Dans le monde sans en être

Les bons sentiments ont-ils leur place en politique ?

Notre temps marche beaucoup aux sentiments. Est-il devenu pour autant plus altruiste que les précédents ? C’est un point disputé. La promotion de l’individu auto-construit et autonome, et celle du client-roi dans la foulée, ne plaident pas en faveur d’une réponse affirmative. Mais il est difficile d’évaluer la moralité d’une époque. Dieu seul sonde les reins et les coeurs.

Amour affectif et amour effectif

La moralité ne s’évalue pas en effet d’après la densité des sentiments éprouvés. Il convient ici de rappeler la distinction de Saint Vincent de Paul entre amour affectif et amour effectif. Le premier peut se complaire dans la chaleur qu’il éprouve à nourrir de l’empathie envers le prochain, sans franchir le pas de concrétiser cet amour ressenti par une réalisation objective. Le second, l’amour effectif, est un amour qui passe à l’acte. Une chose est d’éprouver de l’affection pour les miséreux entrevus à la télévision, une autre de prendre la décision ferme, suivie du passage à l’acte, de leur venir à l’aide en leur sacrifiant une partie de son temps. Le « souci des autres » doit dépasser le stade de la belle pétition de principe par laquelle nous manifestons une « ouverture d’esprit » toute théorique encore.

Nous sommes devenus méfiants devant l’étalage de bonnes intentions. Les personnes qui témoignent de leurs affects  ostensiblement éveillent la suspicion. Cependant, est-il si déplacé que cela de « fonctionner aux sentiments » ? Une société adoucie par l’émotion n’offre-t-elle pas une garantie contre les pulsions conflictuelles et guerrières ?

En fait, le sentiment, comme toutes les réalités humaines, est foncièrement ambivalent. Il peut être inamical. Tout sentiment n’est pas forcément « positif ». C’est la raison pour laquelle l’inscription de la dimension sentimentale dans la pratique politique est si problématique, et mérite d’être interrogée.

Ne pas se rendre prisonnier des affects du moment présent

Les facteurs qui ont favorisé le règne des sentiments sont nombreux. La compassion victimaire est l’un d’eux. La sollicitude pour les perdants de l’histoire est une noble disposition. Cependant, lorsque cette attention victimaire tient lieu à elle seule de programme politique, elle substitue indûment l’affect à la raison.

La promotion du bien commun constitue la première tâche d’un homme politique. A cette fin, il doit éviter d’ être prisonnier des affects du moment. Il lui est nécessaire de voir loin, et pour se faire, de ne pas rester prisonnier de la vague émotionnelle suscitée par le dernier fait divers relayé par les réseaux sociaux et les médias.

Tout en ayant du coeur, un homme politique doit garder la tête froide. Sinon il court le risque de courir après l’opinion, de se retrouver à la remorque de la vague de sentimentalité portée par les médias, et ainsi d’être dépendant de l’instant présent, ou tributaire de groupes de pression.

Poids des sentiments et choc de l’image

Le règne des sentiments est aussi l’enfant de la société de l’image et des réseaux sociaux. L’image peut susciter une réaction spontanée, et évacuer de la sorte toute réflexion. L’effet de sidération provoqué par certaines scènes relayées par les médias, est capable en effet de suspendre l’exercice de  toute pensée critique. Ce n’est pas pour rien que les pouvoirs totalitaires ont fait de la mise en scène esthétisante de leur propre épiphanie et de la force de l’unanimisme qui les soutiennent (que l’on pense aux grand-messes national-socialistes de Nüremberg, ou aux défilés sur la Place rouge), le levier de la manipulation mentale des peuples.

Quant aux réseaux sociaux, leur force réside notamment dans l’utopie d’une démocratie instantanée – démocratie dépourvue de toute médiation institutionnelle, espace virtuel au sein duquel les événements sont commentés « à chaud », sans le filtre de la raison que donne le recul. C’est ainsi que sur les forums numériques, les épanchements de tout acabit se donnent libre cours. Expression tout à fait légitime. Cependant il serait grave d’en faire l’exercice normatif de la démocratie, et de la vie politique en général.

Des hommes politiques à la remorque de l’émotion ?

Ce règne de l’instantanéité et de l’image pousse les hommes politique à coller aux émotions de leurs concitoyens plus souvent qu’à leur tour. A la longue cette omniprésence des sentiments conduit infailliblement au discrédit total de la politique. Un homme politique qui n’arriverait plus à se déprendre, sur un sujet quelconque, de l’emballement médiatique, ferait le lit de la dictature des émotions qui ne sont pas toutes, comme nous le rappelions plus haut, douces et pacifiques.

Le politique doit inscrire son action et sa réflexion dans la cohérence du long terme. Les sentiments sont versatiles. Notre époque, qui préfère le liquide au solide, l’immédiateté des images à la logique discursive contraignante de l’écrit, ne cesse de sauter d’une actualité à l’autre. Il faut « rebondir » sans cesse, être le plus « réactif » possible. Gare cependant à la dictature de l’instant ! Le métier de politique, comme celui de chroniqueur, consiste à se déprendre de cette contrainte, dans la mesure du possible.

Certains hommes politiques, afin de conjurer le divorce des élites et du peuple, tentent de montrer qu’ils ont du coeur en nous faisant part de leurs effusions devant tel ou tel événement de l’actualité, ou bien en nous invitant dans leur « jardin secret ». C’est trahir leur fonction que de se prêter à ce genre d’exercice, à cet exhibitionnisme. L’homme public n’a pas à jouer outre mesure sur la corde émotionnelle de ceux qui l’ont élu, ou qui s’apprêtent à le faire. De surcroît, la confusion des sphères publiques et privées, avec le phénomène de la pipolisation de la vie politique, aggrave cette tendance lourde, qui joue à la longue contre la légitimité démocratique.

Le suivisme dangereux des responsables « gentils »

Rien n’est plus réversible qu’un sentiment. Peut-être notre hypermodernité a-t-elle horreur des vérités « solides », des vérités trop consistantes, trop métaphysiques. Son relativisme lui fait regarder toute opinion qui prétend s’appuyer sur l’absolu, comme un danger pour la concorde civile. Elle serait pourtant bien inspirée de se demander si la paix ne serait pas mieux assurée par une vérité sensée et bien charpentée, que par un vague sentimentalisme restant à la merci des événements, ou bien qui risque à tout moment de se changer en son contraire.

Dans leur ensemble, les Français ne demandent pas à un politique qu’il nourrisse en priorité de bons sentiments. Ils lui demandent d’avoir des convictions, de la force d’âme, et du courage afin de les appliquer empiriquement, de façon prudentielle – la réalité résistant toujours aux programmes systématiques. Ils lui demandent de la souplesse, de l’agilité d’esprit. Qu’il ait du coeur n’est pas indifférent, bien sûr. Mais ce coeur doit être d’abord une vertu, non un simple affect spongieux. Un coeur qui possède la force d’une volonté, sans être à la merci de l’intermittence des sentiments de l’agenda médiatique.

Jean-Michel Castaing

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