Dans le monde sans en être

La France par les chemins de traverse

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    On ne visite jamais mieux un pays qu’en s’écartant des chemins touristiques balisés. On ne s’imprègne jamais autant de son âme qu’en se rendant dans les endroits les plus reculés. Là, loin des flots de touristes, vous aurez la chance de saisir sa quintessence. Le modeste village, à l’écart des routes principales, se croyant préservé de l’envahissement estival, et qui ne pense pas à se dissimuler, vous livrera des secrets qu’une destination trop courue songera à cacher, toute occupée à attraper le chaland avec son attraction-vedette mentionnée dans le guide.

        Chaque village a son ange

    Oh certes ! il ne s’agit pas de s’illusionner. Le village « à l’écart » n’aura plus de commerces ni de café pour entamer la conversation avec les autochtones, et il y a de fortes chances que vous ne rencontriez personne dans la rue principale. Les bistrots et épiceries d’antan ont disparu depuis longtemps dans cette France rurale, à laquelle le laminoir de la mondialisation a été fatal. Mais ce que vous êtes venu voir dans ce patelin, ce n’est pas une reconstitution historique. L’histoire ne repasse pas les plats. Vous avez fait ce détour afin de vous imprégner d’une atmosphère particulière, telle que les villes moyennes, polluées par les ronds-point et les panneaux publicitaires, n’en offrent plus aux voyageurs.

    Ne courrez pas après les « plus beaux villages de France ». Choisissez plutôt de quitter la départementale, ou la nationale, pour vous rendre dans ce village que rien ne signale sur votre carte Michelin, sinon qu’il est pourvu d’une église. C’est suffisant, même si l’édifice religieux est fermé. L’important est d’apprécier le charme topographique du patelin. Dites-vous bien que pareille  configuration du lieu a été voulue par un Artiste. Chaque village, née d’une Idée éternelle, a son ange. Avec votre oeil neuf, à vous de l’apprécier comme il le mérite.

        S’enfoncer dans le pays profond

    Bien sûr, on ne gagne pas à tous les coups. Vous serez souvent déçu. Tous les villages ne valent pas le détour. Qu’à cela ne tienne ! Ce n’est pas une raison pour ne pas persévérer, et s’enfoncer plus avant dans le pays, dans le trou perdu. Saint Anaclet n’a pas tenu les promesses que son nom de saint laissait miroiter, alors qu’il vous en a coûté, pour l’atteindre, quatre kilomètres depuis la départementale, sur une route étroite de surcroît ? Raison de plus pour vous enfoncer encore davantage, et tirer jusqu’au prochain patelin trois kilomètres plus loin.

    Et là, miracle ! Après suivi la route au milieu d’un paysage de boqueteaux, avec ses pentes douces, ses ruisseaux, ses peupliers et ses troupeaux piqués sur les prés verts comme des animaux d’une crèche, niché au fond d’un vallon, un somptueux village vous attend depuis toute éternité ! Il semble être resté en l’état depuis la Libération. L’école communale, avec l’inscription « Filles-garçons », est bien conservée, même si elle n’accueille plus de garnements depuis belle lurette.

        Jeanne et Thérèse vous attendent

    Mais surtout l’église est ouverte ! Vous entrez, mi-touriste, mi-pèlerin. Les statues de Jeanne d’Arc et de Thérèse de Lisieux vous regardent d’un air attendri : les deux patronnes secondaires de la France vous attendaient ! La carmélite vous offre un bouquet de roses, fidèle à sa promesse de passer son ciel à faire du bien sur la terre, tandis que l’étendard de la libératrice d’Orléans vous rappelle l’alliance multiséculaire de la France et de la foi chrétienne.

    Dans la nef, une dame âgée fait le ménage. Elle vous apprend qu’il y aura une messe de mariage dans une semaine. Les parents d’un des futurs époux sont originaires du coin. Hors enterrement, ce sera  la première messe célébrée depuis trois ans ! La Vierge a sa chapelle latérale, ainsi que Saint Joseph. A l’entrée du choeur, à côté de l’ambon, accroché à son support sur pied, un micro tout neuf semble s’impatienter de la venue du prochain lecteur de la Parole de Dieu. Les bâtiments, le matériel et la sacristine sont là : il ne manque plus que la foi et un curé. Mais là, c’est une autre histoire !

        Voleur de feu

    Sur votre lancée, vous décidez de pousser plus loin à l’intérieur des terres en direction du prochain village signalé par la carte. Peu probable qu’il soit aussi charmant que celui qui a surclassé Saint Anaclet. Qu’importe ! Vous prenez goût maintenant aux chemins de traverse. Vous devenez un voleur de feu, selon l’expression de Rimbaud. La France regorge de tant de pépites inexplorées, alors qu’elles sont à portée de voiture ! Il suffit de se donner le temps. N’ayez pas peur d’échouer. On ne gagne pas à tous les coups.

    Surtout, laissez tomber les étapes obligées, les Chenonceaux, les Saint-Cirq-Lapopie, les Rocamadour, et les autres. Autorisez-vous les écarts. Prenez une simple carte routière, sans vous encombrer de guides et de leurs mentions « vaut le détour », « à voir », « incontournable ». Justement, contournez ces nids à touristes. Si vous aviez suivi les chemins balisés, jamais vous ne seriez tomber sur la magnifique abbaye de Pébrac. Ne programmez rien à l’avance : partez plutôt à l’aventure. La découverte de la France ne doit pas être une contrainte.

    La beauté est souvent très subjective. Les « étapes incontournables » forcent l’émerveillement. Cependant, elles  attendront : elles ont leur part d’admirateurs. Pour votre part, laissez-vous surprendre par le charme indéfinissable des patelins que vous traversez, au tournant de la petite route qui a déjà tenu ses promesses, même si le précédent village n’était pas terrible. Vous êtes un voleur de feu, un orpailleur, à la recherche du trésor caché. Vous pouvez même vous amuser à noter les villages. Utile, surtout si l’idée vous vient plus tard de repasser, de les revisiter.

    Ces chemins de travers racontent également nos racines. Des générations les ont défrichés. La France n’est pas née d’hier, même si elle prend ces jours-ci des allures de start-up. Notre pays vient de plus loin  que des « valeurs républicaines ».

        Un monde en voie de disparition ?

    Les campagnes françaises sont-elles vouées à disparaître ? La France va-t-elle devenir un gigantesque parc d’attraction, ainsi que le prédit Houellebecq, dans La Carte et le territoire ? Elle en prend le chemin. Aussi, au lieu de vous lamenter, tentez de sauver ce qui peut l’être. Comment ? En admirant la beauté de ces endroits de vie, concentrés autour de l’église, du cimetière et de la mairie, et tout ce relief géologique qui leur sert d’écrin.

    Ces villages, avant d’être bâtis et habités par les hommes, sont issus de la pensée du Très-Haut. Vous n’êtes pas comme Prométhée : vous ne dérobez pas le feu à une divinité jalouse. Le Dieu en trois Personnes vous l’offre gracieusement. Encore faut-il avoir des yeux pour voir. Si ces lieux, magiques mais méconnus, disparaissent, au moins leur aurez-vous servi de tombeaux : ils continueront de vivre en vous. Comme le dit Hegel, « le vrai tombeau des morts, c’est le coeur des vivants ». On peut en dire autant des lieux et des territoires.

        Se laisser surprendre

    Personne de votre entourage ne pratique cette sorte de tourisme ? Ils ne savent pas de quoi ils se privent ! Nous avons la chance de posséder, avec la France, le pays le plus grand d’Europe en superficie. Plus de trente cinq mille villages ! Pourquoi se priver d’une telle richesse ? Si on vous rétorque que cette activité est trop aléatoire, trop passéiste, ou trop innocente, vous pouvez répondre que la meilleure alliée de la contemplation de la beauté est la surprise. Ne rien planifier, mais suivre la première route qui se présente à votre gauche ou à votre droite. Tant pis si on moque votre goût pour la terre, les lieux, les anciennes églises, les coins reculés de la France profonde. Vous savez qu’il y a plus de beauté (et de bonté) dans ces endroits que dans toutes les productions mainstream proposées sur le marché. Par votre simple présence, vous faites revivre un monde en voie de disparition. Mais aucune Idée ne meurt jamais.

    « C’est poétiquement que l’homme habite la terre » (Hölderlin).

Jean-Michel Castaing

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