Dans le monde sans en être

La demande d’autorité n’arrive-t-elle pas trop tard ?

authority

Des parents qui réclament plus d’autorité de la part des professeurs. Des professeurs qui, de leur côté, souhaiteraient que ces mêmes parents fassent respecter la leur auprès de leurs enfants, afin de ne pas passer leur temps à suppléer cette carence en se transformant en donneurs de leçons durant les heures de cours. Des quartiers de « non-droit » où la police n’ose plus s’aventurer. Des incivilités qui se généralisent. Des extrémistes religieux qui défient les lois de la République.

Aujourd’hui plus que jamais, l’autorité fait l’unanimité en sa faveur. Malheureusement, cette affection soudaine s’explique en partie par sa disparition dans la réalité. Un peu comme ces objets, ou ces bienfaits, qui passent inaperçus, et dont on redécouvre soudain la valeur inestimable une fois qu’ils ont disparu ! Comme si c’était leur absence qui révélait le mieux à notre conscience leur nécessité. N’est-ce pas ce qui arrive aujourd’hui avec l’autorité ?

La crainte de l’éclatement de la société

La demande d’autorité découle également de la difficulté rencontrée par nos sociétés à concilier droit à la différence et unité nationale. Les tensions nées du communautarisme menacent les pays postmodernes d’implosion. Dans ces conditions, l’homme de la rue est fondé à s’interroger au sujet des valeurs communes sur lesquelles pourrait s’ édifier une société dans laquelle il ferait bon vivre, dans laquelle aucune « communauté » ne se sentirait à l’écart, et ne serait conséquemment tentée par le réflexe sécessionniste.
Face à la menace d’éclatement de la société en communautés repliées sur elles-mêmes, notre pays ressent l’urgence de renouer avec des « valeurs » fédératrices capables de ressouder une unité nationale qui menace de se fissurer. Mais lesquelles ? Le « vivre ensemble » en postmodernité ne peut s ‘accommoder d’une unité qui serait cimentée par la seule contrainte, qu’elle soit insidieuse ou plus directe. A l’ère des réseaux sociaux et de la « détraditionalisation », une idéologie imposée unilatéralement, et « de haut », n’a en effet aucune chance d’obtenir l’assentiment des citoyens.

Une notion tenue en suspicion après mai 68

Dès lors, sur quelles valeurs communes étayer ce « vivre ensemble » ? Et quand bien même nous tomberions d’accord à leur sujet, qui garantira qu’elles seront estimées par tous ? C’est ici qu’intervient la place de l’autorité. Pourquoi ? Parce que ce qui décidera en dernier ressort de la réussite du pari difficile de faire accepter et aimer ces valeurs communes sur lesquelles la société postmoderne désire s’édifier – à condition que ses membres réussissent à les identifier, ce qui est déjà une gageure –, ce sera la force d’autorité qui émanera de ces valeurs, ainsi que de ceux qui auront charge de les représenter et de les faire respecter.
Cependant notre époque est-elle encore réceptive, sinon à la pratique, du moins à ce langage, de l’autorité ? Est-elle en mesure de penser la nécessité d’une autorité qui assurerait la transmission des fondamentaux éthiques, politiques, culturels, philosophiques, religieux de la communauté ? Il y quarante ans, la réponse à une telle question aurait été négative. Après mai 68, les sociétés occidentales ont cru un moment pouvoir vivre à l’écart de toute tragédie, en se rêvant « sortie » miraculeusement de l’histoire. Elles ont un temps pressenti qu’elles n’avaient plus besoin de grands hommes ni de grandes valeurs, et donc de leur autorité. Puis survint la chute de Berlin : la démocratie libérale s’est crue soudain le dernier mot de l’histoire. Tous les peuples allaient se rallier au panache blanc de cette idéologie. Il n’en a rien été. Le monde est redevenu dangereux. Et avec le danger est revenue sur le devant de la scène la demande d’autorité.

Ce qu’est l’autorité, et ce qu’elle n’est pas

Mais que de malentendus véhiculés par cette notion d’autorité ! Ce n’est pas la dictature disséminée des opinions instantanées, relayées par les réseaux sociaux, qui convaincra le digital native de la pertinence du retour en grâce de ce concept. En effet l’utopie d ‘une web-démocratie directe, court-circuitant les instances représentatives, ne sape-t-elle à la base l’idée même d’autorité ? Le numérique est-il compatible avec la démocratie institutionnelles représentative ? Qui incarnera l’autorité dans une démocratie horizontale et virtuelle ? Grand est le danger en effet de voir les réseaux sociaux dresser « le peuple » contre ses élites.
Si cette notion charrie avec elle tant de contresens, cela tient qu’en son essence, l’autorité ne représente ni la persuasion par l’évidence argumentative, ni la violence ou la contrainte de la force. Elle suppose au contraire, ainsi que l’a montré Hannah Arendt, entre celui qui commande et celui qui obéit une hiérarchie commune de valeurs, valeurs acceptées comme telles par les deux parties. Aussi, lorsque se retire l’autorité, comme c’est le cas dans certains secteurs de nos sociétés, se retire également la confiance, la fides entre les hommes, ainsi que celle accordée aux institutions.

Sans autorité, seul demeure le juridique

Dès lors, en l’absence de toute autorité, seul le Droit reste encore à même de réguler le « vivre ensemble ». La judiciarisation qui a cours dans notre civilisation en témoigne péremptoirement. L’ossature de nos sociétés postmodernes n’est plus constituée que de règles juridiques, desquelles n’émerge aucun but, qui pourrait être partagé par l’ensemble de la population.
Avec la fin de l’autorité s’efface du même coup ce monde commun qui faisait qu’on accordait le même sens aux mots, qu’on partageait le même récit fondateur de la cité, la même idée de ce qu’était l’homme. Ce monde commun battant sérieusement de l’aile, toute la question est maintenant de savoir s’il sera possible de continuer à vivre ensemble en son absence, et surtout en l’absence de l’autorité qui en était à la fois l’effet et la cause.

L’impasse du contractualisme

Une conception purement abstraite, contractualiste, de l’identité nationale, ne sera jamais en mesure en effet de se substituer au monde commun en train de disparaître. Le contractualisme est un leurre commode qui nous empêche de nous pencher sur le vide qui, peu à peu, a pris la place du contenu culturel qui faisait la spécificité de la France. S’il suffit de respecter la Constitution, les lois et autres règles juridiques, pour appartenir à la communauté nationale, le citoyen ne devient-il pas alors un simple sujet abstrait, désincarné, pour lequel la France n’a plus ni paysages, ni gastronomie, ni églises, ni histoire, ni mœurs spécifiques ?
Le « contrat », qui a succédé à l’autorité, bien loin d’empêcher l’atomisation de la société, contribue au contraire à sa « fractalisation ». La raison en est simple : dans le contrat, qu’il soit social ou non, le droit de commander ne découle pas d’une tradition transcendante, elle-même issue d’un « méta-récit » assurant l’identité narrative de la collectivité, mais du consentement des membres de la société.
Mais alors la problématique rebondit : quel critère décidera de ce consentement en l’absence de toute vision commune de qu’est l’homme et la collectivité qu’il habite ? Une telle question peut-elle dépendre d’une majorité quantitative et provisoire ? Dans cette perspective, la postmodernité ne se résigne-t-elle pas à entériner le caractère in-essentiel de l’identité de la communauté, puisque celle-ci reste à la merci des fluctuations de l’opinion ?

Refonder l’autorité sur une instance transcendante

Autre cause aggravante du déficit d’autorité : le désir d’autonomie individuelle, qui entraîne de facto l’effacement de toute référence à une instance transcendante qui pourrait obtenir le consentement des volontés individuelles – sans se confondre avec elles – , dans le but de cimenter l’unité de la collectivité. Dans un contexte d’individualisme exacerbé, quelle vérité, située au-delà des désirs de chacun, ou des revendications corporatistes, aura encore assez de force, ou d’ « aura », d’autorité, pour obtenir l’adhésion du corps politique dans son intégralité ?
Sur ce sujet, il est inutile de se voiler la face plus longtemps : seule une instance renvoyant à une vérité antécédente, est en mesure de légitimer chez les membres de la collectivité la poursuite d’intérêts autres qu’individuels ou communautaristes. « Si la fondation contractuelle du corps politique ne ressemble pas à n’importe quelle procédure contractuelle, c’est qu’elle dépasse la simple addition des forces individuelles. Et s’il en est ainsi, c’est bien parce que quelque chose de plus « grand », de plus « haut », fait autorité en decà (ou au-delà?) de l’accord des volontés individuelles. » (M. Revault d’ Allonnes, « Le pouvoir des commencements », Seuil, 2006,p 99).
En cette année électorale qui se prépare, le thème de l’autorité n’est pas près de cesser de hanter notre société. Toutefois, si nous voulons qu’elle obtienne l’assentiment de chacun, cette autorité, que les citoyens postmodernes appellent de leur voeux, devra être refondée sur ce « quelque chose de plus grand, de plus haut » que l’addition des consentements individuels. C’est à cette condition que les autorités du maître, du policier, de l’homme politique, du juge, du dignitaire religieux, et des …parents, recouvreront leurs chances d’être à nouveau respectées, chacune à son niveau.

Jean-Michel Castaing

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