Dans le monde sans en être

Pourquoi j’aime “Silence” de Martin Scorsese

Silence

Donc une partie, heureusement infime du milieu catho, me somme d’expliquer pourquoi j’aime Silence de Scorsese alors que certains, qui souvent ne l’ont pas vu, croient savoir qu’il est incompatible avec la foi catholique.
Je les ai bien renvoyés à la presse quasi unanime, mais ils s’en méfient. Aux médias cathos, mais ils s’en méfient. Je vais donc écrire ce que je pense, mais à vrai dire, ils s’en méfieront.

D’abord, on juge un film pour ce qu’il est. C’est-à-dire pour une œuvre d’art, dont un des objets est de rendre compte de la beauté, de la profondeur et de la complexité de l’humanité. Et non pas un geste à visée catéchétique.
Sur le plan artistique, je serai bref car tout a été dit et que visiblement c’est le cadet des soucis de ceux qui veulent faire à Scorsese une mauvaise querelle.
Sur le plan de la foi catholique, Scorsese est-il dans ce film antichrétien ? Difficile de le soutenir quand il filme l’admirable courage des martyrs japonais. Et que, pour qui veut voir, dans l’épreuve horrible que subissent ces martyrs et les missionnaires qui les accompagnent, tout, dans le traitement cinématographique, fait penser à la passion du Christ. On le sait quand on aime le cinéma : c’est souvent par des personnages intermédiaires (Jeanne d’Arc notamment) que les plus grands cinéastes ont essayé l’impossible : donner à voir le Christ à l’écran.
Après j’entends dire que c’est mal d’avoir montré sur trois prêtres deux qui apostasient.
Pourquoi est-ce mal de montrer un tel drame humain, car apostasier est un drame et à aucun moment Scorsese ne montre autre chose que le fait que ce soit un drame ? Faudrait-il faire un gentil film où les martyrs sont invulnérables et les méchants absolument inhumains ? pour conforter quoi d’ailleurs à part des illusions ?
Non ce film a une immense vertu pour un chrétien, que j’ai ressenti très fortement : il nous purge de notre arrogance, il nous met en face d’une réalité terrifiante : nous ne sommes pas de l’étoffe des martyrs et nul ne peut l’être sans la grâce de Dieu. Et pour cela, c’est une bénédiction.
Enfin, il y a ceux qui abjurent. Et là, j’en entends qui jugent de leur canapé : c’est mal. Evidemment renier sa foi en Christ est un mal. Mais enfin, ceux qui ont vu le film peuvent attester que ces missionnaires qui sont confrontés à une torture psychologique épouvantable deviennent littéralement fous de douleur. Et là, qui peut juger ? L’Eglise depuis les premiers temps s’est penchée sur l’accueil de ceux qui avaient abjuré et elle les a toujours réintégrés…
Ce dont parle le film c’est d’abord le fait que l’on peut à un moment lâcher, mais qu’on n’a peut-être pas tout lâché. Le lâche qui revient se confesser à chaque trahison, parce qu’il a peur, n’a pas tout lâché. Le prêtre qui abjure, on le retrouve avec une croix dans son cercueil. Mise par sa femme peut-être qui peut-être savait qu’il avait encore la foi et qui peut-être l’avait elle-même (c’est une piste possible qu’un de mes fils m’a donnée) : quoiqu’il en soit Dieu est là, le Christ est là, dans la souffrance et le chemin terrible de ces hommes, même de cet prêtre qui a apostasié. Et quant à Ferreira, le prêtre plus ancien qui a aussi tout lâché, l’expression “Notre-Seigneur” lui échappe. C’est beau, troublant, plein d’espérance, irréductible à toute sorte de jugement. Cela reste mystérieux, et c’est une des beautés de ce film : on ne juge pas, Dieu seul juge.
Quant à la voix off, on s’indigne en disant que Scorsese aurait dit que c’était celle du Christ. Mais d’abord, à ma connaissance il n’a pas validé cela; ensuite, ce que dit un réalisateur sur son film est toujours en-deçà de l’œuvre qui a son autonomie. Enfin, pour ma part, j’y vois la voix de la conscience, une conscience troublée, champ de bataille entre le Christ et le Diable. Et c’est tout autre chose.
Pour terminer, la question de savoir si l’on peut marcher sur une image du Christ pour éviter que des dizaines de chrétiens soient abominablement martyrisés, cette question épouvantable, se pose bel et bien, elle s’est posée dans l’histoire, et c’est le sujet du film. Le film, avec sagesse, ne donne pas de réponse, il met chacun face à la cruauté de ce choix en rendant un magistral hommages aux missionnaires et chrétiens du Japon. Et quelle que soit la réponse que chacun, chrétien ou pas, y donnera, il montre que le Christ est mystérieusement présent dans les épreuves des hommes, même les plus terribles, même dans ce silence qui parfois nous terrifie.

Après, on peut ne pas aimer ce film, je le comprends bien. Moi-même je n’ai jamais été un grand fan de Scorsese. Cet article n’est pas là non plus pour engager un débat. Je ne répondrai pas d’ailleurs aux réactions par manque de temps. Il est simplement là pour dire à ceux qui voudront bien lire que ce film peut être vu par un chrétien comme une œuvre qui vient renforcer sa foi et sa certitude que sans le Christ nous ne pouvons rien. Après, une telle œuvre c’est toujours une rencontre intime…

François Huguenin

2 réponses à “Pourquoi j’aime “Silence” de Martin Scorsese”

  1. Philippe

    Un grand merci pour cet article qui met en perspective tout le sens de ce très grand film. Scorsese projette une lumière sur le vieux débat qui oppose éthique de conviction et éthique de responsabilité : les conséquences prévisibles de nos actes peuvent justifier la transgression des règles. Le film vient d’ailleurs à point nommé pour balayer les “doutes” de quelques cardinaux sur l’exhortation “Amoris laetitia”. Comme dit le pape dans sa lettre apostolique “Misericordia et misera”, même dans les cas les plus difficiles, où l’on est tenté de faire prévaloir une justice qui vient seulement des normes, on doit croire en la force qui jaillit de la grâce divine. Ce débat, aujourd’hui sur fond de situation des divorcés remariés, a une portée beaucoup plus générale que l’on retrouve dans “Silence”.
    Quelques précisions dans mon blog sur ces questions très actuelles : https://goo.gl/WkrUJn

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