Se construire une image satisfaisante de l’homme représente un lourd défi à relever pour le commun des mortels. Dans cet exercice, j’avoue être personnellement tombé, sans savoir que cela trahissait un fond gnostique, dans le travers de l’homme conçu comme un être compartimenté, « à étage », tel que vous le dénoncez ici.

À ma décharge, je plaide que la terminologie usuelle est plutôt floue. La Bible et ses exégètes distinguent souvent le corps, l’âme et l’esprit, sans que l’on sache très bien de quoi l’on parle, surtout s’agissant de l’âme et de l’esprit. L’apôtre Paul, quant à lui, oppose volontiers la chair à l’esprit sans apporter pour autant d’éclairage décisif à ce sujet. Pour me clarifier les idées, j’ai spontanément décomposé l’homme selon trois êtres : spirituel, rationnel et psychique, qui mettent en commun le corps vu comme une sorte de machine ou de véhicule chargé d’assurer notre présence physique en ce bas monde. Aucun de ces êtres, réels ou virtuels, ne supporte la maltraitance, ni la négligence. En effet, je ne peux pas me couper de Dieu, ni agir contre la raison. Je ne peux pas non plus agir contre mon être psychique car il se vengerait durement par acte manqué, névrose, voire dépression… Et de mon corps, je dois également prendre soin. Pas d’idéologie, du moins consciente, dans une tel schéma : son seul but est d’apprivoiser une complexité dans laquelle hélas je me noie encore. Pour moi, les différents étages de l’être compartimenté sont hiérarchisés, la primauté demeurant à l’être spirituel. Une récente lecture ― Rien de ce qui est inhumain ne m’est étranger, Martin Steffens, Points 2016 ― a changé cette perspective. Martin Steffens (que je ne soupçonne pas d’être gnostique) propose une décomposition légèrement différente mais du même ordre : le ventre, la tête et le cœur. L’important est surtout qu’il n’introduit aucune hiérarchie entre ces trois entités. Je le cite (page 147) : Loin de moi l’idée de découper l’homme en trois sphères distinctes, dont la plus haute serait l’esprit. Bien au contraire : si l’homme est corps, âme et esprit, la relation entre ces trois composantes relève moins d’une hiérarchie verticale que d’un enveloppement réciproque. La négligence de l’un porte sur l’autre des effets durables. Vous-même allez encore plus loin en concevant l’être humain comme un ensemble intégré au sein duquel le corps, l’âme et l’esprit sont appelés à s’unifier. Dont acte, mais il faut tout de même, plus ou moins, simplifier les choses pour mieux les comprendre, du moins à mon humble niveau. Il n’est d’ailleurs pas certain que la représentation que l’on adopte par commodité ait une influence à ce point déterminante sur la vie en générale, l’idéologie et la sexualité en particulier. Restons simple : le sexe existe en tant qu’élément fonctionnel, comme d’ailleurs l’énergie dont il est porteur. S’il est le site naturel du plaisir, il est hélas souvent aussi celui de la souffrance, de la déviance et de bien des psychopathologies. Je suis un vieil homme, aujourd’hui grand-père. En mai 68, j’étais élève au lycée Louis-le-Grand à Paris, autant dire au cœur même des événements. Je ne manque donc, ni de recul, ni d’expérience. Pas plus que vous, je n’approuve les délires de notre monde actuel. Il n’empêche que ma génération a souffert du silence et des tabous qui ont entouré le sexe chez la génération précédente. D’une manière ou d’une autre, un mouvement de balancier devait bien se manifester. Comme dans tout mouvement de balancier, les choses sont allées trop loin et de manière désordonnée. Mais déjà à présent s’amorce le mouvement inverse. La menace aujourd’hui n’est plus tant le retour à un ordre moral que l’avènement d’une dictature, d’une barbarie, socialo-islamique cette fois-ci. C’est donc infiniment plus grave.

Voyez-vous, je partage au fond votre vision ― un peu idéalisée tout de même ? ― de la sexualité et, depuis longtemps déjà, comme vous le préconisez, je prie quotidiennement pour que le Seigneur veuille bien éclairer mon discernement. J’ai cependant gardé un besoin vital de la contemplation du spectacle de ces filles, riantes, fraîches, insouciantes et gracieuses, déambulant librement dans les rues. Est-ce un péché ?