Dans le monde sans en être

Islamisme et gueule de bois

Un échange de tweets le 15 juillet 2016. Elle : « malgré tout, et bien que beaucoup de musulmans en France soutiennent Daesh, beaucoup de musulmans luttent contre eux en Iraq. » Moi : « Oui le premier prédateur du musulman est un autre musulman depuis que l’Islam existe ». Confiteor, la réponse était dictée par la colère, l’emportement, la lassitude, l’écœurement face à une nouvelle tuerie. Elle est contestable, inexacte et blessante dans son expression : assimiler un musulman à un prédateur, c’est lui dénier son humanité, c’est le renvoyer à l’animalité de la chaîne alimentaire dont il serait un maillon qui peut, le cas échéant, se nourrir de lui même. Mais l’homme n’est pas une bête, même s’il est devenu un expert en destruction de lui-même et des espèces animales.

Une macabre comptabilité

Après ce drame et cet échange, il fallait se confronter aux faits, à leur rugosité, à leur globalité, à leur aridité aussi : compter les attentats, les morts, les blessés d’une année de terrorisme, entre le 15 juillet 2015 et le 14 juillet 2016. Travail fastidieux de fourmi, passé à écumer Wikipedia. À identifier ses carences. À consulter les sources en ligne. À constater qu’un attentat de portée limitée et lointain retombe immédiatement dans l’oubli médiatique. À mettre en doute la complétude de la source primaire. À ergoter intérieurement pour savoir si ce qui est présenté comme un attentat simple n’en est pas un double ou triple en fait, ou l’inverse. À devoir arbitrer entre des sources discordantes pour un nombre de tués ou de blessés. À réaliser l’horreur de certains modes opératoires, comme équiper de ceintures explosives des gamines de 13 ans que l’on envoie ensuite se faire exploser sur un marché. À supputer autour de ces cas qui relèvent peut-être plus du droit commun que du terrorisme. Tout ça pour obtenir un petit tableau dont les chiffres sont faux, et qui ne fait que dire ce que nous savons déjà. Oui, les 19/20° des attentats sont commis par des islamistes qui tuent et blessent les 19/20° des victimes. Le 1/20° qui reste est pour moitié Kurde, pour l’autre moitié « folklorique ». Oui, l’Europe et plus encore l’Amérique sont moins touchées que le Moyen-Orient qui lui, paye un lourd tribut (un peu moins de la moitié), ainsi que l’Afrique Noire dont il est si peu fait mention dans nos médias (un peu plus du quart). Oui, les victimes sont le plus souvent musulmanes, très souvent chiites. Ont été dénombrés 3772 morts et 6847 blessés dans 195 attentats entre le 15 juillet 2015 et le 14 juillet 2016, et ces chiffres sont faux. La seule certitude, après ce travail sans doute stérile, et ce qui redonne de l’espoir, c’est de savoir que Dieu aime éperdument les victimes. Et qu’Il aime aussi leurs bourreaux.

Le prisme Girard

Pour comprendre la violence qui s’exerce envers un innocent, il existe un outil puissant : la théorie mimétique de René Girard. Il semblerait pourtant que cette théorie en prenne un coup sur la tête avec le terrorisme : le lynchage du bouc émissaire innocent n’est plus l’œuvre de la foule, mais de l’individu isolé ou de ceux agissant en tout petit groupe ; la victime n’est plus unique, mais multiple, et plus nombreuses sont les victimes mieux c’est du point de vue du lyncheur moderne qu’est le terroriste. Mais puisque la modernité le permet, pourquoi les lyncheurs s’en priveraient-ils ?

René Girard identifie la fondation du judaïsme au refus de Dieu d’accepter le sacrifice d’Isaac, le fils de la promesse. En retenant le bras d’Abraham, l’ange interrompt alors le cycle d’une violence où le bouc émissaire était devenu le plus faible, le premier né (Ge 22, 1-19). Ce refus de la violence, le premier, n’a pas transformé Israël en un peuple fidèle, mais il reste celui de l’Alliance. La passion de Jésus est le climax d’une crise mimétique qui voit la foule en faire un « agneau émissaire ». Le christianisme s’est ainsi fondé sur la croix, terrible violence subie par le verbe de Dieu incarné, innocent et volontaire, pour que nous soyons sauvés. Ce nouveau refus de la violence, d’en appeler au 12 légions d’anges (Mt 26, 53) ou aux serviteurs qui se battent (Jn 18, 36), n’a pas transformé tous les chrétiens en saints, hélas ! Mais cette reconnaissance de l’innocence de la victime nous permet de dépasser le stade archaïque de la religion et de refuser la violence d’un système religieux.

En usant du prisme de lecture de René Girard, force est de constater que l’Islam présente des caractères de religion archaïque, de celles qui espèrent créer du sacré par la violence. L’unité de l’Oumma est essentielle et peut se faire au prix de l’élimination des individus. L’innocence de la victime, qu’elle soit musulmane ou non, n’entre pas en ligne de compte, mais l’usage de la force est justifié par la force elle-même. Les mythes existent et incluent leur part de merveilleux (Vol des oiseaux d’argile ; Voyage de Mahomet à Jérusalem). La lapidation de Satan, même si elle s’exerce contre une pierre, rejoue la violence mortelle d’un lynchage de bouc émissaire. Et même si, dans des microcosmes relativement isolés, cet archaïsme de l’Islam joue le rôle de pacificateur social dévolu à une religion archaïque, ce n’est plus le cas dès lors que le progrès raccourcit les distances avec les autres musulmans ou les non-musulmans.

La feuille de route de César

Que l’Islam soit multiforme est une évidence, mais des formes d’Islam sont la cause de cette violence, de ces morts prématurées, de ces déferlements de haine. Sommes-nous en droit d’attendre, que nous soyons chrétiens, juifs, athées, bouddhistes, agnostiques, musulmans ou autres, un refus de la violence similaire à celui qui prévaut en occident, qu’elle soit infligée par des musulmans à d’autres musulmans, ou qu’elle soit subie par ceux qui ne confessent pas l’Islam ? Oui, bien sûr, car la terre est notre bien commun et il est de la responsabilité de tous qu’elle soit pacifiée, alors nous devons même l’exiger. Cela suppose sans doute de faire le tri entre les formes d’Islam toxiques et celles qui peuvent respecter l’altérité. Faudra-t-il confiner dans une sorte de quarantaine les formes d’Islam objectivement néfastes ? Faudra-t-il les éradiquer par le fer et le feu pour les plus violentes ? Faut-il éduquer et attendre que l’éducation porte ses fruits ? Peut-être un peu de tout ça. Surtout, c’est aux musulmans de faire abandonner à l’Islam son attitude hégémonique et dominatrice de l’Oumma impérialiste. Cela passera sans doute – entre autres – par l’analyse historico-critique du Coran, le respect de la liberté de conscience par et pour les musulmans eux-même, l’abandon des dérogations morales comme la taqiya et le « démontage » du caractère mimétique de la violence. Ou ils peuvent se convertir à la religion qui proclame l’innocence de la victime et que la violence est une impasse.

Et celle du chrétien

Il faut conclure, toujours avec ce sentiment de ne faire qu’effleurer le sujet.

Soyons moins naïfs. Le dialogue inter-religieux est intrinsèquement bon, et il sera fructueux et fécond entre un chrétien et un musulman soufi si tous deux sont animés de bienveillance et de sincérité. Il est illusoire d’en escompter des fruits similaires avec un salafiste, alors posons ce constat et ne nous obstinons pas à vouloir mélanger l’eau et l’huile, et apprenons à distinguer et à discriminer les formes d’Islam : il y a celles qui nous combattent, et celles que l’on respecte.

Soyons aussi cohérents dans la cité. Nous ne pouvons pas nous prosterner devant des maîtres de l’or noir et feindre d’ignorer qu’ils sont en guerre contre notre civilisation. Sauf à accepter que notre civilisation n’a plus lieu d’être, que seules importent nos prochaines consommations qui justifieraient notre existence et dépendent du pétrole. Ce n’est pas la soumission de l’Islam, mais celle envers Mammon.

Prions, enfin. Prions pour les musulmans. Quand le pape François identifie chaque dizaine du chapelet à l’un des doigts de la main, il place le majeur qui désigne les détenteurs du pouvoir avant l’annulaire qui identifie les plus faibles. Quand bien même cela nous semble contre-nature, il faut prier pour les bourreaux avant et plus que pour les victimes : ils en ont plus besoin. Prions donc pour la conversion des musulmans, au mieux au catholicisme, à défaut aux formes de l’Islam qui supportent la liberté de conscience. Prions pour leurs victimes, comme le père Jacques Hamel, mort en martyr. Prions aussi pour nous, avec la prière de Saint François qui dit les mots dont notre monde a tant besoin. « Seigneur, fais de nous un instrument de ta paix, … »

[Mon ami Jean Jardon a décliné mon offre de cosigner ce texte, sous prétexte qu’il ne l’a pas écrit. Les échanges que nous avons eu autour de ses brouillons l’ont cependant nourri, enrichi et structuré au point de ne plus y reconnaître ses petits. Qu’il soit ici remercié pour sa contribution.]

Rémy Mahoudeaux

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