Dans le monde sans en être

Au-delà : oser en parler

carrenac

           Déni de la mort

    Durant le mois de novembre, les chrétiens sont appelés à se tourner vers les « fins dernières ». Un des plus grands services que nous puissions rendre à nos contemporains consiste en effet à leur parler de l’au-delà. Pari difficile. La mort est occultée de nos jours. Elle est en passe de devenir un problème technique laissé au soin d’institutions spécialisées. D’un autre côté, notre société exhibe la mort à travers médias, films, comme un spectacle pour nous désennuyer. Cependant, l’homme aspire à vivre au-delà de la mort. Il se refuse à la ruine totale. Sinon, pourquoi la supercherie du transhumanisme, qui nous promet de vivre éternellement avec les seuls secours de la technique, aurait-elle tant de succès ?

    Toutes les civilisations apprennent à se préparer à mourir. La nôtre semble faire exception. Et ne parlons pas de l’ars moriendi, l’art de bien mourir, qui a complètement disparu de nos contrées. De nos jours, on souhaite une mort soudaine, rapide, fulgurante, comme si le grand passage n’avait aucune importance ! Quel revirement par rapport à la sagesse des siècles passés, qui redoutait plus que tout la mort brutale à laquelle on ne se serait pas préparé : « Ab impraevisa morte libera nos, Domine ! » : « De la mort imprévisible, préserve-nous, Seigneur ! »

        Un nietzschéisme grand public

   

    Qu’y a-t-il après la mort ? Pourquoi cette question est-elle  laissée de côté ? Plusieurs raisons se conjurent pour garder le silence sur ce sujet. La première est la prégnance de l’idéologie immanentiste : ce monde serait à lui-même sa propre fin. Selon un nietzschéisme vulgarisé, l’homme moderne devrait se détourner de toute préoccupation relative à « l’arrière monde » afin d’accéder à la liberté, et de ne plus se préoccuper que de la terre. Le souci de l’au-delà trahirait encore la persistance d’une mentalité mythique et aliénée.  L’emprise de cette conception est telle sur les esprits que rares sont ceux qui se risquent à parler de vie après la mort. La peur de passer pour un illuminé n’est pas le moindre motif de ce mutisme.

    L’homme montre ses muscles en toisant la mort, en feignant de mépriser l’éternité. Il veut croire que cette préoccupation était digne de nos grands-mères de jadis, confites en dévotion. Les révolutions industrielle, technicienne, numérique et des moeurs, allaient ranger définitivement ces obsessions au rayon des accessoires ! Frôlant les murs, tentant de se démarquer de la « pastorale de la peur » de jadis (selon l’expression de Jean Delumeau, visant la crainte de l’enfer brandie dans les prônes d’antan), l’Eglise (en Europe) a emboité le pas, il y a quarante ans, à ces injonctions, restant timide sur le sujet, quand elle ne gardait un pieux silence.

        L’absurde et le mystère

   

    Cependant, l’inquiétude insiste. L’éternité revient par la fenêtre. On l’avait expulsée par la porte en tant que chimère et opium religieux, elle opère son come back sous le signe du sens. Peut-on se résigner à ce que notre existence s’achève dans l’insignifiance de la fosse ? Le philosophe Jean Guitton avait parfaitement résumé le dilemme dans ses entretiens avec François Mitterrand. Selon lui, deux options s’offrent à nous : l’absurde ou le mystère. D’ailleurs, l’ancien président, tout socialiste qu’il fût, n’avait-il pas partagé cette stupéfiante confession à des millions de téléspectateurs, peu de temps avant sa mort : « Je crois aux forces de l’esprit » ?

    Au plus profond de lui-même, l’homme reste  taraudé par la question de l’éternité. Certes, en la transposant au niveau de la signification, la modernité fait plus que changer les termes de l’interrogation existentielle, puisqu’elle en escamote la question de Dieu. Néanmoins, l’inquiétude qui perce sous cette problématique, est similaire, sous bien des aspects, à l’espérance religieuse.     L’homme n’abdique jamais totalement l’espérance qu’il y ait une part d’éternité dans notre passage sur terre, ou bien à son issue. N’est-ce pas là d’ailleurs le signe de ce que nous sommes hommes, et non des animaux ? Les paléontologues ne datent-ils le début de l’hominisation de la pratique des rites funéraires ? L’inhumation a été pratiquée par les néandertaliens il y a au moins cinquante mille ans. Le culte des morts est le critère de l’hominisation. Toutes les sociétés humaines ritualisent la mort.

        Les sectes n’ont pas nos scrupules

   

    Au sein d’un monde de plus en plus sécularisé, les sectes n’hésitent pas, quant à elles, à nous entretenir de l’au-delà. Avec leur intuition des failles de notre mentalité technicienne, pour laquelle seul ce qui est constatable et vérifiable est vrai, elles n’ont pas eu de mal à détecter le talon d’Achille de nos sociétés. Ne nourrissant pas les scrupules des anciennes traditions religieuses à entretenir leurs ouailles des mystères de l’au-delà, les sectes n’hésitent pas étancher la soif de savoir des hommes et des femmes laissés à leur déréliction face à l’énigme de la mort. Elles leur offrent chaleur, réconfort, soutien, sensation, émotion.

    Cependant, derrière ces façades chatoyantes, les chausse-trapes sont nombreuses : ésotérisme de la doctrine (qui reste réservée à quelques uns, les « élus », avec la tentation  d’enfermement et d’isolement obsidional), manipulations mentales et affectives de toutes sortes, syncrétisme qui mélange tout (résurrection et réincarnation, inflations des êtres intermédiaires dans un scénario plus ou moins compliqué, anges, esprits, démons), panthéisme diffus, adoration d’entités aussi indéterminées qu’impersonnelles, comme la Grande Energie cosmique, etc.

        Les chrétiens ne doivent pas se taire

   

    Face à ce bazar de croyances, censées répondre à une demande légitime, les chrétiens ne doivent pas avoir peur d’exposer à leur tour les motifs de leur espérance. La foi chrétienne affirme sans ambages la réalité du monde futur : enfer-purgatoire-paradis. Même si nous avons été créés, que nous avons eu un commencement dans le temps, maintenant, nous sommes immortels ! Et le souhait que nous pouvons formuler, c’est de jouir de la vision et de la présence de Dieu pour l’éternité !

    C’est dans ce cadre que s’inscrit la prière pour nos défunts, qui n’ont pas encore franchi le sas du purgatoire. Ici-bas, nous pouvons leur être utiles. Le contact n’est pas rompu. Nos chers disparus ne sont pas des oeuvres ratées. La plupart d’entre eux sont « réparables ». Telle est la signification du purgatoire. L’amour de Dieu les purifie. Nos prières peuvent hâter leur salut définitif. Vérité consolante. Mais aussi grande responsabilité ! Si nous négligeons de parler de la vie future, les sectes, les fanatiques, ou bien le nihilisme, occuperont le terrain, avec tous les dangers que cela comporte, conséquences fâcheuses que j’ai énumérées plus haut.

        La place centrale de l’ Eucharistie

    Signalons que la pratique eucharistique, en faisant mémoire de l’événement de la Résurrection du frère aîné, Jésus (rappelons que le « faire mémoire » du sacrement est plus que le souvenir, mais l’actualisation ici et maintenant de l’oeuvre de Dieu), est le lieu privilégié des retrouvailles anticipées des vivants et des morts, séparés dans leur chair, mais qui s’y retrouvent comme un peuple immense, rassemblé dans l’attente du dernier Jour, sous le signe de la mort vaincue le Jour de Pâques.

    Certes, l’Ecriture nous interdit d’entrer en communication avec les morts. Cela ne signifie pas toutefois que les liens entre eux et nous soient rompus. Invoquer les morts, non ; prier pour eux, oui. La messe est propitiatoire : elle contribue à remettre les péchés et les peines dues au péché. Telle est la première finalité de la messe pour les défunts. Sainte Monique, la mère de Saint Augustin, disait à ses deux fils, avant de mourir : « Tout ce que je vous demande, c’est de vous souvenir de moi à l’autel du Seigneur. »

        Le sérieux de la mort

   

    Je participais dernièrement à la messe d’admission d’une amie dans l’ordre franciscain séculier. A la fin de la célébration, nous avons prié le Cantique des créatures de saint François. Ce célèbre poème se termine ainsi : « Malheur à ceux qui meurent en péché mortel, bienheureux ceux qui se trouveront en tes très saintes volontés car la seconde mort ne leur fera point de mal.» Ainsi, le sympa écolo d’Assise, le précurseur de la bienveillance envers tous les êtres, n’hésitait pas à nous avertir que les fins dernières n’étaient pas forcément un gentil séjour, une éternité à passer à s’ébaudir devant l’écosystème de l’au-delà ! Saint François nous met en garde : le sujet est autrement plus vaste et sérieux, et la perspective de la rédemption, et donc l’obligation de rupture avec le péché, ne doivent pas en être évacuées.

    Il ne suffit pas de parler de l’au-delà. Il est encore nécessaire d’en préciser les enjeux. Sur ces deux points, force est de constater que notre société sécularisée est loin du compte !    

Jean-Michel Castaing

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