blanche que chacun doit noircir par lui-même ! Quel retournement ! Quelle responsabilité ! D’autant plus qu’il n’est pas question de se dérober. On vous fait comprendre que si vous ne sacrifiez pas à l’idole de la nouveauté, vous êtes un has been, un passéiste, un réac, ou bien un suiveur, un mouton, un conformiste frileux. Comme si c’était simple de se réinventer chaque jour ! Surtout quand on nous fait honte de nous appuyer sur une tradition pour cela !

    Cependant, est-il possible de repartir chaque matin de zéro ? N’est-ce pas utopique, et surtout dangereux ? Se projeter dans l’avenir demande en effet des assises fermes, qui nous serviront à la fois de tremplins et de modèles. Et ces assises, où les trouver sinon dans le passé, et le génie de ceux qui nous ont précédés ? Mais inciter l’ homme liquide à reconnaître sa dette envers ses ascendants est devenu difficile : tout l’incite à n’habiter d’autre temps que le présent, ou bien le futur indéterminé des utopies technologiques.

        Fuite en avant

    La seule solution qui reste à notre homme, dépourvu de modèles, pour se fournir en « sens » (pour orienter son existence et lui conférer une signification), consiste dans l’absolutisation du futur, même s’il peine à lui trouver un contenu précis. Mais c’est là un pis-aller. En effet, comme ce futur est indéterminé, puisque précisément seule la techno-science est capable de le définir, puisque elle seule est en mesure d’en dessiner les contours au fur et à mesure de ses avancées aléatoires, notre homme reste ainsi  impuissant à « donner sens » à l’aventure de l’histoire qui est en train de s’écrire. Pour s’appuyer sur la signification dispensée par le futur, il lui faudrait être pourvu de dons divinatoires hors du commun, être capable d’anticiper l’avenir tel un futurologue chevronné !

    L’individu liquide ne peut donc pas compter sur le concours des promesses incertaines de la techno-science pour faire émerger un « sens » au milieu du flux ininterrompu des images et des sons déversés à outrance par la société de consommation et de spectacle. Qui, ou plutôt quoi, le lui donnera alors ? Tout simplement la projection elle-même dans le futur. C’est elle qui fournira à l’individu hors sol, et privé d’héritages, un surcroît de signification à son existence apparemment désorientée. C’est-à-dire que c’est dans le mouvement lui-même, mouvement de fuite en avant, que résidera la clef de son existence! La quête de sens s’épuisera dans le désir de futur, quel que soit l’ aspect que prenne ce dernier. Programme pour le moins aléatoire, et qui s’apparente davantage à la signature d’un chèque en blanc qu’à la vertu d’espérance.

        Une espérance sans objet

    Une telle entreprise, grosse d’illusions, semble vouée d’emblée à l’échec. Car seul le contenu objectif de ce futur pourrait donner sens à l’à-venir, comme au présent. Sinon, nous avons affaire à une espérance intransitive, une espérance pour l’espérance, une espérance sans objet particulier, c’est-à-dire au fond une entreprise d’auto-mystification.

    Mais que faire lorsque cet objet manque ? Quelle attitude adopter quand l’avenir est indistinct, ténébreux, et qu’on désire néanmoins l’embrasser, l’investir ? Eh bien ! il ne reste plus qu’à épouser le mouvement qui nous pousse vers lui. Le moyen devient sa propre fin !

        Une fuite du présent bien problématique

    Faire du mouvement vers le futur un but en soi, c’est fatalement considérer le présent comme quelque chose qu’il faut fuir, ou un moment  à dépasser d’urgence. Une pulsion de dépassement indéfini fermente dans l’esprit de l’individu esseulé, en besoin de sens. Notre homme finit par déprécier toutes les réalités auxquelles il se collette au cours de son existence. Il ne peut plus habiter son présent sereinement. Sa présence déficiente au monde le conduit, volens nolens, vers les contrées inhospitalières de l’indéterminé, tel ce démoniaque gérasénien décrit dans l’évangile, que l’esprit impur poussait à vivre dans les tombeaux et les montagnes (Mc 5, 1-20).  Mécontent de ce que l’existence lui donne de vivre ici et maintenant, il n’a de cesse de se projeter vers le futur dans le but de fuir sa condition  comme d’autres le font avec des drogues. Une sorte d’absence à lui-même qui prend la forme d’un avanti! généralisé.

        Apprendre à s’émerveiller

    A trop vouloir nous bâtir une vie, et la signification qui va avec, à partir de rien, à la force du poignet, nous risquons de passer à côté de notre existence quotidienne, de ne plus admirer ce qui nous tombe sous les sens. Le temps est peut-être venu de redevenir présents au monde. Sachons rester concrets. Emerveillons-nous de la réalité qui crève les yeux – quand ce n’est pas les écrans. C’est en partant d’elle que nous nous élèverons progressivement vers des dimensions insoupçonnées qui satisferont notre désir de signification.

    Pourquoi vouloir à toute force donner un sens au monde, avant même de l’avoir observé et surtout contemplé ? Et si le sens des événements, et de la vie en général, était quelque chose à recevoir avant de vouloir le forger par nous-mêmes, avec nos seules ressources ?

    Jean-Michel Castaing

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS