Dans le monde sans en être

Les mains sales

FaberMains

Un discours d’Emmanuel Faber, patron (catholique) de Danone, prononcé à HEC, a fait le tour du web et touché des milliers d’internautes par son appel à placer la justice sociale comme finalité de l’économie, appel peu fréquent dans les milieux d’affaires.

Nos confrères de “Limite” ont cru bon d’interpeller l’homme, et d’appeler à sa démission, au nom d’écarts entre le comportement du groupe Danone et les orientations de son dirigeant, écarts attribués au mieux au manque d’influence de ce dernier, au pire à une hypocrite supposée.

Du gouvernement (de Dieu et de celui de Faber)

Là où les auteurs de “Limite” me semblent faire fausse route, c’est dans la compréhension de ce qu’est le gouvernement. Comme catholiques, nous devons chercher notre modèle dans le gouvernement divin.

“Limite” appellera-t-il Dieu à démissionner du monde parce que ses vicaires exécutent imparfaitement Ses volontés ? Derrière cet appel se cache, me semble-t-il, l’illusion d’un gouvernement où le charisme est absent, et la toute-puissance omniprésente.

Si Dieu gouvernait le monde comme “Limite” souhaiterait que Faber gouverne Danone, aucune liberté humaine ne serait possible. Celle-ci doit tendre vers la perfection, mais pour que cette perfection soit authentique et pas un vulgaire pantomime, elle doit être choisie volontairement.

Ainsi, Faber ne prétend pas maîtriser absolument chacun des actes de ses salariés, et c’est sage d’ajuster son ambition sur sa condition humaine finie. Combien de patrons prétendent tout régenter !

Les mains sales. Et son nom aussi.

Ce que ne mesure pas “Limite”, c’est à quel point la parole de Faber, quand bien même elle ne correspondrait pas exactement à la réalité du groupe qu’il dirige, fait du bien.

Pas qu’elle apaise les consciences à peu de frais, non ! Elle permet réellement de faire du Bien, en ce qu’elle permet de libérer les forces du Bien. Chaque salarié se voit encouragé à agir vertueusement, chacun sait désormais qu’il trouvera une oreille bienveillante s’il affiche un résultat moins bon (quantitativement) au nom d’un choix éthique, chacun peut croire qu’il n’a pas à se compromettre pour être promu.

Une entreprise est une communauté d’hommes et de femmes qui ont leurs motivations et finalités propres, pas toujours – et jamais mécaniquement – alignées avec celles de leur dirigeant.

“Limite” reproche à Faber son ambition – ne revendique-t-il pas dans son livre de vouloir “être aux manettes” ? Ce faisant, ses auteurs me semblent confondre désir d’exercer le gouvernement (qui est une tâche noble, la politique n’est-elle pas la forme supérieure de la charité ?) et soif de pouvoir..

Être un dirigeant, dans un monde marqué par le péché, suppose de se salir les mains. Pas en commettant le mal, mais en serrant celle d’autres hommes et femmes. Le faire, c’est prendre aussi le risque de voir sali – pour un temps – son nom. On aimerait juste que ce ne soit pas une revue revendiquée catholique qui s’y colle…

Incarnare

12 réponses à “Les mains sales”

  1. NathanaelH

    Moi qui aime beaucoup Limite, je me retrouve beaucoup plus dans cette analyse du discours de Faber. Merci aux cahiers libres. Peut-être Limite aura-t-elle une réponse 😉

  2. Bernard

    Absolument d’accord avec vous, Emmanuel Faber n’a pas les mains propres, peut-être, mais au moins, il a des mains…
    Et les inflexions à la marge qu’il donne au groupe Danone, voire son inspiration de Leader ont un impact bien plus important sur le monde que les business model 100% éthique (auxquels je ne crois pas : il n’existe pas d’activité sans impact…), mais restant à une échelle confidentielle.
    Limite est une revue dirigée par de jeunes, idéalistes, et c’est ce qui en fait la saveur, et même si leur lettre-provocation semble un peu déplacée, (qu’ils relisent les discours précédents à HEC…), elle est le reflet de la fougue de la jeunesse, et elle en a la forme humoristique !
    Accompagnant depuis 10 ans les stratégies éthiques des plus grandes entreprises mondiales, j’ai plus appris à plus savourer les mini progrès : lutte contre le gaspillage, respect des salariés, prise en compte des communautés, évolution des offres produits, réflexions sur les addictions (du nutella à l’alcool…) … qu’à m’extasier devant de prétendues révolutions écologiques !
    Quant au monde idéal, j’aime bien à me rappeler la Phrase de Jésus à 2 plaideurs : “qui m’a fait l’arbitre de vos partages?”… Et oui, il nous faut nous débrouiller avec le réel. Limite l’apprendra aussi, mais c’est bien qu’ils restent “jeunes”. C’est frais !

  3. Paul

    “business model 100% éthique (auxquels je ne crois pas : il n’existe pas d’activité sans impact…),”

    Pour vous, l’éthique, c’est ne pas avoir d’impact ?

  4. DOAT

    La revue “limites” démontre encore une fois que le choix de son titre est très approprié. Le groupe Danone comme d’autres institutions (dont l’Église) n’est composée que d’hommes confrontés à des situations ou les réponses dogmatiques ne sont pas toujours les plus appropriées. Ces intellectuels devraient passer quelques mois en entreprise ou tout simplement dans la vraie vie pour mieux comprendre que gouverner c’est l’art de choisir le possible!

  5. Charles Vaugirard

    Cher Incarnare,

    J’entend très bien ton désaccord avec l’article de Limite, mais pour défendre le texte de cette très bonne revue je peux dire ceci : quand j’ai entendu le discours d’Emmanuel Faber à HEC, j’ai d’abord été agréablement surpris. Puis, très vite, des articles plus critiques sont apparus, laissant apparaitre des contradictions entre le beau discours et la réalité. Devant cela, j’ai été personnellement perplexe voire contrarié : info ou intox ? Plutôt info il semblerait. Alors dans ce cas qu’elle est la responsabilité de Faber ? Dans ce qu’il a effectivement fait, ou validé, qu’elle était sa marge de manoeuvre ? Je n’en sais rien, mais ce doute, légitime, fait pas mal gamberger et il est toujours plus gênant quand il touche un chrétien qu’un non-croyant. On attend plus d’un Faber que d’un Ray Kurzweil… et donc la moindre zone d’ombre agitera plus les esprits des chrétiens.

    Ceci explique l’article de Limite que j’ai d’ailleurs soutenu sur les réseaux sociaux.

    Certes ça peut faire mal : un nom est cité. Mais on peut aussi voir les choses différemment : ce papier peut aussi susiter une réflexion de fond sur l’économie et les multinationales, il peut surtout engendrer un dialogue entre Emmanuel Faber et Limite ou d’autres. Ce dialogue est selon moi indispensable : déjà pour que Faber puisse d’expliquer sur les points exposés par Limite : car ces questions ne sont pas des petites questions, et j’aimerais beaucoup avoir sa réponse. Par exemple sur la question du lait en poudre en Indonésie : c’est une question grave, et je regrette qu’Emmanuel Faber n’ait pas répondu aux questions d’Elise Lucet dans Cash Investigation. Cette absence de réponse directe (suivie d’un communiqué de presse creux et impersonnel) est pour moi un manque, et elle laisse un vide.

    Je ne doute pas de la sincérité de Faber, et je suis d’accord avec toi sur la nécessité de se salir les mains pour construire quelque chose. Mais quand il y a un questionnement sur certains faits, il est bon d’avoir une réponse. Non pour le juger, ni l’accabler : je te rejoins sur son intégrité. Mais pour la vérité et pour que certaines choses aillent mieux… Ce qui lui rendra service aussi.
    Et il est bon aussi de réfléchir sur le modèle économique, car ce modèle est sans doute le vrai coupable dans cette affaire : Dans son livre “Main basse sur la cité” Faber ne dit pas autre chose. Et 25 ans après ce livre, après ces années d’expériences, Emmanuel Faber a beaucoup à nous dire.

  6. Benoît BERNARD

    Je crois que le message de Limite n’a pas été bien compris.
    Ce que veut dire Limite, c’est qu’il est urgent de changer de regard sur le monde… Je m’explique…
    La génération de mes parents, n’a pas cessé de nous dire que pour influencer dans la société, il ne faut pas être prof, ni politique, ni artiste, ni journaliste… il faut être chef d’entreprise dans une grosse boîte !
    Et c’est ce que ma génération a fait ! On a tous filé dans des grosses boîtes… Moi compris !
    Limite pointe cette erreur – historique ! – de la génération catholique post-mai 68 qui eut comme conséquence de réduire la France dans son état actuel : une école au rabais, une classe politique libérale-libertaire, une culture tournée vers le laid plutôt que vers le beau, une pensée unique des médias… et des entreprises bien capitalistes… Bref, une grande réussite !
    Alors, oui, je pense comme Limite qu’il faut tourner le dos à cette vision ! Il faut réinvestir les domaines que nous avons abandonnés ! Il faut recréer des petites entreprises dynamiques : les grosses multinationales ne valent rien, elles ne laissent qu’un champ de ruine sur leur passage aux niveaux tant sociaux qu’écologiques !

  7. Pascal Girard

    Bonjour,
    Monsieur Faber me fait penser au mouvement politique “sens commun”. Ces jeunes sont sincères, créatifs, généreux, de bons communicants. Ils espèrent changer le système de l’intérieur. Ils vont avoir quelques succès d’apparence, mais sur le fond rien ne changera.
    Monsieur Faber est pris dans ce que le Pape appelle la structure de péché. Il n’est pas de taille. La gloutonnerie du système ne se souviendra même pas de lui, et, recyclera sa déclaration pour améliorer l’image, les ventes, la marge et le contentement des actionnaires.

  8. LEMAITRE Eric

    Moi j’aime beaucoup le témoignage d’Emmanuel FABER et le reste m’importe peu, surtout pas le discours de ceux qui n’ont pas la main…Emmanuel parle de ce témoignage émouvant avec son frère et profondément je ressens chez lui l’émotion qui touche car ce témoignage renvoie tout homme à son humanité… C’est cela qu’il importe de discerner et même si la Revue Limite par ailleurs exprime un contenu réflexif auquel j’adhère, cette revue ne saurait donner toujours donner des leçons appropriées quand le fond du sujet n’est pas celui que nous renvoie Emmanuel FABER y compris avec ses propres contradictions et les contraintes d’un monde dont il est certes aux commandes et c’est justement parce qu’il est aux commandes et que nous n’y sommes pas, que nous sommes conviés à plus de modestie dans une leçon de vie que lui a reçu de son frère, ce frère dont la portée du message est certainement plus intelligible que le message de la revue limites… Le message d’une source d’eau qu’il suffit d’entendre et que nous devrions tous entendre… Désolé d’être à contre courant pour une fois… ! 😉

  9. Incarnare

    @ Pascal : il faut bien voir ce qu’est une structure de péché.
    – Une structure de péché n’est pas un “péché social” (sous-entendu, un système pécherait et les individus qui y collaborerait seraient forcément pécheur, quels que soient ses actes propres).
    – Une structure de péché est un contexte qui pousse des individus à pécher en atténuant la conscience qu’ils ont de pécher ou en créant des motivations telles que la personne est poussée à pécher : la personne effectue toujours un choix volontaire (mais sa liberté est partiellement – jamais totalement – entravée dans l’exercice de ce choix).

    Cette notion de “structure de péché” est à distinguer de ce que l’Eglise appelle les actes “intrinsèquement mauvais” (acte matériels qui ne peuvent être réalisés sans acte intérieur mauvais, donc sans péché, par ex. l’avortement). Or l’Eglise n’a jamais classé la collaboration au sein d’une entreprise participant à l’économie de marché parmi les actes intrinsèquement mauvais, tout simplement car ce n’est pas intrinsèquement mauvais !

    Sans messianiser Faber, dire qu’il doit refuser de s’engager car il n’est pas de taille me paraît semblable à dire que Jésus n’aurait pas dû aller à Jérusalem, vu le résultat… En la matière, seul compte l’acte intérieur de la personne (qu’on ne connaît pas)… en gardant à l’esprit que “pour triompher, le mal n’a besoin que de l’inaction des gens de bien.”

    @ Tous : merci pour vos commentaires très riches!

  10. Nina

    “Chaque salarié se voit encouragé à agir vertueusement, chacun sait désormais qu’il trouvera une oreille bienveillante s’il affiche un résultat moins bon (quantitativement) au nom d’un choix éthique, chacun peut croire qu’il n’a pas à se compromettre pour être promu.”

    Pardon, mais vous croyez vraiment que ça se passe comme ça chez Danone ? Est-ce que l’auteur (ou quelqu’un parmi les commentateurs) connaît vraiment la réalité quotidienne dans les entreprises du CAC40 (et pas seulement au conseil d’administration) ???

  11. Incarnare

    L’auteur a bossé dans UNE entreprise du CAC40. En revanche, le seul fait que vous les mettiez toutes dans un même paquet tend à lui faire penser que votre position est plus dogmatique que nourrie par l’expérience.

  12. nina

    Mon expérience dépasse donc celle de l’auteur … (mais j’avoue humblement que mes origines provençales m’inclinent à l’exagération…)

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