Dans le monde sans en être

La politique survivra-t-elle au règne du client-roi ?

    La mentalité de client-roi, consacrée par l’idéologie postmoderne, menace-t-elle la poursuite de la première finalité de l’activité politique qui est la recherche du bien commun ? La question mérite d’être posée, en ces temps où la défiance s’est installée durablement entre le peuple et les élites, comme l’ atteste par exemple le triomphe du Mouvement 5 étoiles en Italie.

        L’Etat perçu comme un guichet

       Jadis le citoyen reconnaissait à l’Etat la prérogative d’incarner l’autorité dans l’intérêt supérieur du pays. Depuis l’avènement de  la mentalité de « client-roi », l’Etat n’ a d’autre légitimité que son action en faveur de l’obtention par chaque communauté, ou chaque individu, de nouveaux « droits ». Il n’est plus censé assurer la liberté publique et la cohésion de la communauté nationale. Il est devenu un simple prestataire de services, une caisse qui paye allocations et prestations diverses à des individus, jadis citoyens, qui ont mué en clients des guichets de l’argent public.

        Une mentalité qui a investi la sphère politique

       Initialement cantonnée à la sphère économique, la mentalité du client-roi s’est peu à peu propagée à l’ensemble du domaine politique. Au début il n’était question que d’obtenir certains droits, ou certaines compensations financières, sans que l’autorité de l’Etat ne soit remise en cause en tant que garant des libertés publiques. Puis survint la seconde phase de l’avènement du Client, qui consacra la prédominance de la sphère privée sur la sphère publique.  Désormais le point de savoir si la puissance publique est capable de porter l’aspiration à la liberté des citoyens, n’est même plus disputé. Pour les enfants putatifs de mai 68, l’Etat, lorsqu’il ne se cantonne pas à sa fonction de distributeur de prestations, ne représente plus qu’une machine à opprimer, à contraindre.

    Le libéralisme libertaire a eu la peau de l’ancienne conception de la liberté politique. Celle-ci s’appuyait sur la souveraineté populaire qui était portée par les élus de la nation. Depuis la disparition de la nation en tant qu’instance majeure de référence politique, et la promotion subséquente des « communautés » et du client-roi, la liberté se mesure à l’obtention de « droits » toujours plus exorbitants.

Le citoyen, qui oeuvrait jadis au  bien public, s’est transformé en quémandeur obsessionnel. Il n’est plus partie prenante du destin commun de la collectivité nationale. Il est un consommateur. D’obligé de la puissance publique, il est devenu son créancier. Il a « droit à ». Ce qui n’était à l’origine qu’une pratique économique, est en passe d’être érigé implicitement en principe politique et sociétal.

        La politique délaissée au profit de l’économie

       L’avènement du client-roi est une mauvaise nouvelle pour la cohésion nationale. Non seulement cette mentalité déresponsabilise le citoyen, mais de plus elle le détourne de la tâche de chercher les solutions politiques aux crises que tout pays traverse à intervalles réguliers dans son histoire. Chacun se replie dès lors sur son chez-soi, sur l’Aventin de ses petits intérêts particuliers. L’activité politique est brocardée. Pour justifier pareille attitude, d’aucuns n’hésitent pas à mettre  tous les hommes politiques dans le même sac.

    Au milieu de ce désastre, subsiste un consommateur hors sol,  simple individu que l’offre politique ne sait plus appâter qu’à grand renfort de promesses chiffrées sur l’évolution du pouvoir d’achat. L’économisme consacre l’assomption du client-roi comme le concept-clé du nouveau paradigme de fonctionnement de nos sociétés. Exit le citoyen responsable.

        La République impuissante

       Les politiques de tous bords ont beau s’époumoner à vanter les « valeurs républicaines », que subsiste-t-il de la République dès lors que le rapport à la loi est conçu comme celui de l’ayant-droit vis-à-vis de l’instance qui peut le satisfaire ? Les coups de mentons se succèdent aux tribunes pour réclamer le respect de l’ autorité. Mais qui a fait le lit du discrédit dans lequel sont tombées les autorités, qu’elles soient traditionnelles, légales ou institutionnelles, sinon ceux qui ont accompagné le processus de  substitution du consommateur au citoyen ?

    Le client-roi est bien l’enfant d’une époque qui a pensé l’autorité comme persécutrice, et l’Etat comme une menace pour les libertés individuelles. Si bien que l’hypermodernité s’est retrouvée désarmée face à la montée des incivilités. Ce qui explique que la demande penche maintenant vers un renforcement de l’autorité.

    Dans ce contexte, le client-roi n’est pas le dernier à appeler de ses voeux plus de respect pour les enseignements, les policiers, les représentants de l’ordre. Notre Consommateur désire en effet que ses enfants suivent une scolarité normale, dans des classes sans chahut et des écoles sans racket. Voilà comment l’autorité est devenue le dernier en date des « droits de l’homme ».

        L’affaire de chacun

       Cependant, ce que notre « client » n’aperçoit pas, c’est que l’autorité ne s’obtient pas en pressant sur un bouton, ne se décrète par une simple pétition. Afin que les professeurs de ses enfants soient davantage respectés, il lui faudra auparavant payer de sa personne – en commençant par leur inculquer que le premier but d’une vie en société n’est pas de faire la queue au guichet des caisses de l’Etat, ou d’acquérir le dernier smartphone, mais plutôt de rechercher avec ses concitoyens les moyens de promouvoir le bien commun et la justice.

    Il devra apprendre à ses enfants que la parole du maître, ou de l’enseignant, a davantage de poids que l’expression de leurs désirs, que cette parole est chargée de toute une histoire et d’une culture qu’il convient d’honorer. Ce qui impliquera de sa part de leur apprendre que notre pays n’est pas né d’hier, mais qu’il porte un fabuleux héritage.

    Notre client-roi se verra alors dans l’obligation d’apprendre à ses chers petits que loin d’être des créanciers perpétuels, ils sont d’abord des obligés de ceux qui les ont précédés. Et comme il n’est pas de meilleure voie d’enseignement que l’exemple, peut-être se résoudra-t-il enfin à renoncer à pester contre ces politiciens qui n’accèdent pas assez rapidement à ses désirs, et à apporter sa modeste contribution à l’édification d’une cité plus juste !

Jean-Michel Castaing

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