Dans le monde sans en être

Trois droites pour une recomposition

droite

                        Orléanisme, bonapartisme et légitimisme

        L’élection d’Emmanuel Macron, en rebattant les cartes au sein du paysage politique, aura eu au moins le mérite d’obliger la gauche et la droite à opérer un effort de clarification idéologique en interne. C’est ainsi que la droite a redécouvert ce que la fiction de l’UMP avait essayé de cacher, à savoir qu’elle était composée de trois courants : l’orléanisme, le bonapartisme et le légitimisme.

        Le premier courant fut incarné en son temps par Valéry Giscard d’Estaing. Assumant un libéralisme à la fois économique et sociétal, l’orléanisme se positionne au centre-droit de l’échiquier politique. De son côté le bonapartisme traduit le besoin d’autorité, ainsi qu’un certain culte du chef, qu’une grande partie de la droite a toujours assumé, malgré la démocratisation des moeurs. Nicolas Sarkozy a semblé pouvoir un temps en devenir la figure postmoderne, avant que son quinquennat ne s’abîme en obsession narcissique de l’image et en éparpillement idéologique. Notons que des trois courants, le bonapartisme nouvelle version est celui qui possède la meilleure réserve de voix dans les milieux  populaires.

        Enfin le légitimisme est la branche conservatrice de la famille, attachée aux valeurs, à la revendication des racines culturelles et historiques de la France. Le Fillon du Trocadéro a voulu s’en faire le champion, avant que son passage sous les fourches caudines médiatiques de l’ « affaire » ne le disqualifie définitivement.

                Montée en puissance du courant conservateur

        Ces trois sensibilités ont toujours existé au sein de la droite. La seule nouveauté réside dans la montée en puissance du courant conservateur, sous l’ effet conjugué du réveil du catholicisme politique avec la Manif pour tous et de Sens commun, et du délitement de la nation sous la pression d’un communautarisme rampant.

        La création de l’UMP, dans la foulée de la victoire de Chirac en 2002, en fusionnant l’UDF et le RPR, a pu cacher temporairement cette diversité de la droite. Elle se rappelle maintenant à son bon souvenir avec le chamboulement général opéré par l’ entrée de Macron à l’Elysée.

        Dans ces conditions, et dans la perspective de la reconquête de 2022, le parti Les Républicains a-t-il intérêt à vouloir survivre coûte que coûte, ou bien doit-il se dissoudre afin de rendre leur liberté à ces trois familles de pensée ? Telle est une des questions que la défaite de 2017 pose aux responsables de LR. Après tout, UDF et RPR ont réussi durant des années à gagner des élections, à passer des alliances électorales, sans renier leur passé ni leurs convictions.

        Cependant, le succès du mouvement oecuménique En Marche ! ne doit pas occulter une donnée importante récente de notre vie politique : l’exacerbation des différences idéologiques. Sans parler de La France insoumise ni du FN, force est de constater que les clans ont tendance à se raidir. La droite échappera-t-elle à ce  phénomène ? Chacune de ces trois familles mettra-elle davantage en avant ses différences, plutôt que les points communs qui l’ unissent aux deux autres courants ? De la réponse à cette question dépendra la tournure que prendra sa recomposition.

                Identité, Europe, réformes sociétales

        Dans les années à venir, trois sujets concentreront les lignes de fracture entre les trois courants de la droite, : le débat sur l’identité, l’Europe et les questions de société.

        Sur l’identité, l’orléanisme penchera-t-il du côté du multiculturalisme ? Ce n’est pas impossible, attendu que le libéralisme fait de la nation le produit de la liberté des citoyens associés par contrat, alors que pour le conservatisme, la nation repose au contraire sur le socle de moeurs communes, des modèles à suivre et à assimiler au sein de l’école, de la famille, au travail. L’orléanisme, en concevant l’ordre social comme résultant d’un contrat entre entités libres, le fait dépendre de la volonté de ses membres. Dans ces conditions, on chercherait en vain de quelle identité ce courant pourrait se revendiquer a priori.

        La question du multiculturalisme est une problématique majeure pour le bonapartisme et le légitimisme, lesquels ont compris que le peuple de droite n’avait plus peur du concept d’identité, malgré les gros yeux du politiquement correct et de la bien-pensance médiatique. Le courant conservateur assume sans honte le récit historique national, ainsi que les racines chrétiennes de notre pays. Il redoute la négation de tout ordre préexistant, et la déculturation historique qui en constitue le corollaire. Mais là aussi, il y a loin des professions d’intention à la réalité. Notons que la problématique de l’identité est solidaire de celle de l’immigration. Celle-ci reste un sujet clivant, même au sein des familles de droite.

        Sur l’Europe, les différences sont plus tranchées encore. L’orléanisme assume son penchant fédéraliste, tandis que la droite conservatrice n’hésite plus à théoriser son souverainisme et le retour à une Europe des nations. Entre les deux, le bonapartisme, d’ancrage plus populaire, devrait pencher pour la seconde sensibilité. Mais tout dépendra du « chef » qui l’incarnera : un Chirac ou un Sarkozy n’ont pas hésité à mettre leurs pas dans ceux de Giscard sur ce terrain.

        Enfin, sur les questions sociétales, les différences restent  assez nettes entre les trois courants. L’orléanisme version postmoderne, découlant du libéralisme culturel et moral, reste fidèle à l’individualisme marqué par le relativisme culturel et par l’inflation de « droits » à acquérir. Pour lui, il n’existe aucun bien qui serait antérieur à notre liberté de choix. Les « pratiques bonnes » sont issues de consensus découlant eux-mêmes de débats.

        A l’opposé, le conservatisme a une vision plus organique et objective de la société. Pour cette famille de pensée, un ordre naturel établit les biens à pratiquer. Le conservatisme se défie du libertarisme et des revendications de « droits de l’homme » qui ne  se rattacheraient à aucun ancrage historique et civilisationnel. La droite légitimiste n’a que peu d’empathie pour les abstractions, et voit d’un mauvais oeil les contestations, par certaines minorités, des constantes anthropologiques, telle que la filiation naturelle par exemple.

        Pour le bonapartisme enfin, la valeur d’autorité est cardinale. Encore faut-il préciser en quoi elle consiste. L’autorité en effet n’est ni l’ordre qui tombe à la verticale, sans appel possible, ni le résultat d’une concertation multilatérale.

                Sortir de la crise par le haut

        Ces trois droites peuvent-elles s’entendre pour l’emporter en 2022 ? Les divergences idéologiques ne sont-elles pas trop marquées pour que cette union ne soit qu’une alliance de façade, de simple opportunité ? La reconstruction doit-elle mettre provisoirement ces divergences sous le tapis ? Ou bien les leaders de droite ont-ils intérêt à les poser sur la table dans le but d’achever le processus de clarification que l’élection de Macron a initié contre leur gré ?

        Cette dernière solution est la plus souhaitable. D’abord parce qu’une union sans vérité se transformerait vite en jeu de dupes. Ensuite, cette opération-vérité permettrait de  sortir de la crise par le haut. Face au défi de la reconquête de l’opinion, il ne sert à rien de tricher avec les convictions. Enfin 2012, à l’aune de la temporalité médiatique et son excitabilité de tous les instants, est encore loin. La droite a du temps devant elle pour accoucher d’ une synthèse opératoire de ses différences. Son retour aux affaires est à ce prix.

Jean-Michel Castaing

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