Dans le monde sans en être

Le numérique ne remplacera pas la mémoire

    C’est un préjugé bien ancré dans certaines mentalités : le numérique devrait nous délester des efforts de mémorisation des connaissances. Comme la Toile met à notre disposition toutes les informations indispensables, qu’elles soient de nature culturelle, historique, scientifique, ou simplement pratique, la tentation est grande dès lors de laisser l’ordinateur stocker le savoir à notre place, de sorte à faire de la place dans notre tête, et ménager ainsi cette dernière.

        La culture n’est un simple stockage

    Cette illusion pèche pour deux raisons. Premièrement, la mémoire ne représente pas un simple disque dur. Elle s’apparente davantage à un entrelacement d’émotions, de savoirs, d’expériences, de croyances qui interagissent entre eux,  entrelacs irréductibles à tout stockage de matière brute. On ne cultive jamais sa mémoire en apprenant par coeur des infos. La mémoire n’est pas simple réceptacle, mais une activité qui constitue notre singularité. Croire que le numérique allait, sinon l’augmenter, du moins lui faciliter la tâche, est un contresens.

    Un exemple : à quoi peut bien servir de connaître la date de naissance d’Alexandre le Grand, ses conquêtes, si je ne mets pas en rapport toutes ces « infos » avec un ensemble plus grand : l’hellénisme, Aristote, mes études de grec, nos racines culturelles, etc. Autrement dit, avant de taper « Alexandre le Grand » dans Google, je dois m’interroger sur les échos que ce nom éveille en moi.

    Le numérique ne suppléera jamais vos carences culturelles, pour la simple raison que la culture n’est pas un simple stockage d’infos. Elle représente plutôt un réseau de connaissances qui entretiennent entre elles des rapports de toute sorte. Par exemple Alexandre le Grand évoquera la Grèce, Homère et Achille, Aristote, la Perse, le syncrétisme religieux. On peut pousser plus loin avec les Ptolémée et les Séleucides. Il ne s’agit pas d’érudition. Tout le monde n’est pas professeur au Collège de France. Point besoin d’avoir lu Aristote (en grec !). Il suffit d’être conscient de l’importance de la culture grecque pour ce qui concerne notre héritage culturel.

    La mémoire d’un peuple n’est pas la collection encyclopédique de savoirs accumulés au fil des ans, comme on entasse les meubles de nos grands-parents dans les greniers. La mémoire constitue plutôt un développement vivant. Pareille en cela à la Tradition de l’Eglise, qui n’est pas la conservation des formes et des contenus du passé, mais l’explicitation toujours actualisée et renouvelée de la Révélation. Aussi la numérisation des données ne me sera-t-elle d’aucun secours si elle n’éveille aucune résonance en moi, en consonance avec les connaissances que j’ai déjà acquises.

    Si je désire pleinement profiter de l’outil numérique et de ses  possibilités multiples, je ne pourrai pas faire l’économie d’un effort préalable pour me constituer une colonne vertébrale culturelle à l’aide de laquelle je serai en mesure de m’orienter plus loin dans la « culture ». Ce qui nous amène à la seconde raison pour laquelle il est vain, voire dangereux, de confier au moteur de recherche le soin de nous « enseigner », ou de cultiver notre mémoire.

        La planche de surf et le bateau

    On nous rebat les oreilles de la dextérité de « petite poucette » (la génération des digital natives, autrement dit nos enfants qui sont nés avec un smartphone entre les mains) à surfer sur le Web, à s’orienter dans les méandre de la Toile, à jongler avec les « applis ». Mais est-ce suffisant pour muscler son cerveau? Savoir trouver à grande vitesse les banques de données numérisées, cela vous transforma-t-il en savant par la grâce de quelques clics ? Bien sûr que non. Ce n’est pas parce que vous maîtrisez les techniques de navigation sur le continent numérique, et que les informations disponibles sont quasi-illimitées, que vous allez vous constituer une mémoire personnelle de haute qualité, culturelle et spirituelle. En effet, plus le choix est varié et grand, plus grandit le risque de s’éparpiller, de se disperser, voire de se perdre dans la forêt vierge des infos, des données et des connaissances en tous genres qui fusent de tous les côtés.

    C’est ici que se situe le rôle des tuteurs, ou des maîtres de l’ado en recherche. Ce dernier a beau être mille fois plus habile  que ses mentors pour surfer sur la Toile, il n’en demeure pas moins un novice dans l’art de la navigation. La débrouillardise, avec une souris dans la main, n’est le moyen le plus approprié pour se constituer un « capital culturel » ! Filons la métaphore maritime. On surfe sur une planche à voile. On navigue avec un bateau. La planche à voile est tributaire du vent et de la vague. Le bateau peut s’orienter contre vents et marées si le capitaine est chevronné. Sur la planche, vous êtes seul. Le bateau accueille une communauté de passagers. Toutes ces différences entre la planche de surf et le bateau, démontrent à l’évidence que l’acquisition d’une solide culture s’apparente davantage à la navigation maritime qu’au sautillement d’une vague à l’autre.

    La culture vous précède. Elle n’est née d’hier, sur Instagram, Twitter ou Facebook. Elle demande des efforts : elle n’est pas à la portée d’un simple clic. C’est une illusion de croire pouvoir l’acquérir à l’aide de  votre seule intuition. Sur la planche, le feeling et l’agilité suffisent. Sur un bateau, vous remettez votre sort entre les mains d’un capitaine qui sait, qui a consulté ses cartes, et qui n’agit pas avec comme seule boussole son « ressenti ». Une culture ne sort pas de terre comme une génération spontanée, ou Athéna toute armée de la cuisse de Zeus. L’homme de génie a été porté par tous les géants qui l’ont précédé. De même, sur le bateau, vous partagez un monde commun avec les autres passagers, tandis que la planche de surf peut vous entretenir dans l’illusion que vous inventez votre vie à chaque instant, sans le secours de personne.

    Se forger une culture ne consiste pas non plus à picorer à droite à gauche des infos, comme, sur ma planche, je choisis telle vague, et dédaigne telle autre. Ce n’est pas non plus se laisser conduire par les courants à la mode, par le prêt-à-penser que nous dictent les idéologies ou les médias, de même que, les pieds vissés sur la planche, je reste dépendant des courants. La culture a beau conduire à la liberté, elle ne s’acquiert jamais par l’arbitraire ou le caprice de l’instant.

           Apprendre à s’orienter avant d’entrer dans la forêt

    Les innombrables portes d’entrée de la forêt numérique nécessitent plus que jamais des tuteurs capables de guider l’enfant dans sa recherche. Il ne lui suffira pas d’arriver devant la caverne d’Ali Baba du moteur de recherche, muni d’ un cerveau vierge, pour qu’il devienne tout de suite apte à appréhender le trésor qui sera utile à la culture de son esprit. La recherche de l’enseigné doit procéder avec méthode et discernement. A cette fin, l’enfant ne peut faire l’économie de se laisser guider par un adulte déjà averti.

    Sur le numérique, les chausse-trapes sont nombreuses. A commencer par la confusion entre l’essentiel et le futile. Certains cyberphiles béats nous vantent le Web comme un moyen idéal de désencombrer notre cerveaux. C’est tout le contraire que l’on constate à l’arrivée : le jeune en quête de savoirs se retrouve au final avec tout un tas d’informations, plus superficielles les unes que les autres, sur les bras ! Savoir sautiller d’îlot en îlot dans l’archipel du Net n’est pas le plus important en la matière. Il est plus fondamental encore de savoir garder le cap, de connaître les bons endroits où cueillir les meilleurs produits de la terre ferme, d’éviter les écueils, et donc d’avoir une certaine idée de ce que l’on cherche, avant de se lancer dans l’aventure sans boussole ni objectif bien précis.

    Le Web ne disqualifie pas le maître. Celui-ci n’est pas ravalé au rang d’animateur sympa de sessions numériques. Avant de lui faire ouvrir son ordinateur, l’enseignant doit apprendre à l’enfant à muscler son esprit afin qu’il ne se lance pas à l’aveuglette dans son rallye numérique. Le rôle du tuteur consiste, à ce niveau, à initier l’élève à l’identification et à la symbolisation (ce qui suppose la maîtrise du langage) de l’objet de sa quête, de sorte à lui éviter les leurres qui le retarderont, qui parasiteront son parcours, ou le feront tomber dans une impasse. Bref, le maître est là pour inculquer à l’élève la rigueur de pensée, la méthode pour progresser, l’art de discerner le futile de l’accessoire. Tout cela, ni Facebook, ni la dernière appli d’Apple ne le lui apprendront !

        Le Web, agent de la démocratisation du savoir ?

    Pour toutes ces raisons, les thuriféraires du Web, qui le vantent comme un agent incontournable de la démocratisation du savoir, baignent en pleine illusion. Comme si le rôle des tuteurs (qu’ils soient enseignants ou parents) allait disparaître avec l’introduction du numérique dans les classes !

    Ce n’est pas parce que les réseaux sociaux permettent de tout « partager » que la connaissance et la culture vont soudain se propager comme une traînée de poudre. L’enfant ne partage que ce à quoi il tient. Afin de le conduire à livrer aux autres les trésors de la culture qu’il apprécie, il est nécessaire auparavant de la lui faire estimer et aimer. A ce niveau, la fonction de ses mentors reste irremplaçable. Laissé à lui-même devant l’écran, il n’y a aucune raison qu’il préfère Molière et Chateaubriand à Beyonce ou Cyrille Hanouna.

    De plus, Internet ne résoudra pas non plus les inégalités culturelles. L’enfant issu d’un milieu cultivé, et auquel on aura inculqué très tôt la motivation, ainsi que la méthode, pour accéder aux vraies sources de la culture, sera toujours privilégié par rapport au jeune à qui cette éducation, au sein de la cellule familiale, aura fait défaut. Lorsqu’ils se retrouveront tous les deux devant les multiples, et apparemment infinies, offres du continent numérique, le premier, sachant ce qu’il est nécessaire de chercher pour cultiver son esprit, ne tardera pas à trouver le site où glaner l’info ou le texte utile pour cela, tandis que le second passera la plupart de son temps à surfer d’une plate-forme à l’autre dans l’archipel virtuel, en ignorant au fond l’objet même de sa quête, laissant l’opportunité et le hasard en décider pour lui.

    Ne soyons pas dupes des slogans qui nous vendent le Web comme un gentil outil de l’égalisation des chances. Internet n’est pas prêt à remplacer l’enseignement magistral. Il a beau se présenter comme la mémoire du monde, c’est là une confusion perverse. La mémoire n’est pas la sédimentation fossile des savoirs. Prenons garde à la chosifier. La mémoire est une vie, non une armoire à souvenirs, ou une « banque de données », même si cette dernière prête sans intérêts !

        Une facilité trompeuse

    Le numérique semble faciliter l’enseignement. C’est un leurre. L’élève n’arrive jamais tout seul devant la caverne du moteur de recherche. Il amène avec lui ses préjugés, ses codes, son bagage culturel, pauvre ou riche. Et c’est en fonction d’eux qu’il se fraiera un chemin dans le labyrinthe virtuel. Autant dire qu’il s’y déplacera à l’aveugle tant qu’il n’aura pas trouvé une personne pour le guider, pour lui en indiquer les jalons et les étapes. La révolution numérique, loin de périmer le rôle du maître enseignant, le rend plus que jamais indispensable. Non pas malgré la facilité de déplacement qu’offre l’espace du cybermonde, mais bien à cause d’elle.

    Car l’alternative est au fond assez simple : soit c’est l’homme qui commande au Web, afin de le faire servir à ses desseins. Soit c’est au contraire la machine qui prend le contrôle, et alors  l’homme lui sera soumis. Il n’existe pas de solution intermédiaire. La facilité se paie cash, en ce domaine comme dans d’autres. Jacques Ellul nous a appris que la technique, loin d’être un moyen neutre, façonne au contraire ses utilisateurs, souvent sans qu’ils s’en aperçoivent. Le numérique ne fait pas exception.

        Garderons-nous mémoire de la mémoire ?

    A cette illusion de la chosification de la mémoire, de la disponibilité à tout instant de la culture (par l’action magique d’un simple clic !), s’ajoute l’effet pervers induit par la facilité d’accès au savoir universel. Pourquoi faire travailler la mémoire, l’exercer, si le numérique retient toutes choses pour nous ? C’est ainsi que  la paresse de l’esprit ne tardera  pas à atrophier nos capacités de mémorisation. En se déchargeant sur le Web de la tâche de mémoriser, c’est comme si nous mettions nos identités à la consigne. Qu’arrivera-t-il si nous ne souvenons plus du code d’accès de cette dernière ? Et si plus personne ne garde, en son intériorité spirituelle, la mémoire de ce que nous sommes, se trouvera-t-il encore des  hommes pour se rappeler qu’il existe encore une mémoire à activer en nous ? Ce ne sera pas seulement notre identité, et les richesses culturelles qui l’ont portée, que nous aurons perdues alors,  mais encore la conscience de leur existence. La sagesse des peuples nous apprend qu’il est certains organes qui ne s’usent que si on ne s’en sert pas. L’esprit, et son corolaire la mémoire, sont de ceux-là.

    Voilà à quoi peut conduite l’imprudence de confier notre patrimoine le plus intime, et le soin d’aller le consulter, de l’interroger afin de nous enrichir à sa source, à Big Data. Si nous négligeons l’éducation et l’enseignement traditionnels, ce sont des cohortes de zombis (littéralement des fantômes ayant oublié leur identité) que nous croiserons bientôt sur les réseaux numériques. Des âmes errantes privées non seulement de leur identité, mais aussi de la conscience qu’elles en eurent une – dans une vie antérieure !

Jean-Michel Castaing

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