Dans le monde sans en être

Les vestiges du jour, à notre présent

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Elle ondule, pareille à une sorte de piston pneumatique. Au début, on ne l’entend qu’avec peine mais, très vite, elle emplit tout l’espace et devient inéluctable. Elle flotte sur une vision énigmatique. D’anciennes voitures du début du siècle dernier roulent sur une longue allée privée, bordée de prés et d’arbres séculaires. L’herbe est d’un vert très pur, britannique. Qui sont les passagers ? Où vont-ils ? Il n’y a qu’elle, étrange, qui semble porter la clé de l’action en cours. C’est une certitude, elle doit contenir des choses profondes. Elle : la musique.

Ainsi débutent Les vestiges du jour, film de James Ivory sorti en 1993. L’histoire se déroule dans un château perdu dans la campagne anglaise, Darlington Hall. Alors que l’Europe se dirige vers la deuxième guerre mondiale, cette maison forme un univers clos. Mr Stevens (Anthony Hopkins) y est majordome en chef et s’efforce chaque jour d’atteindre la perfection de son état, dans le respect absolu l’étiquette. Il est totalement absorbé par son rôle ; son attitude est flegmatique, impénétrable. Jamais il ne laisse voir ses sentiments. Lord Darlington, le maître des lieux qui a des sympathies pour l’Allemagne et reçoit des dignitaires du parti national-socialiste dans ses salons, a pour Stevens une réelle estime. Miss Kenton (Emma Thompson) est intendante au château. Elle est charmante, Stevens apprécie son efficacité et son empathie, une attirance réciproque se développe entre eux. Elle finit pourtant par partir, ayant accepté une demande en mariage et devant suivre son futur époux ailleurs en Angleterre. Des années plus tard, Stevens est toujours à Darlington Hall. Son maître est décédé. Le majordome réalise qu’il a laissé passer l’amour de sa vie, Miss Kenton, et regrette son ancienne naïveté vis-à-vis des fréquentations brunâtres de son maître. Saisi par une étrange mélancolie, il poursuit sa vie au domaine, engagé par un nouveau propriétaire américain.

Au cœur du film, l’intériorité de Stevens. Un homme droit qui voulait remplir ses devoirs. Il se levait de bonne heure chaque jour, s’habillait selon le meilleur goût de son temps, tenait exactement son rang. Il exécutait ses tâches avec sérieux, cherchant l’excellence sans y paraître, cultivant un détachement raffiné. Il observait beaucoup, avec la curiosité de l’intelligence. Son dévouement pour son supérieur était inébranlable.

Régulièrement, il contemplait des scènes grandioses. Debout, près de la grande cheminée, Stevens se tenait devant de vastes dîners rassemblant des dizaines de personnes en habits et robes de soirée. On parlait peu et bien, il regardait. A l’affut d’un geste, d’une demande d’un des invités. A préparer, en pensée, l’arrivée des prochains plats. À diriger, grâce à de petits signes discrets et efficaces, les autres serveurs. Par beau temps, il rejoignait le Lord et ses hôtes au jardin, apportant un plateau de liqueurs colorées. Lorsqu’il n’était pas lui-même de service à table ou au ménage, il traitait les hommes et les femmes du personnel qui étaient placés sous sa responsabilité avec compréhension. Il regardait les visages, tentant de déchiffrer les situations humaines. Une fois, il prit la défense de deux jeunes ménagères juives que le Lord voulait renvoyer pour ne pas offenser des amitiés d’outre-Rhin. Comprenant que son maître ne changerait pas d’avis, Stevens accepta sa défaite, percevant avec réalisme la limite entre ce qui dépendait de lui et ce qui n’en dépendait pas. Ses jours s’empilaient, nourrissant des années somme toute belles, ennoblies par cette volonté de toujours porter le poids du jour avec responsabilité et élégance.

Et des années plus tard, Stevens est malgré tout envahi par le regret. Celui de ne pas avoir posé ces actes dont les conséquences auraient mené, c’est certain, à une vie meilleure. Des actes en apparence minimes qui auraient tenus dans quelques minutes. Cette soirée où Miss Kenton, prétextant une banale question pratique, vint frapper à la porte de ses appartements. Il lisait. Elle lui demanda le nom du livre, il ne voulut pas répondre. Elle se rapprocha. Elle était presque contre lui, tentant doucement de lui enlever le livre des mains. Il regarda longuement son visage, savourant la situation. Il éprouvait des sentiments pour elle depuis des semaines déjà, pourquoi ne pas les lui avouer? A défaut de mots, pourquoi ne pas s’avancer vers elle, se risquer à l’embrasser ? Il ne fit rien, gêné, enfoncé dans ses songeries. Un silence s’installa. Elle finit par sortir de la pièce, lentement. Plus tard, attristée par sa perpétuelle raideur et pensant à son avenir, elle lui annonça qu’elle pensait répondre aux avances d’un autre. Il se contenta de la féliciter poliment avant de se retirer. Une chose similaire se produisit lorsque le père de Stevens, ancien majordome engagé à Darlington Hall dans ses vieux jours avec l’appui de son fils, l’appela à son chevet un soir de réception. Après un moment de recueillement, il s’excusa pour tout le mal qu’il avait pu lui causer en quittant sa mère et ajouta : « j’espère que j’ai été un bon père pour toi ». Bien que paraissant ému, Stevens ne répondit rien.  Il posa seulement sa main sur l’épaule de son père qui le regardait couché, expliqua devoir « retourner aux exigences du service » et partit. Miss Kenton vint lui annoncer peu après que son père n’était plus.

Stevens a vécu ces moments dans une attitude de retrait. Une puissante vérité vivante souhaitait s’y exprimer ; elle n’a pas suffi pour dissiper les brumes installées en lui de longue date. C’est la longueur du temps qui vint lui montrer que ces occasions, bien que nichées dans des circonstances sur lesquelles il n’avait probablement que peu d’influence, furent néanmoins manquées. Rude, la révélation ébranle Stevens. Il intègre qu’il ne reverra plus Miss Kenton, que les années avec Lord Darlington sont définitivement derrière lui. Son regard change. Il dépasse l’idéal étroit du majordome parfait et devient méditatif. Le caractère mystérieux du temps le saisit tout entier. Comme elle est complexe la toile de cette vie, qui réunit en un subtil maillage les fils du destin et de la liberté ! La grande marche du monde qui passe au-dessus de nous, et puis ces petites charnières où toute notre existence est entre nos mains.

Vers la fin du film, de longs plans montrent Stevens à la fenêtre au château, observant le parc. Les leçons amères du temps se sont sédimentées en lui. Il voit les pelouses et les bois qui s’étendent au loin, le calme de la nature, les chemins, l’ordonnancement du domaine, la grande silhouette des bâtiments. Darlington Hall est beau. Une paix repose sur cette création d’homme, qui est aussi son œuvre. Mais alors, les échecs de sa vie ? Où sont les crises, les pleurs, les souffrances qu’ils auraient dû provoquer ? Il n’y a rien de visible, tout est fixe. Un parquet craque discrètement. Le monde sensible reste étrangement imperméable aux vertiges de l’âme. Stevens est toujours irréprochable dans son costume trois pièces. Le film s’achève sur une vue du château dont la caméra s’éloigne progressivement. La musique revient, lancinante. On s’éveille d’un songe, le château est loin, l’écran se noircit.

Près de quinze années après leur sortie, les Vestiges demeurent une évocation du thème de l’amour perdu et le portrait de toute une époque. Cependant leur portée pourrait bien aller au-delà. Ce que le film touche du doigt, c’est le drame de l’absence à soi-même. Il survient plus facilement chez les sensibles qui souffrent rapidement, inexplicablement, des relations humaines. Quelle tentation pour ceux-ci de trouver refuge en eux et de soigner les apparences ! En édifiant une image extérieure remarquable mais opaque, l’estime individuelle et sociale sera obtenue sans exposer dangereusement son identité profonde aux regards d’autrui. Peut-être faut-il y voir une forme de mécanisme de défense face à un réel « déferlant ». Les autres et nos propres émotions s’imposent habituellement à nous. Etre ainsi offerts tant aux joies qu’aux souffrances peut inquiéter.

L’édification d’un grand masque protecteur à des fins d’apaisement a toutefois un effet insidieux, celui de modifier le rapport au temps. Car l’image extérieure remarquable doit s’échafauder lentement et se doit d’être parfaite. La satisfaction des vrais désirs relationnels est remise à plus tard. L’ouverture à l’autre, qui comblera le cœur, prendra place lorsque la construction idéale de soi sera pleinement achevée. Au cours de sa vie, Stevens est entré dans cette absence patiente. Une scène du film le montre en train de discuter avec un ami dans son salon personnel à Darlington Hall. Il lui dit : « selon moi, Mr Benn…on ne peut se dire « un homme heureux » tant qu’on n’a pas tout fait pour servir son maître ». Stevens attendait quelque chose au bout du parcours, il ne fit qu’entrer progressivement dans une curieuse nuée. Les choses furent petit à petit recouvertes d’une sorte de vernis invisible et glissant, signe immatériel d’une fatalité fabriquée. Les jours passèrent et bientôt il n’en resta plus que d’insaisissables vestiges. Comment Stevens aurait-il pu se montrer tel qu’il l’aurait voulu avec Miss Kenton ou son père aux heures décisives, après des années d’exil intérieur ? A vouloir se soustraire au réel, on finit par ne plus avoir prise sur lui.  

Les Vestiges du jour nous plongent dans l’énigme de la vie de Stevens, nous entraînent à la méditer. Cet homme n’a-t-il pas des qualités remarquables ? Nous sommes séduits par son esprit radical, son intransigeance envers lui-même, son élégance. La discipline de Stevens est cependant incomplète. Il lui manque une exigence de fraternité, d’ouverture totale au prochain. Un devoir d’amour tangible. Stevens a aimé passionnément, mais n’a pas pris assez de risques pour rendre cet amour palpable dans le réel. Seule cette exigence d’amour incarné transcende la rigueur et la beauté, donne aux efforts de chaque jour un véritable avenir. Seul l’amour incarné sauve nos vies.

En nous montrant l’importance du réel comme par contraste, les Vestiges nous poussent vers lui. Nous voyons qu’en nous exposant à la réalité avec amour, nous nous l’approprions. Chercher à tout moment à sortir de soi-même en pariant sur une réussite de ses relations aux autres, c’est s’épargner beaucoup d’amertume. Si d’aventure nous devions regarder en arrière, nous pourrons raisonnablement penser que nous avons tout fait pour combler nos aspirations profondes et nous aurons la conviction d’avoir vraiment vécu. Pourtant tout notre être hésite si souvent devant l’exposition, se cabre, désire retourner à ses chimères. Plus de courage est nécessaire pour prendre systématiquement le risque du réel que pour concrétiser une image idéalisée de soi, la statue de nous-mêmes.  

Aujourd’hui, s’élancer courageusement vers le réel est pourtant devenu indispensable. Nous planons tous les jours dans le virtuel, naviguant entre nos profils idéaux, reliés au monde sans le toucher. La maladie de Stevens se déploie aisément sur nos existences mises en réseau. Sans que nous nous en rendions compte, le réel peut s’éloigner de nous, lui et ses instants critiques où se dit toute l’urgence de vivre. A nous de ne pas céder. Nous bâtirons une citadelle intérieure solide et gracieuse, en y travaillant longuement et âprement, barrant la route aux illusions de la connexion perpétuelle. Mais cette citadelle ne sera pas imprenable. On y entrera facilement, il y aura des allées et venues dans les couloirs, des rires. Elle sera plus belle encore que Darlington Hall. Discipline et fraternité s’équilibreront en elle. On l’enverra au loin dans des territoires nouveaux, à l’avant, au large. Et elle vivra.  

Leopold Ghins

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