Dans le monde sans en être

Le péché : quelle histoire !

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« J’ai beaucoup réfléchi depuis quelques jours au péché. A force de le définir en manquement à la loi divine, il me semble qu’on risque d’en donner une idée trop sommaire. Les gens disent là-dessus tant de bêtises ! » 

Bernanos, Journal d’un curé de campagne

Une notion difficile à cerner

    Le carême est un moment propice pour réfléchir à la notion de péché. En quoi consiste-t-il ? Peut-on en donner une définition générique ? En fait, il est impossible de réduire le « péché » à une liste d’actions à « ne pas faire ». Certes, il est des actes intrinsèques mauvais, qu’aucune intention soi-disant « bonne » avec laquelle on prétend les accomplir, n’arrivera à laver de leur malice intrinsèque. Cependant, le péché tel qu’il faut le comprendre à la lumière du Christ, ne consiste pas d’abord à refuser de poser une série d’actions « bien ». On peut faire le bien sans amour.

    Afin d’entrer dans l’intelligence du mystère du péché tel que l’Evangile le porte au jour, il est nécessaire de dépasser le cadre du légalisme, de la loi que l’on transgresse. Pécher, c’est autrement plus grave que de contrevenir à un commandement. Qu’en est-il alors ?

A la lumière de l’Ecriture

       Pour tenter de lever le mystère, il est nécessaire d’avoir au préalable une vue d’ensemble des Ecritures. Que nous apprend cette appréhension panoramique du Livre saint ? La Bible raconte une histoire d’alliance de Dieu avec son peuple. C’est précisément à la lumière des réponses que les hommes donnent à cette proposition d’alliance formulée par Dieu, que se révèle la nature du péché. Foncièrement, celui-ci est refus, égoïsme, coupure à l’amour. Voilà, le mot est lâché ! Le péché est principalement manque d’amour. C’est la raison pour laquelle la Bible n’est pas d’abord une collection de lois ou de préceptes (même si elle en comporte), mais une histoire. Car l’amour, qu’il soit collectif ou individuel, naît d’une rencontre, déroule ses intrigues et s’accomplit toujours au sein d’une histoire, sacrée ou profane.

    Aussi la meilleure façon de prendre la mesure du péché, et du nôtre en particulier, consistera toujours à relire notre vie à la lumière de la proposition d’alliance que Dieu nous a adressée. Qu’avons-nous fait de son amour ? Est-ce que je vis mon existence avec la conscience de rendre amour pour amour, de porter secours à mon frère parce qu’en lui vit le Christ, qu’il est une « histoire sacrée » lui aussi, ou bien en reste-je au simple plan des convenances et de l’obéissance à une divinité despotique et vaguement castratrice ? Le péché pour moi est-il transgression d’une loi, ou bien une blessure que j’inflige à l’Amour en me cantonnant à mes petits arrangements avec ma conscience (ce qui n’est déjà pas si mal, puisque cela suppose que l’on ait éduqué celle-ci, même si cela reste bien insuffisant), à mes intérêts casuistiques bien compris ?

        La contemplation de la Croix

    Pour bien comprendre la nature du péché, rien ne vaut la  contemplation prolongée de la Croix. Avec elle, le péché a voulu interrompre l’histoire de Jésus-Christ avec les hommes. A la vue du Crucifié, je comprends que ma faute dépasse de très loin le simple plan du moral. Le péché relève du théologal. La Croix ne nous met pas d’abord en face d’une liste de manquements à des obligations inscrites sur catalogue. Elle me fait plutôt toucher du doigt que la matrice de la malignité de mes actes est le manque d’amour, un manque vécu dans une histoire en commun avec mes frères et soeurs et Dieu. Péché matriciel qui ensuite se diffracte en une série de transgressions catégorielles. Le péché est une question de foi, avant d’être une affaire d’actes transgressifs. Adam pèche en donnant créance aux insinuations du serpent, bien avant de croquer le fruit. Il n’a pas cru que l’alliance que Dieu faisait avec lui était tissée par l’amour, non par l’interdit et la menace, ainsi que le Démon le laissait sous-entendre.

            Une révélation

       Hors de la compréhension de la Croix comme jugement, je ne suis pas en mesure de saisir la profondeur de mon péché. Dans d’incessants examens de conscience, je n’en remue alors que les conséquences concrètes dans ma vie quotidienne. Si je ne vais pas à la source, c’est-à-dire à mon refus fondamental d’entrer dans une histoire d’amour avec mon Dieu et mes frères, j’aurais beau m’éperonner tous les jours pour accomplir les commandements, « je n’y arriverais pas ». Ce n’est pas pour rien que la Bible est une histoire, et que la Passion tient une si grande place dans les quatre évangiles.

    Le péché est une affaire de révélation. Seul Dieu est capable de nous en faire mesurer toute la gravité. C’est à l’aune de l’Amour manifesté à la Croix qu’il apparait pour ce qu’il est. On  finit toujours par se mettre  « en règle » avec un Dieu-Patron, fût-ce au prix d’accommodements peu reluisants, d’hypocrisies, de mauvaise foi (comme si on pouvait gruger Dieu !). Il en va différemment avec Un Dieu-Amour. Lui m’accule dans mes derniers retranchements spirituels. Non pas pour me « coincer », mais afin que je prenne conscience de la valeur infinie que j’ai à Ses yeux, et de la gravité des actes que je commets. Délicatesse de l’amour. La peur de froisser le Dieu-Patron le cède alors à la douleur d’avoir blessé Celui qui est tendresse débordante, et qui souhaite que nous fassions histoire commune.

               Une histoire d’amour, non une obsession

    En contemplant la Croix, je saisis que prendre conscience de mon péché ne ressortit pas à une morbidité obsessionnelle, ou bien à une manie compulsive de l’introspection sans fin. Le Crucifié m’apprend que c’est la qualité de la relation que j’entretiens avec un autre (Jésus, mais aussi les personnes que je fréquente) qui m’aidera à faire la vérité dans mon existence. Je passe alors du registre personnel au registre relationnel. Mon histoire me révèle le péché mieux que toutes les analyses introverties, qui courent toujours le risque de s’abîmer dans un pur narcissisme. Bien sûr, il n’est pas question de renoncer à interroger les replis de notre conscience. Cependant, rien ne remplacera la méditation de la Croix pour nous mettre en face de notre péché. Là, notre culpabilité est assurée de ne pas finir en auto-dépréciation obsessionnelle. Pourquoi ? Parce qu’avec Dieu l’histoire continue ! La Croix débouche sur la Résurrection. Le Christ est revenu à ses disciples trois jours après qu’ils l’ont délaissé. Si le péché s’inscrit dans une histoire, c’est justement afin que nous ne nous enfermions pas en lui.

    Je pensais me mettre en règle en entrant dans le confessionnal. En en ressortant, je me trouve ré-embarqué dans une aventure qui rebondit !

Jean-Michel Castaing  

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