Dans le monde sans en être

Maltraitance de la langue : les pauvres premiers desservis

    Affirmer que la langue est maltraitée aujourd’hui est un euphémisme. On a voulu remédier à ce phénomène massif en tentant de simplifier ses règles. Mais la facilité en ce domaine ne risque-t-elle pas de se retourner contre ceux qu’elle est censée aider ?

    Il est certain que la communication tous azimuts, tant vantée par les thuriféraires de « petite poucette », ne favorise pas le souci de la forme. Pourvu que l’on vous comprenne : là est l’essentiel. Les tournures d’expression, le respect de la syntaxe et des règles grammaticales passent au second plan. « L’ouverture à l’Autre » ne doit pas s’embarrasser pas de règles trop contraignantes…

        Des codes trop « élitistes » ?

       A cette prééminence de la communication sur le souci de la forme et du bien-parler, s’ajoute la crainte de paraître trop « élitiste », de discriminer ceux qui n’ont pas intégré les codes sociaux. Dans l’esprit des niveleurs qui désirent araser toute différence de niveau, les codes de la langue sont susceptibles de créer une frontière discriminatoire entre les locuteurs qui la maîtrisent, et ceux qui peinent à intérioriser ses règles. Ils expliquent l’existence de cette frontière invisible par les disparités sociales. La langue est  souvent considérée comme un marqueur social, un signe d’inégalité. D’où le programme de la « simplifier » à outrance.

    Cependant cette obsession égalitariste ne va-t-elle pas saborder à long terme l’application à bien s’exprimer ? La crainte n’est pas infondée. D’autant plus que sur  cette soi-disant lutte contre les discriminations, vient se greffer l’impératif de vitesse de nos sociétés connectées. Dans l’archipel de la Toile, il s’agit en effet de s’exprimer tout à trac, de livrer sur le champ ses dernières impressions, son « ressenti » immédiat, sans se « prendre la tête » avec les conventions langagières d’un autre âge. Réagir vite, marquer sa désapprobation avec tranchant, s’indigner sans prendre de gants : sur les réseaux sociaux, ou avec les SMS, rien n’encourage la nuance.

        Langage binaire pour idées binaires

    Les nouveaux supports d’expression ne sont pas propices non plus à l’éclosion de pensées complexes. Ici aussi la forme conditionne le contenu. A la pauvreté de la langue s’ajoute l’indigence des idées. Tout est binaire dans ces « échanges », ou ces « expressions », qui représentent parfois l’extériorisation d’affects. C’est tout blanc ou tout noir.

Pour le malheur de ceux qui écoutent ses chants de sirène, le radicalisme idéologique de la postmodernité s’accommode fort bien d’ailleurs de l’ appauvrissement lexical et des approximations qu’il induit. Comme le monde n’est peuplé selon lui que de « profiteurs » et de « victimes », de « discriminés » et d’ « héritiers » sans mérite, autant se lâcher, faire fi des conventions langagières qui ne sont, après tout, qu’un moyen de dresser votre carte d’identité sociale selon la manière que vous avez de vous exprimer.

    « Allons ! Dynamitons l’ancien monde vermoulu, avec ses codes dont l’ universalisme trompeur camouflait des rapports de pouvoir ! La langue a été trop longtemps entre les mains des puissants ! Rendons-la au peuple en la simplifiant, en envoyant par dessus bord ses règles complexes qui découragent nos enfants, en les empêchant de se mettre sur un pied d’égalité avec les bien nés ! » Ainsi raisonnent les nouveaux « niveleurs » qui voudraient simplifier la langue afin de la rendre plus accessible aux humbles et aux plus défavorisés (en escamotant au passage l’étude du grec et du latin par exemple, comme on pu le voir avec la réforme du collège).

        Dans le langage aussi la forme conditionne le contenu

       Ce que ne voient pas ces idéologues, c’est que la pensée est dépendante de la langue. Plus la seconde s’appauvrit, plus ses nuances sont méprisées, et plus la pensée perd en consistance. Plus la nuance est méprisée, plus reculent l’esprit critique et la curiosité pour les cultures du monde. C’est là un paradoxe qu’il convient de souligner plus fortement que jamais : en voulant niveler, rabaisser les exigences, par souci d’ « ouverture » aux plus défavorisés, on ne fait qu’ enfermer ces derniers dans leur entre-soi, en les privant des richesses du monde extérieur.

    L’homme a besoin de bien maîtriser la langue afin de pouvoir concevoir une pensée originale, une pensée qui lui soit propre, et qui lui permettra ensuite d’aborder le monde extérieur avec assurance. Sinon, avec un vocabulaire pauvre, une syntaxe approximative, il restera un simple perroquet des slogans entendus dans les médias, ou des mots d’ordre des harangueurs de foules professionnels, des baratineurs experts en manipulation.

        La responsabilité des médias

       Le salut de la langue viendra-t-il des discoureurs professionnels sévissant dans les médias ? Rien n’est moins sûr. La télévision, en voulant faire de l’audience à tout prix, incite ceux qu’elle invite sur les plateaux à « faire court », à ne pas s’embarrasser de circonlocutions ni d’argumentations prolongées. Si vous désirez passer sur le petit écran, un conseil : soyez percutant, ayez le sens de la formule-choc, employez des phrases courtes, sans complication syntaxique. Il ne s’agit pas de délivrer une pensée, mais d’accrocher l’attention du téléspectateur. Si vos propos peuvent « cliver », c’est encore mieux. Surtout, vous devez être immédiatement compréhensible par les cerveaux formatés par une idéologie simpliste qui peint le monde en noir et blanc.

    Dans ce contexte, l’appauvrissement de la langue est inévitable. Elle n’est plus utilisée pour nuancer la pensée, pour faire ressortir les mille complexités de la vie. Non, désormais la langue doit faire « choc ». La communication audiovisuelle, ainsi que l’expression sans composition à laquelle les réseaux sociaux offrent une tribune virtuelle mais bien réelle, transforment la langue en simple instrument de promotion des egos. La « communication » ne donne pas accès au monde enchanteur de la culture et de la connaissance : elle reste prisonnière de la médiasphère qui désire la simplifier à outrance afin d’attirer dans ses rets le maximum de « clients » possibles.

        Bien parler, un geste de résistance

       Rendre sa noblesse à la langue : tel sera à l’avenir le premier geste de résistance (même si ce mot a souvent été galvaudé) de la culture, face au rouleau compresseur de la décérébration des esprits, à la logique de mépris de l’intelligence qui a cours dans certains médias. Ce n’est pas là un combat d’arrière-garde, ni celui d’une « élite » dont la suprématie serait contestée par une soi-disant « démocratisation » de la culture. C’est au contraire une affaire qui regarde tout le monde, et en priorité les plus vulnérables à cette imprégnation du moins-disant culturel, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas la chance d’avoir des parents qui suppléent les carences de langage de la télévision ou des réseaux sociaux.

    Personnellement, cela me ferait mal au coeur qu’au pays de l’instruction obligatoire, au pays qui a toujours eu tant de vénération pour la culture, et la littérature en particulier, la langue se révèle le premier opérateur d’ inégalités. La France, sous nos yeux médusés, en prend malheureusement le chemin.

Jean-Michel Castaing  

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