Dans le monde sans en être

Sacralisation de la violence : le retour

Pulse

    La tuerie d’Orlando relance de nouveau le débat sur les ressorts cachés de la violence. Certes, contrairement aux  apparences, notre monde n’est pas plus violent que les époques qui l’ont précédé. L’omniprésence et l’omnipotence de l’image pourraient laisser penser que les rapports entre les individus sont plus brutaux que jadis. Les jeux vidéo qui font la part belle aux meurtres en tout genre, la focalisation de l’information sur les faits divers sordides, nous incitent à croire que le monde devient de plus en plus sauvage. Heureusement, il n’en est rien.

    Cependant, cela ne veut pas dire que la violence ait disparu des pays ayant la prétention d’avoir abordé l’hypermodernité. Je ne parle pas ici seulement des brutalités commises sous l’emprise de pulsions liées aux convoitises de toutes sortes, ni  des règlements de comptes maffieux. Il est un autre type de violence qu’il vaut la peine d’interroger : celle qui est censée accoucher, dans l’esprit de celui qui la commet, d’un monde meilleur.

Persistance des croyances archaïques

Notre époque qui se vante d’avoir rompu avec les anciennes superstitions religieuses, n’ a pas abandonné pour autant la croyance en la capacité de la violence à purifier le vieux monde, ceci afin de faire place nette au suivant, dont l’avènement coïncidera avec celui de la justice. Il n’est pas besoin d’aller chercher les tueurs de l’Etat islamique pour illustrer la survivance  de cette croyance archaïque. Il suffit d’écouter le discours de certains membres des groupes de la gauche radicale, ou de regarder sans oeillères leurs agissements, pour constater que, selon  eux, l’élimination de certaines catégories de personnes favoriserait l’émergence d’un monde enfin réconcilié. Les financiers, les patrons, les policiers, les supposés « fascistes » de tous poils : voilà quelques unes des victimes potentielles toutes désignées pour alimenter la machine à perpétuer les anciens rituels de sacrifices humains.

    Sous ce rapport, notre monde n’est pas très « moderne ». Notons ce paradoxe : ce sont parfois les idéologues qui se veulent les plus « avancés » sur le plan sociétal ou social, qui embrassent dans le même temps avec le plus d’ardeur la croyance en la capacité purificatrice de la suppression sinon physique, du moins symbolique, des malfaisants, des suppôts de l’ancien monde tout engourdi, selon eux, dans la graisse de son « injustice » et de son « iniquité ».

Boucs émissaires et radicalisme idéologique

Quand il n’est pas loisible à l’adepte de la secte radicale de liquider purement et simplement son opposant, il lui reste toujours la ressource de le désigner à la vindicte publique. A cette fin, il n’hésitera pas à le traiter de tous les noms infamants, comme on paraît jadis la victime sacrificielle de vêtements bariolés censés représenter les péchés de la collectivité, péchés que la victime portait en sa personne, et dont elle entraînait la disparition avec la sienne. Sans cette croyance dans le pouvoir purificateur de la violence, comment rendre raison, par exemple, des agissements d’un groupe tel que les Black Bock ?

    Le radicalisme idéologique a renoué avec les anciennes religions sacrificielles. Dans les deux cas, il s’agit de donner en pâture à la divinité, Moloch, Baal, ou bien au Progrès, à la société sans exploitation et sans classe, ou encore au califat, à l’Ouma fantasmée, son lot de victimes dont la liquidation purgera le corps social tout entier de ses impuretés.  Djihadisme, gauche radicale : dans les eux cas, la violence est chargée de régénérer un monde vicié par l’injustice ou la mécréance.

 La violence sacralisée

   Dans cette optique, il faut convenir que le radicalisme de gauche emprunte aux religions les plus primitives son logiciel de pensée. Pour ces idéologies, la violence est plus qu’un moyen de parvenir à leurs fins. Elle constitue la voie qui permet de souder le groupe, et surtout de le faire communier au sacré, tout en le débarrassant de ses ennemis. On aurait tort en effet de ne voir dans ce type de violence qu’un  effet de calcul. Elle devient pour ces groupes radicaux une fin en soi. Elle représente le viatique qui permet au groupe de ne faire qu’un, et d’entrer simultanément en communion avec la divinité qu’il adore.

    De la sorte la violence se trouve-t-elle sacralisée. Elle soude la communauté en une identité commune, tout en donnant accès au dieu qui réclame son lot de victime afin de se montrer propice à son adorateur.  Terrible régression !

 L’angoisse de l’indifférenciation

Une question surgit alors : comment certains groupes de notre hypermodernité, si critiques envers l’instinct religieux, peuvent-ils  donner dans le panneau d’une telle croyance ? La réponse est simple : ces groupes ne sont pas si « modernes » qu’ils ne veulent le paraître. Ensuite,  l’indifférenciation née de la démocratisation et de l’égalisation des conditions, engendre une angoisse que ne connaissait pas l’ancien ordre du monde, plus hiérarchisé. En effet, lorsque tout le monde est semblable à tout le monde, lorsque le Même est l’aboutissement de la marche du monde, le dernier mot du Progrès, l’espèce humaine ne va-t-elle pas alors sombrer dans l’anomie et la mort ? C’est la question que se posent implicitement ces groupes radicaux.

A travers elle, ce qu’ils pressentent, c’est que la différence représente la vie, et l’indifférenciation, la mort. Or, comment créer encore de la différence dans un monde où Beethoven ne pèse pas plus lourd qu’un rappeur, où l’on célèbre Verdun avec des joggeurs bariolés gambadant au milieu des tombes des soldats tombés au champ d’honneur ? La réponse est simple : en créant des ennemis de toutes pièces, et plus simplement en différenciant l’espèce humaine entre « eux » et « nous ».

La violence n’a jamais « purifié » quoi que ce soit

La violence constitue ainsi un moyen pathétique d’empêcher le monde de sombrer dans l’insignifiance. Inutile de dire que c’est là une voie perverse et sans issue. La violence n’a jamais été ni purificatrice, ni créatrice de vie. Le fait de devoir rappeler cette vérité élémentaire n’est pas un signe de bonne santé mentale comme spirituelle. De plus, cette angoisse est loin d’épuiser tous les ressorts capables d’expliquer cette violence. D’autres mobiles, moins reluisants encore, agissent en coulisses.

    « Dieu n’a pas fait la mort, il ne se réjouit pas de la perte des vivants. (…) C’est par la jalousie du Diable que la mort est entrée dans le monde, ils en feront l’expérience ceux qui lui appartiennent. » dit le Livre de la Sagesse, dans la Bible (Sg 1,13; 2,24), qui date du premier siècle avant notre ère. Il n’est pas impossible que la violence, revendiquée par les sectes  radicales, ait la jalousie comme mobile principal. Notre époque, qui pense avoir tout réinventé, est en fait travaillée par les mêmes passions que les temps qui l’ont précédée. Et ces passions ne sont pas toutes positives.

Jean-Michel Castaing

Dernier ouvrage paru : Les Dix Commandements aujourd’hui, éditions Saint Augustin

4 réponses à “Sacralisation de la violence : le retour”

  1. Phylloscopus

    Euh…
    Daech et la gauche radicale auraient l’apanage du fantasme d’une violence purificatrice ?
    A l’heure du grand retour en force des racismes de tout poil, du fantasme d’une société française bien homogène, bien recentrée sur ses “valeurs éternelles”, bien purifiée après une distinction bien abrupte entre Eux et Nous…

  2. Manuel Atréide

    Cher Jean-Michel Castaing,

    Vous avez réussi à faire un papier entier sur la tragédie d’Orlando sans dire un mot sur les victimes. Sans dire un mot sur les raisons pour lesquelles elles ont été tuées. Sans dire un mot sur la nature de l’établissement où elles ont été tuées.

    Vous avez réussi à faire un long texte sans dire à un seul moment que les victimes étaient lesbiennes, gays, bi.e.s, trans, qu’elles étaient en grande partie issues des communautés latinos, noires et métisses d’Orlando.

    En réalité, vous avez réussi l’exploit – pas si rare, malheureusement – à écrire un papier sur la pire tuerie de masse des USA depuis la fin des guerres indiennes sans avoir un mot pour ces victimes. Pas un mot ni pour dire qui elles étaient, ni même un mot de sympathie envers leurs familles.

    Mieux – ou pire, c’est selon le point de vue de chacun – vous avez réussi à écrire un texte qui consiste à expliquer que la violence est le fait des mouvements de gauche, des athées, des musulmans et de toutes celles et ceux qui travaillent pour la création d’un monde au fonctionnement démocratique qui refuse la logique de castes inégalitaires. Mais vous n’évoquez jamais la violence qui peut émaner de votre monde, de votre religion, de votre groupe. Et c’est logique.

    Car il y a un point sur lequel je vous rejoins : l’un des ressorts de la violence consiste à créer une différence, un “nous” et un “eux. Je passe sur l’incohérence qui vous fait dire cela quelques lignes après vous être lamenté sur ” l’indifférenciation née de la démocratisation et de l’égalisation des conditions”, c’est vrai, diviser le monde entre un “nous” paré de toutes les vertus et un “eux” qui représente l’ennemi, la menace, le mal, est un formidable viatique à la violence.

    Mais cette division entre le “nous” et le “eux” commence par cette absence d’empathie, par cette absence de qualification. Elle commence par le fait d’invisibiliser les victimes, d’en faire non des personnes mais des abstractions. Elle commence par l’incapacité à dire “nos frères et soeurs LGBT qui ont été tués”. Le “eux” commence là.

    En refusant de regarder les victimes d’une tragédie pour ce qu’elles étaient, en refusant la moindre empathie avec ces morts, leurs familles, les communautés auxquelles elles appartenaient, vous tracez en creux une ligne entre “eux” et “vous”. Vous l’humain, vous le chrétien, vous le juste, vous le non-violent. Si ils ne sont pas vous, ils ne sont pas “non-violents”, ils ne sont pas “justes”, ils ne sont pas “chrétiens”. Ils ne sont pas “humains”.

    Et du coup, vous pouvez, sans problème, utiliser LEUR tragédie à VOTRE profit. Récupérer cette tuerie pour illustrer votre propos sans avoir à vous soucier de l’impact de votre geste, puisqu’ils n’étaient pas comme vous, puisqu’ils n’étaient pas humains.

    Sacralisation de la violence, comme vous dites.

    M.

  3. FAVIER Anthony

    Tant de circonvolutions pour passer à côté de ce qui s’est passé, c’est du grand art !

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS