Dans le monde sans en être

Retour d’exil

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Marcher vite, dix pas de marche puis dix pas de course. La petite valise qui tire, qui se renverse, qu’il faut tirer à nouveau. Le son des roulettes qui filent sur le dallage. Regarder en avant. Voici le signal lumineux, les coordonnées du vol, le lieu à atteindre. Il reste vingt minutes. J’ai le temps.

Ici, il n’y a rien. Du plastique pour les sièges, du carrelage, une grande baie vitrée ouverte sur du béton. Retour vers mon téléphone, vers ses cadres scintillants qui défilent. Je relève la tête. La luminescence de grands écrans publicitaires me pique aux yeux. On nous appelle. Attendre. Faire la file. Puis entrer dans l’avion lentement. Dans ce nouvel espace fermé, il fait froid. S’asseoir, s’approprier ce mètre carré de vide, le remplir de travail, de lecture, de musique, de sommeil. Le rendre supportable pour quelques heures. Voir défiler des inconnus. L’air conditionné est glacé. La poussée du décollage. Rêvasser, s’engourdir, sentir la raideur envahir sa nuque. Dehors, la mer de nuages. Je rentre. Je rentre en Europe. Je rentre vers l’endroit que j’ai toujours connu. Dans le lieu auquel j’appartiens.

Les heures de vol sont interminables. Elles ont fini par passer. Le voyant des ceintures s’éteint dans un tintement. Il faut se lever, lutter, prendre son sac, attendre encore. Rester debout. Bientôt je serai à l’extérieur, libre. Tous se déplacent lentement. On finit par sortir. Le tarmac. Les hommes, des européens, qui conduisent des machines. Le noir de la nuit et les lumières électriques qui s’étendent sur toutes les surfaces géométriques. Il a plu. L’air a une bonne odeur, l’odeur de l’Europe. Cette fraîcheur, cette légèreté de l’air d’Europe. L’Afrique a son air chaud, tropical. L’air de l’Europe est moins vivant, mais plus clair. Ici, je suis plus lucide, je respire mieux. Je descends l’escalier et monte dans le bus qui nous emmène au terminal. Ah ! Me plonger dans cette société familière ! Y avoir ses habitudes, ses sécurités ! Tout ce qui est ici, je le possède déjà. Tout sera désormais facile. Plus besoin de ramper sur le mur glissant des langues inconnues, des coutumes non maîtrisées, des sociologies complexes et opaques. La vie m’ouvrira toutes ses portes. Ma réussite sera inéluctable.

Le bus part enfin. Il y a bien cent personnes dans cette grande boîte de fer. Les visages sont usés, silencieux, patients. La fatigue de porter son propre corps jusqu’à l’autre bout du globe. Le bus souffle, avance en glissant par à-coups, tourne. On s’accroche aux barres et on se pend aux courroies. On s’arrête. Les portes coulissantes s’ouvrent, nous nous engouffrons dans le bâtiment. Un contrôle. Il est quatre heures du matin, il faut enlever sa ceinture, mettre l’ordinateur portable à part. Je traverse le portail électromagnétique, plonge la main dans le bac en plastique, rassemble mes affaires. On me pousse vers le couloir. Le calme bienfaisant des couloirs ! Pouvoir marcher, pouvoir porter son regard au-delà d’un mètre ou deux ! Mon bagage passe sur le tapis roulant. Je le saisis, arrive à la sortie du terminal. Un taxi. Je m’assieds. On roule.

Là, à l’arrière de la voiture comme sur un trône. Le jour se lève à peine. L’autoroute défile. L’univers semble être fait de béton. Les cités d’Europe sont immenses. Au loin, des hôtels et des immeubles. Certaines pièces sont allumées. Des vies qui s’écoulent, des efforts, des milliers d’existences laborieuses et inconnues. Et moi qui passe, à l’arrière d’une voiture qui file doucement vers la ville, de retour d’une Afrique trouvée comme au bout d’un tunnel d’air. Ca y est, on se rapproche du centre, il y a moins de bretelles d’autoroute, de piliers, de grands blocs. Quelques édifices anciens émergent lentement de la nuit. Il y a des arbres, les hauts pins parasols. Je sens la fatigue dans les tempes, et le léger vertige de la nuit blanche. Tout ce que je vois m’interpelle, me questionne. Est-ce que je reconnais ce lieu ? Me reconnaît-il ? Le sommeil m’encercle. Nous voici dans le centre de Rome. Des ruines, des églises, des hauts palazzi du dix-neuvième, des enseignes de grands magasins éteintes. Presque personne dans les rues. Un papier virevolte dans le froid de l’aurore. Le taxi accélère, il veut finir sa course. Nous nous arrêtons. Je dois sortir, payer. Les portes claquent, les valises sont posées sur le macadam. La voiture s’en va. Il est cinq heures. Voici le silence, total.

Ce silence doit se réjouir d’occuper l’espace des rues et des places, qui lui est habituellement interdit. A nouveau, la sensation d’être chez moi. Je pourrais m’allonger là, sur un banc, rêvasser quelques heures l’âme en paix, aller où bon me semble. La rue est mon salon, le ciel, mon plafond. J’entre dans l’immeuble, prends l’ascenseur, ouvre et ferme quelques portes, arrive dans la chambre. Je m’allonge  enfin sur le lit. Quelle félicité que cette position horizontale. Tout le monde dort. Je rêve un peu, les yeux ouverts. Suis-je parti ? Le voyage a-t-il changé quelque chose pour moi, pour les autres ? Mes paupières se ferment, voilà les ténèbres et leur réconfort. Elles enveloppent tout, m’emportent avec elles, et mes impressions s’évanouissent avec elles.

C’était une mission professionnelle en Afrique. Rien qu’une mission parmi d’autres. J’étais un passager perdu dans les terminaux, un point parcourant l’immense toile des vols internationaux, un homme errant dans les quartiers de quelques grandes villes. Aussitôt accomplie, ma trajectoire a disparu. Le voyage n’est connu que de moi seul, il ne subsiste qu’en moi par ses images, ses amitiés, ses souvenirs. Le voyage rend unique. Il permet de sortir du rang. Mais cette unicité pèse peu face à la solitude que provoque l’absence, l’absence qui éloigne, l’absence que les autres intègrent et normalisent. Ma présence, ils se sont habitués à vivre sans. L’exilé est celui dont l’existence n’est plus charnelle aux yeux d’autrui. Elle s’est petit à petit réduite à une chose connue, presque théorique. L’exilé envoyé vers une destination exotique croira à son destin exceptionnel. Puis, au fil des ses allers-retours, il verra sa solitude apparaître au loin, s’approcher, et se déverser lentement sur son regard comme une vague.

Je voudrais dormir. Je dois atterrir. Rattraper le monde que j’ai quitté. Ma place est ici. M’a-t-on oublié ? Il faudra repartir à zéro, refaire les liens de chaque jour. Il le faut. La soif de vivre est trop grande. Tout sauf l’exil pour toujours ! Viens, monde connu, que je te prenne dans mes bras ! Serait-ce trop dur de te retrouver, trop long, impossible ? Est-il déjà trop tard ? La tentation d’un nouvel exil. Repartir. Rester un concept, mais être beau, scintiller. Non. Cela ne se peut. Il y a une voie de sortie. Eviter à tout prix la résignation. Ne plus buter dans les coins des salles climatisées, ou contre les baies vitrées des aéroports !

Je dors. Quand je me réveillerai, on sera demain ? On sera dans deux semaines ? Oui, que l’on soit dans deux semaines. Dans deux semaines, j’aurai repris mes marques. Le sentiment de déboussolement et de solitude m’aura quitté. La ville ne sera plus une image qui défile, mais un champ infini de quotidiens à transformer, une expérience riche et qui comble. Déchirement de l’exil! La vie est là, devant moi ! Demain. Demain, je la saisis. Demain, la joie !

Léopold Ghins

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