Dans le monde sans en être

Natures mortes

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Une promenade dans le quartier du Trastevere, à Rome. Des restaurants, des boutiques, des cafés peuplés d’italiens et de touristes. Les églises alternent avec d’anciens immeubles aux tons ocres. Sur certaines façades, le lierre monte et recouvre les balcons. Les crépis, trop vieux, s’effritent par endroits et dévoilent les briques nues des murs.

Les ruelles s’enchaînent. En se dirigeant vers le nord, nous arrivons à la porte Settimania et ses curieux créneaux. Elle débouche sur la Via della Lungara, longue et droite. Plus calme, la Lungara. Des édifices silencieux la bordent. Nous regardons brièvement le mont Janicule, qui domine le quartier et la ville. Un jardin botanique s’étale sur son flanc. Des palmiers pointent vers le ciel et dessinent leurs contours exotiques sur le ciel bleu.

Deux colonnes surmontées d’un arc en pierre se dressent soudain à notre gauche. Elles forment un portique. L’entrée du Palais Corsini. Il fait face à la Farnésine et ses jardins, qui le séparent du Tibre. Nous sommes happés par ce nouvel espace, par cet autre décor niché dans le décor de la ville. Nous entrons ; une cour intérieure, vide et flanquée de portes. L’une d’elles, ouverte, donne sur un petit bureau, seule présence en ces lieux. On y vend des billets pour la galerie Corsini.

Un escalier monumental mène au premier étage du palais, que la galerie occupe. Nous arrivons dans un premier salon, aux murs très élevés et recouverts de tableaux. De lourds rideaux sont placés devant les fenêtres. Ils laissent passer des traits de lumière, dans lesquels ruissellent de minuscules grains de poussière. Certaines parties de la pièce sont plongées dans l’ombre. Le mobilier et les objets sont fixes. Témoins muets des réceptions fastueuses données par les anciens propriétaires, ils semblent attendre leur retour.

Le salon fait office d’antichambre avant une succession de salles de tailles variées, elles aussi recouvertes de toiles. De rares visiteurs flânent en silence. Nous avançons, nous arrêtant successivement sur les œuvres des maîtres de l’art ancien. L’esprit vagabonde entre les paysages, les personnages mythologiques, les scènes chrétiennes. On parcourt distraitement les notices. Puis, sur un des murs d’une pièce plus petite, un groupe de tableaux se détache. Notre rêverie s’interrompt. La vue se concentre sur six rectangles, six natures mortes du peintre allemand Christian Berentz.

Sur deux des toiles, des pêches sont peintes. Elles trônent au milieu d’une assiette en argent, encore attachées à leurs branches. Les feuilles sèchent et se courbent dans la lumière. Un tableau plus grand montre un grand céleri fraîchement sorti de terre exposant ses racines devant un morceau de dalle brisée. Derrière lui, un panier débordant de cerises éclatantes. Une rose épaisse et un artichaut sont posés au milieu des petits fruits rouges. Une fontaine où l’eau coule par la bouche d’un Neptune en bas-relief clapote à l’arrière-plan. Les couleurs se distinguent nettement entre elles, se côtoient sans se toucher. Les aliments se tiennent face à nous sans effort, élégamment, au repos. Les teintes varient subtilement. Un grain de raisin devient presque translucide. Les nervures du céleri, prolongées de feuilles, se déploient librement. Une beauté chaleureuse s’exprime.

Les trois autres tableaux ont un fond noir. Ce sont des vues d’intérieur. Une toile montre des victuailles qui occupent une table de cuisine. Le pain a le ton clair du blé ; l’orange fraîchement coupée un aspect vif, acide. Des tranches de jambon fumé sont d’un rouge viandeux et profond – la couleur du sang. Une nappe paysanne très blanche appuie les contrastes. Par le regard seul, nous sentons son toucher rugueux et son odeur savonneuse. Plus à droite, une huile représente des boudoirs enveloppés dans un papier. Plusieurs d’entre eux ont été sortis du sac et déposés à l’avant dans un plat. Sur l’un, on aperçoit une mouche. L’insecte se pose négligemment sur les biscuits, impuissants à le chasser.

La dernière toile de Berentz nous intrigue davantage. Le fond noir y est plus grand, plus dense. Il y a là des choses précieuses réparties sur un tissu en velours. Des tasses en porcelaine, de petits récipients contenant une poudre blanche – du sucre ? –, une montre. Au milieu, une sorte de bouteille en forme de poire décorée de deux figures en métal dorées et ouvragées qui semblent regarder dans le vide, comme les statues de l’Egypte ancienne. Deux autres récipients en verre renferment des liqueurs colorées. L’une tend vers le whisky ; l’autre ressemble à un vin rosé très clair. Qui boira les étranges philtres ? Un verre de ce vin clair a été servi. Une lumière le traverse, lui donne une transparence, un singulier éclat.

Le palais Corsini est décidément bien vide. Il dégorge sa poussière la tête haute, imperturbable dans les chaleurs romaines. En lui, ces pièces puis ces cadres qui ouvrent sur des feux d’artifice végétaux, sur de splendides cuisines des XVIIème et XVIIIème siècles. Par quel charme insoupçonné avons-nous pu voir ce que Berentz vit avant nous il y a plus de trois siècles ? Par quel truchement secret avons-nous pu approcher le regard de cet homme si lointain, irréversiblement absorbé par le temps ? Imaginer les yeux de Berentz, voir ses cils se contracter autour de ses pupilles. Il cherche à circonscrire la beauté de ces fruits, de ces légumes, de ces objets. Inlassable scrutateur, il caresse les nourritures, les verres, les liquides, du bout de son pinceau. Il en extrait, ainsi qu’un suc, leur inépuisable majesté.

Voir Berentz dans ce face à face avec le monde, avec la nature. La nature lui dit : « tu l’as deviné, tu le soupçonnais, tu pressentais ma vérité cachée, mon ardente beauté contenue à grand-peine. En voici une parcelle. Elle est pour toi – elle prend son sens en toi. Toi l’homme qui m’a vue, qui m’a contemplé dans mes profondeurs, qui a recueilli en toi ce que j’exprime en silence…Tu es ma conscience. Celui à qui tout cela est adressé. S’il te plait, reste un peu ».

Rester songeurs. Puis sortir du palais Corsini. Nous retournons sur le pavé romain. C’est gris, gris sombre. Pourtant quelle chaleur en nous-mêmes. Avoir la certitude que le monde abrite des splendeurs, qui sont à portée de main, à portée d’œil. Savoir que d’autres avant nous les ont cherchées, s’en sont rendus proches. Emporter ces images, les laisser s’imprimer en nous, tapisseries de nos âmes. Nous marchons. Voici le Lungotevere et son flot de voitures. Traversant la rue en courant, nous rejoignons un trottoir un peu sale. Le Tibre coule en contrebas. A l’horizon, le dôme de Saint Pierre. Entre nous et lui, des ponts, des routes, encore des voitures. Un trafic légèrement chaotique.

Des heures bénies se profilent cependant devant nous. Notre esprit parcourt un jardin resplendissant, contemple une gerbe de fleurs à travers les fins filets d’eau d’une cascade. Notre esprit cueille à la vigne, siège à la table, boit à la coupe. Notre esprit veut recouvrir les routes des hommes de gigantesques flux de couleurs. Notre esprit se déploie comme la tige, comme la feuille, comme la précision d’une gravure sur du verre poli. Notre esprit abonde de fines luxuriances. Notre esprit est une cour baroque – plafonds moulés, fresques mythiques, portails ouverts.

Léopold Ghins

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