Dans le monde sans en être

Le christianisme est-il un humanisme ?

Une opposition stérile

Pendant longtemps nos logiciels de pensée ont opposé humanisme et religion. L’une des deux parties ne pouvait gagner du terrain sans que cela ne s’opérât au détriment de l’autre. Soit priorité était donnée à Dieu, et l’homme se contentait des restes ; soit l’homme était mis au centre, et alors, par voie de conséquence, la « religion » était reléguée au second plan. Nous étions sommés de choisir.

Qu’est-ce qui autorisait les tenants d’une opposition aussi binaire à penser que le choix de Dieu se traduisait automatiquement par la minoration du rôle et de la place de l’homme ? Il entrait certainement dans une telle vision une forte prégnance de la suggestion démoniaque de concevoir la divinité comme une puissance concurrente de l’homme. Cependant, au-delà de cette tentation, dans l’opposition entre humanisme et religion existait cette conviction que seul le système de pensée qui place l’homme au centre mérite le nom d’ « humanisme ».

Placer l’homme au centre ne suffit pas

Ainsi, la religion, parce qu’elle accorde la priorité à Dieu, ne serait pas « humaniste ». Mais de quoi parle-t-on avec ce nom d’ « humanisme » ? Est-il seulement question de la centralité de l’homme ? Pour bien juger de la valeur d’un humanisme, ne faudrait-il pas faire intervenir l’idée que ce système de pensée, voire cette croyance, se fait de l’homme ? Une idéologie peut mettre l’homme au centre, et s’en faire néanmoins une piètre idée. Sera-ce encore de l’humanisme ? A contrario, une religion, plaçant Dieu au centre, peut véhiculer toutefois une conception de l’homme plus gratifiante qu’un humanisme athée. Quel sera le plus humaniste des deux ?

Autrement dit, placer l’homme au centre ne suffit pas pour fonder un véritable humanisme. Encore faut-il posséder une idée élevée de l’homme. On peut décider que l’homme est la mesure de toute chose, et le voir cependant tout petit. Dès lors, c’est toute la réalité qui devient chétive …

Qu’en est-il du christianisme sur ce sujet ? Il est certain que la religion initiée par le Christ place Dieu à la première place. Le christianisme est un monothéisme, héritier du judaïsme. En tant que Créateur et Sauveur la primauté revient à Dieu. Mais cela signifie-t-il que l’homme en soit rabaissé en proportion de l’élévation de Dieu ? Pour répondre à cette question, il est nécessaire de s’informer, comme je le disais plus haut, sur l’idée de l’homme que véhicule le théocentrisme du christianisme. En effet,  il ne suffit de placer l’homme au centre : encore faut-il avoir de lui une conception assez élevée, pour prétendre être un véritable humanisme.

Deux mystères pour prendre la mesure de l’homme

Quelle idée la foi chrétienne se fait-elle de l’homme ? Pour  nous éclairer là-dessus, il suffit de se pencher sur deux des trois mystères centraux de la Révélation : l’Incarnation et la Rédemption (le premier étant le mystère de la Trinité). L’Incarnation est une incontestable promotion de l’anthropos puisque Dieu, en la  personne du Verbe, décide de se faire homme. Si l’Absolu décide de s’incarner en un homme, tout en restant intégralement Dieu (Celui-ci ne pouvant pas « diminuer », Dieu ne « diminuant pas »), c’est que l’homme est véritablement grand !

Quant au mystère de la Rédemption, il consiste en la mort de la même personne du Verbe incarné en faveur de l’homme. Dieu décide de mourir pour nous ! Comme Dieu ne peut être que conséquent avec Lui-même, cette mort pro nobis signifie qu’Il nous place très haut dans Son estime ! Sinon, jamais Il n’aurait  pris une résolution aussi folle (à vue humaine).

Dieu est l’Absolu, Celui auquel tout le reste est relatif. Et c’est cet Absolu qui décide de mourir pour nous ! Existe-t-il, dans toute l’histoire des mythes et de la pensée, pareille démonstration de notre valeur ? Car il s’agit ici du Dieu unique, et non d’une de ces divinité mythologique, mi-dieu, mi-homme, qui entretiendrait avec les hommes des rapports ambigus, à la fois érotiques et de manipulation. Rien de tel avec le Dieu biblique. Il s’agit avec Lui de Celui qui EST, et en dehors duquel tout le reste est créature, contingence. Et c’est pourtant ce Dieu qui a décidé de se sacrifier  pour nous ! Pouvait-on imaginer preuve plus éclatante de notre dignité ?

Bien, sûr, on nous rétorquera que c’est là une croyance parmi d’autres. Mais les autres « humanismes » (humanisme des Lumières, humanisme marxiste, humanisme laïc, etc) relèvent eux aussi de croyances.

Il ne suffit pas de placer l’homme au centre pour établir sa grandeur. Il est nécessaire d’étayer en quoi consiste celle-ci. La foi chrétienne a répondu. Selon elle, non seulement nous sommes créés à l’image et ressemblance de Celui qui est infini en Lui-même, mais de plus l’Être absolu s’est fait l’un de nous en Son Fils, Fils qui lui est égal en divinité, et, comble de notre importance, a décidé de mourir en notre faveur.

Pâques, ou la nature humaine exaltée

Pour juger d’un humanisme, tout dépend de l’aune avec laquelle nous mesurerons l’homme. La plupart des humanismes utilisent une unité de mesure toute humaine. Le christianisme, quant à lui, se sert de l’aune divine pour mesurer l’homme. Pour lui, l’homme est virtuellement infini.

Pâques, principale fête du christianisme, démontre doublement la grandeur de l’homme. D’une part le Fils de Dieu meurt pour l’humanité entière. Mais il y a plus : il ressuscite également pour elle. En effet, c’est notre nature qui siège à la droite du Tout-Puissant. Le Christ n’a pas abandonné sa « livrée humaine » en remontant vers le Père. Il reste homme pour l’éternité. Désormais, notre nature partage les prérogatives divines. Si ce n’est pas de l’humanisme, cela !

Ainsi, Pâques ne révèle pas seulement l’amour que Dieu a pour nous, le prix que nous avons à Ses yeux. L’événement pascal nous fait toucher du doigt également la valeur intrinsèque qui est la nôtre. Sinon, si nous ne valions pas grand chose, l’Absolu, Celui qui est la vérité en Lui-même, le Bien et le Beau, aurait-Il consenti à nous sauver de façon aussi onéreuse qu’Il le fit sur le Calvaire ?

Jean-Michel Castaing

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