Dans le monde sans en être

Quand Rome parle

Rome

Termini. Un nom de gare qui sonne comme une fin. On y arrive ainsi qu’à un but, à la destination finale d’un long voyage. C’est aussi un nom sec et technique. Il convient bien à l’architecture du lieu, purement fonctionnaliste. Les voies se succèdent les unes après les autres à intervalles réguliers, s’achèvent à la même hauteur sur un puissant butoir de fer. Les trains arrivent, des passagers descendent et d’autres montent, puis les machines repartent sur leurs rails, comme pour une longue marche arrière.

En s’éloignant des quais, on débouche sur un grand hall constamment traversé par des gens en transit. Tous se pressent, souhaitent se rendre rapidement à un endroit précis. Le décor, vaste espace épuré, paraît inamovible. Devant lui, la circulation est perpétuelle et toujours changeante. Il n’est rien auquel on puisse se raccrocher ici car tout défile. On se sent vite étranger. Il faut partir, passer avec les autres. L’air libre se laisse voir à travers l’immense baie vitrée qui sert de façade au bâtiment. Quelques pas de plus et nous sommes dehors.

Face à la gare, un vaste parvis. La plateforme logistique se prolonge par cette extension. Pourtant une chose a changé par rapport à l’atmosphère de l’intérieur. L’air a pris un autre goût, il porte une sorte de chaleur profonde. La part infime de la vie propre de la ville que l’on peut entrevoir en lui nous surprend déjà. Il y a là une présence étrangère, ancienne, lourde d’histoires humaines. Elle est douce malgré tout. Son charme nous absorbe pour un instant alors que nous restons debout, silencieux. Il y a le voyage, les années vécues et nous, ici : sur le seuil de Rome.

A gauche s’élève un orgueilleux édifice renaissance, le Palazzo Massimo alle Terme. Cinq étages très hauts lui donnent de la stature. La base est entourée d’une lourde frise haute de quelques mètres et faite de moellons de pierre agencés les uns aux autres à la façon d’un mur de briques. Les fenêtres sont surmontées de frontons élégants, géométriques ou à volutes. Celles du premier étage sont recouvertes de pesantes grilles de fer. L’ensemble dégage un air d’inaccessibilité majestueuse. Le palais attire et intimide à la fois, à la manière des fresques sur les plafonds des églises baroques dans lesquelles d’antiques et géants personnages sont suspendus au milieu des nuages. Par de telles scènes, les reflets d’un monde idéal dans lequel l’architecture, les hommes et la nature trônent au sein d’espaces infinis se montrent à nous. Devant elles, le temps paraît se dissoudre lentement jusqu’à s’éteindre. Il ne reste alors plus qu’une image, une vision éternelle, absolue.

Au loin devant, à côté du palais, on aperçoit des ruines. Elles semblent étendues là depuis toujours, indifférentes au passage des voitures ou des piétons, recouvertes de verdure par endroits. Un pan de mur à demi écroulé, une arcade brisée se détachent devant le ciel bleu. Ce sont les vestiges des thermes de Dioclétien. Le site est entouré de barrières en fer, comme pour préserver cette grande relique des gloires anciennes, maintenir vivant le signe qu’elle nous adresse par-delà les siècles. Ces ruines sont étranges et belles. Bien qu’elles ne cessent de crouler depuis plus de mille cinq cent ans, rien au monde ne paraît plus immuable.

Des immeubles plus récents sont assemblés sur la droite. On devine toute l’étendue d’une vie urbaine italienne, la mégapole romaine d’aujourd’hui. Un détail détonne toutefois: par-dessus le toit d’un gros bâtiment sans âme, une statue dorée du Christ se laisse voir, perchée au sommet d’une église. La tête est surmontée d’une auréole, le bras est tendu vers l’avant dans un geste de bénédiction. Elle paraît petite par rapport aux proportions massives des édifices qui l’entourent. Impossible malgré tout de ne pas apercevoir son éclat. Pourquoi ce personnage familier dans cet endroit nouveau et tout foisonnant d’histoire ? Que vient-il faire au milieu de ces grands décors? Mais il surplombe sans peine les hauteurs des architectures antiques ou baroques conçues pour figurer des cieux olympiens, et paraît veiller sur tout ce tumulte visuel. Petite flamme au bout de notre regard, ce Christ vient jeter une lumière devant la face religieuse de la ville, qui se tourne maintenant vers nous.

Bardée de symboles, la Rome chrétienne surgit dans notre imaginaire. Elle, la capitale du monde catholique, le vieux cœur spirituel de l’Europe. Nous voyons déjà le Vatican, les myriades d’églises, les parterres de croix dressées vers le ciel, les statues des saints…Tout-cela peut-il reposer sur un sol aussi mouvant que celui de la foi ? La religion dans l’architecture et l’art de Rome est parfois tellement démonstrative, autoritaire et sûre d’elle-même qu’elle se dévoile comme une évidence. La croyance coule de source, la présence divine se fait presque tangible. Ce contraste entre puissance visuelle et questions métaphysiques enveloppe les édifices religieux, qui semblent dès lors se tenir au milieu de mystérieuses fumées. Notre regard retombe sur la forme de ce premier Christ romain et ne voit plus qu’elle. On voudrait suivre ce signe, explorer toutes ses significations, chercher les éternités qu’il nous indique au long des marbres, des colonnades, de tous les clochers de la ville.

Le parvis de la gare est toujours sous nos pieds. Il faut quitter cet observatoire. Nous marchons vers la Porta Pia, située à quelques centaines de mètres au nord-est de la gare. Les rues se succèdent. Certaines bâtisses sont vieilles et décrépies, mais toujours elles gardent cette haute taille et cet air élevé que le temps, loin d’effacer, creuse et affermit. Elles se chargent de poussière, leurs peintures s’écaillent, mais elles restent des demeures de princes. Au bout d’une rue, un immense bâtiment surgit. Il est bien plus large que la rue et est structuré autour d’un bloc central dont la façade intègre de larges colonnes blanches. Celles-ci portent un imposant bas-relief en couronnement comprenant des chevaux, des chars et des personnages élancés tenant des torches. Les murs sont recouverts d’une peinture jaune sable. C’est le vieux ministère des finances italien.

Une ambition immense se dégage de l’édifice. Il exprime tout l’enthousiasme d’un peuple, de la nouvelle nation italienne voulue à la fin du XIXème. Un fragile échafaudage cercle cependant le ministère, afin de recueillir les éventuels débris qui tomberaient du toit. Derrière les hautes fenêtres, on distingue de vieux rideaux et les ombres d’un ameublement usé. Les bureaux semblent vides. Est-ce là une des principales institutions publiques d’un grand pays d’Europe? Là aussi, la grandeur que dégage le bâtiment ne semble pas souffrir de cette décrépitude. La déchéance visible de la matière, aggravée par le manque d’entretien manifeste de ce grand poids croulant, vient au contraire aiguiser l’héroïsme qu’exalte toute l’architecture. Le désir d’unité que capture la construction se diffuse autour d’elle. L’ardeur d’un peuple se met à planer au-dessus de nos têtes, dans les rues, telle une nuée silencieuse.

Nous marchons encore, longeons le ministère. Des conteneurs à ordures qui débordent se cachent dans un coin alors que des bruits de moteurs se font entendre. Les habitants vivent comme si de rien était sur la scène fantastique de leur ville. Ils semblent indifférents. Tous les fastes romains, tous les efforts entrepris pour édifier ces églises, ces places, ces palais…Sont-ils sans effet sur les existences contemporaines ? Rome a-t-elle encore quelque chose à dire, quelqu’un peut-il l’entendre? Les ruines s’affaissent et pourrissent, les christs se sont tus, les glorieux « palazzi » se font ternes et grisâtres. Chacun souhaite rentrer chez soi. La cité vieillit, tout s’effondre doucement, se fendille, se verdit. Tout va-t-il finir par tomber ?

Nous avons quitté la rue du ministère pour arriver au pied de notre immeuble, non loin de la villa Borghese. L’itinéraire accompli depuis la sortie de la gare s’est rapidement solidifié en nous. Les différentes figures que nous y avons croisées continuent à nous parler et s’enrichissent constamment des impressions que Rome nous livre. Celles-ci n’ont jamais paru aussi réelles que maintenant. La ville est face à nous, illuminée de blancs et de bleus, glissant vers les rouges foncés avec le déclin du jour. Non, Rome n’est pas un songe. Sa vie, son allure présente, cela c’est réel. Les colonnes des églises ou des palais pourront bien poursuivre leur effondrement au cours des siècles. Maintenant, pour nous, elles se tiennent debout dans la lumière du soir.

Alors, à regarder Rome, pour un moment tout semble abouti. Il y a quelques instants, ses monuments se présentaient d’abord comme l’expression massive d’une immense volonté de dépassement. Une soif intense et furieuse de s’approcher d’un idéal, fut-il guerrier, religieux ou esthétique, était partout visible. Cette soif, la voilà soudainement étanchée, apaisée. Elle a trouvé ce qui lui manquait, l’objet de sa quête effrénée : le mystère d’un lieu, d’une atmosphère. Il enveloppe le spectateur et la ville, dépasse les abstractions des projections humaines sans pour autant les étouffer. Il s’alimente des ciels romains, des vols de mouettes qui rappellent que la mer est proche, de la chaleur parfois assommante, de toutes les vies italiennes. Grâce à lui, les volontés humaines ici rassemblées trouvent leur plein accomplissement. Ce pourquoi elles se battaient avec férocité a finalement été obtenu, grâce à un surplus gratuitement donné.

C’est par cette unification soudaine de tous les espoirs qu’elle porte en elle que la ville se met à parler. Elle s’adresse à chacun de ses observateurs et se déploie, comme dans un ravissement. Nous la quitterons pourtant un jour. Elle nous pousse déjà dans le dos, plus loin, vers d’autres décors encore inconnus. Mais, surtout, elle nous dit que notre quête aboutira. Lorsque nous reprendrons notre route, nous garderons en nous les paroles de Rome, entendues au point de rencontre entre désir et mystère. Dans le lieu où l’effort se change en joie.

Léopold Ghins

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