Dans le monde sans en être

Cazeneuve et la métaphysique d’État

Cazeneuve

L’avantage des longues interviews politiques est qu’elles permettent – à condition d’un petit travail d’analyse – de bien voir les problèmes que ne voient pas les interviewers ! Celle de Bernard Cazeneuve dans La Croix du 29 août rempli bien ce rôle. Faisons donc cet exercice d’analyse en nous concentrant sur une des premières phrases du Ministre :

« La France est en effet une République laïque et l’adhésion aux valeurs républicaines doit transcender toutes les autres ».
M. Cazeneuve invoque des valeurs transcendant toutes les autres, il pose donc une sorte d’absolu qui devrait s’imposer verticalement (où alors, le verbe transcender ne veut plus rien dire). La République serait donc une forme nouvelle de théocratie, un principe supérieur ordonnant la vie de tous. Le problème est que cette définition de la République contredit le sens même du mot. La république res-publica – désigne la chose commune. L’unité républicaine se fait donc horizontalement, par le commun, par le partage d’une terre et d’une histoire et par l’entrelacs de nos vies. La force de la république – à en croire Aristote et les anciens du moins – ne vient pas de valeurs mais de la vie commune elle-même. L’invocation systématique de valeurs de la République  témoigne en réalité de l’absence radicale et catastrophique de res-publica, de vie commune. Or on ne rebâtira pas l’unité horizontale (la société) à coup d’invocation et d’imposition verticales (les valeurs transcendantes de la République).
Hélas, puisque le fondement authentiquement politique – et donc humain – de la République est méconnu, M. Cazeneuve n’a d’autre choix que d’ordonner l’adhésion métaphysique aux valeurs de la République.

Mais cela ne prendra pas, ce n’est pas d’un surcroit de métaphysique d’État dont nous avons besoin, mais de politique au sens noble du terme ! Que les élus protègent, garantissent et recréent enfin les conditions d’une vie commune – res publica. Plutôt que d’élans métaphysiques – Ô valeurs de la République ! – , nous attendons un examen de conscience – avec contrition et réparation – des mesures économiques et sociales qui ruinent la société et atomisent les hommes.

Il y a cent ans Péguy faisait déjà ce même constat « Quand donc aurons-nous enfin la séparation de la métaphysique de l’État. Quand donc nos français ne demanderont-ils à l’État et n’accepteront-ils de l’État que le gouvernement de valeurs temporelles ? Ce qui est déjà beaucoup, et peut-être trop. » (De la situation faite au parti intellectuel, 1906).

Tenter d’intégrer les musulmans à la République – puisque c’était le thème de l’interview – en leur demandant de reconnaître une primauté  – une transcendance ! – métaphysique des valeurs de la République sur celle de leur religion, voilà bien la pire doctrine politique qui soit. Quel catholique accepterait que les valeurs de la République transcendent son credo ?! Quel républicain authentique fonderait la politique sur une transcendance métaphysique ?

Post-scriptum à l’intention des théologiens avides de verticalité et de transcendance. 1. La transcendance est le propre de Dieu, non de l’État ; 2. Le propre de notre Dieu est justement qu’il a choisit de nous révéler sa transcendance en se faisant notre frère et non en nous écrasant (Cf. Ph 2).

Benoît

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