Dans le monde sans en être

Sortir nos enfants de l’enfermement linguistique

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Un entre-soi pénalisant

Beaucoup de parents s’alarment de l’entre-soi où se complaisent les groupes fréquentés par leurs enfants. Ils s’inquiètent des incidences que ce repli sur leur communauté élective véhicule sur leur façon de parler, et plus généralement sur leur volume langagier. Cette appréhension est fondée. Le rétrécissement de l’horizon social entraîne de facto celui du potentiel linguistique de l’enfant. Confiné dans sa bande, celui-ci n’a plus d’effort à fournir pour intégrer les codes et la culture d’un milieu autre que le sien. Il se contente dès lors de parler comme les potes de son « clan ».

« Être spontané » : un mot d’ordre « gentil » qui ne tient pas ses promesses

Sur ce rétrécissement linguistique de l’entre-soi vient se greffer, circonstance aggravante, l’impératif sociétal d’être « ouvert » et « direct ». Notre époque nous intime en effet l’ordre d’être « spontané », d’entrer sans fioriture dans le « vif du sujet », de ne pas nous encombrer des circonlocutions dilatoires des anciens codes de la politesse. Quelles raisons invoque le nouveau magistère moral pour justifier pareille spontanéité ? En premier lieu, il s’agit d’être « sincère », de ne pas se dissimuler derrière des convenances sociales, de « venir comme l’on est » comme nous le demande le slogan d’une célèbre chaîne de restaurants.

Cet impératif de spontanéité émane également d’un désir de transparence : vous ne devez plus rien dissimuler à votre prochain. A cette fin, tout ce qui ressemble de près ou de loin à une formule de politesse, tout ce qui retarde l’échange à vif, toutes les formes d’atermoiement, est brocardé comme passéiste, hypocrite, comme le signe d’une époque révolue.

L’ angélisme d’un tel impératif est flagrant. Espérer qu’en zappant les formules de politesse et les conventions sociales, les hommes arriveront à nouer des rapports enfin harmonieux les uns avec les autres, est une vue de l’esprit. Rien ne prouve que cette « spontanéité » ait fait progresser la paix des esprits.

Les digues sautent sur les réseaux sociaux

Mais revenons dans le réel. Dans quel espace les jeunes générations s’expriment-elles le plus fréquemment aujourd’hui ? Où manient-elles le plus assidument le langage ? N’est-ce pas sur les réseaux sociaux ? Or force est de constater que ces derniers ne favorisent pas toujours l’ouverture à l’altérité culturelle. On y constate plutôt le regroupement affinitaire entre cybernautes partageant la même sensibilité, les mêmes goûts. Il y a plus : les réseaux numériques offrent régulièrement le triste spectacle de réactions « spontanées » où la vulgarité le dispute à la haine, à l’invective et à l’injure. En guise de « transparence », cette sincérité n’aboutit en fin de compte qu’à rendre plus opaques encore les rapports entre les hommes.

L’hypermodernité, toute à son culte de la liberté illimitée, en faisant l’apologie de l’immédiateté, ne s’est pas rendu compte qu’elle encourageait de la sorte les incivilités. On le constate aisément sur la Toile : l’ appel à la spontanéité a fait sauter, les unes après les autres, les digues salutaires de la décence et de l’inhibition de la politesse. Une fois que les formes de médiation entre les hommes, que constituaient les conventions de langage, eurent sautées, apparut à nu le lit de la rivière : il était jonché des détritus de rancoeurs, de ressentiment et du désir de blesser. Les Anciens savaient pourquoi ils se défiaient tant de la « spontanéité ».

La responsabilité de l’école

Mais tout ceci serait encore rattrapable, si ces pratiques ne frappaient pas en priorité la jeunesse. C’est à ce niveau que le bât blesse. Attention à ce que la marginalisation sociale n’entraîne pas l’appauvrissement linguistique chez les jeunes qui vivent dans un entre-soi socio-culturel – quand il n’est pas ethnique ou religieux ! Car la pauvreté linguistique rend de plus en plus difficile l’apprentissage des codes culturels des « autres », si bien que la relégation sociale engendre un désir encore plus grand de sécession. Cercle vicieux. Dès lors, vouloir imposer des codes de respect autres que ceux en vigueur dans le groupe replié sur lui-même, est une entreprise des plus ardues, et souvent vouée à l’échec.

Ne créons pas nous-mêmes des frontières linguistiques. La responsabilité de l’école est ici immense, parce que c’est en son sein que l’élève apprend à parler la langue de son pays, à s’imprégner de son génie culturel, et à intégrer ses codes culturels. Muni de ce bagage, il sera en mesure de sortir de ses connivences spontanées, de réussir son intégration comme son épanouissement personnel.

La culture contre la défiance

Donnons aux élèves les outils nécessaires afin qu’ils sortent, ou du moins qu’ils éprouvent l’envie de sortir, de leurs ghettos culturels, en les intégrant dans le cercle plus vaste de la nation où ils n’auront pas de mal à aller au-delà de leurs idiosyncrasies natives ou sociales. Cela demande un effort. Mais c’est le prix de la liberté. La liberté d’oser affronter l’inconnu, les autres, de les découvrir, et enfin de les aimer, au lieu de s’en défier en les tenant à l’écart. Tel est en définitive le premier but de l’acquis linguistique et culturel.

La culture contre le repliement sectaire

La maîtrise des mots constitue également un formidable passeport pour la tolérance. Avec le langage le monde cesse d’être partagé en deux, entre « eux » et « nous ». La culture crée des passerelles entre les univers.

A rebours, le mépris manifesté envers l’expression verbale châtiée, correcte, est déjà un signe d’enfermement dans le vase clos de la tribu, au sein de laquelle ceux qui s’expriment dans un français correct ne sont pas loin d’être considérés comme des traîtres à leur classe sociale, voire des « collabos ». Malheureusement, les jeunes garçons sont très vulnérables à cette doxa : bien souvent lire et écrire passent chez eux pour des passe-temps « efféminés », tandis que les gros mots, l’injure, le mépris affiché de toute intellectualité, représentent des signes de « virilité ».

La culture contre la violence

Ne laissons pas nos enfants s’enfermer tous seuls dans un ghetto linguistique, dans un cercle rétréci où le langage ne sert qu’à justifier l’antagonisme entre « eux » et « nous ». Apprenons-leur plutôt la richesse de la langue de telle sorte qu’ils n’éprouvent aucune appréhension à visiter la culture des « autres », qu’ils trouvent du plaisir au dépassement de soi et de leur milieu d’origine (ce qui ne signifie pas le renier).

Autre avantage de cet apprentissage de la langue, qui est loin d’être négligeable : résoudre les conflits avec des mots plutôt que par la violence. Car analyser un différend, ce n’est pas en nier la réalité, mais cela permet de l’affronter sans agressivité, et avec patience. La violence est muette et impatiente, tandis que la négociation prend son temps et…s’exprime. Ce n’est pas là le moindre mérite de l’ouverture d’esprit que procure le commerce assidu et intelligent des mots.

Jean-Michel Castaing

2 réponses à “Sortir nos enfants de l’enfermement linguistique”

  1. Martorell Vincent

    Merci Monsieur Castaing pour cet article. je ne peux qu’en partager le fond et la forme.
    Amicalement.
    Vincent Martorell .

  2. Pepscafe

    Excellent article, merci !
    De quoi nous interpeller et nous inviter, dans le quotidien, à ne pas rebâtir ce que Christ a renversé et à ne pas renverser ce que Christ a bâtit(cf Eph.2v13-18) : l’antidote contre toute tension d’entre-soi !

    Cordialement,
    Pep’s

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