Dans le monde sans en être

Miséricorde pour Dieu ?

Agonie-de-Jésus-à-Géthsémani-Grenadier-Guards-chapel-Londres

Durant l’année sainte consacrée à la Miséricorde, les chrétiens sont invités à réfléchir et méditer sur celle dont ils bénéficient de la part de Dieu, ainsi que sur celle qu’ils doivent pratiquer les uns envers les autres (ce que l’on appelle les oeuvres de miséricorde, corporelles et spirituelles). Dans les deux cas, Dieu est soit l’agent principal du geste de miséricorde, soit l’inspirateur de celui que nous posons en faveur de notre prochain. Il est toujours le sujet par excellence de ce mouvement qui se penche sur la misère : directement, en ayant Lui-même compassion de nous, ou indirectement, en nous inspirant, par son Esprit consolateur, de soutenir nos frères dans l’épreuve.

        Une pensée inconvenante ?

       Ainsi Dieu est toujours l’agent actif de la miséricorde. Cependant, il n’est pas interdit de se demander s’Il ne pourrait pas en être également l’objet. Je devine déjà des froncements de sourcils désapprobateurs à la simple évocation de cette possibilité: comment Lui qui est bienheureux en Lui-même, Lui à qui non seulement rien ne manque, mais qui de surcroît  pourvoit à tous nos besoins, qui exauce nos prières (enfin, pas toutes), Lui qui gouverne l’histoire par Sa providence, comment pourrait-Il devenir objet de miséricorde ? Une telle éventualité ne contredit-elle pas toute logique ? Est-elle autre chose que le fruit d’un dérangement de l’esprit ?

    Certes, Dieu ne souffre pas, si l’on entend par souffrance l’effet d’un manque. Sa compassion pour nous découle de son amour, non d’un changement qui s’opérerait en Lui. Néanmoins, deux raisons militent en faveur d’une miséricorde dont Dieu serait susceptible d’être l’objet de notre part.

    Nous sommes de pauvres créatures, matériellement et moralement. Aussi cette idée de porter notre miséricorde sur Dieu ne peut pas venir de nous, mais de Dieu. Lorsque nous nous examinons, nous mesurons sans peine l’écart infini entre notre misère et la sainteté divine. D’où vient alors cette apparente extravagance de prendre le Très-Haut en miséricorde ?

            Une Personne divine digne de miséricorde

    La première raison réside dans la double nature du Christ, vrai Dieu et vrai homme. Jésus a pratiqué la miséricorde active durant son existence terrestre. Il a également mendié la nôtre pour lui. Je pense à l’agonie à Gethsémani, durant laquelle il a  demandé aux trois disciples de veiller avec lui. Mais pas seulement : cette demande de consolation est implicite durant tout le temps de la Passion. C’est ce qu’écrivait Saint Jean-Paul II dans son encyclique Dieu riche en miséricorde (1980) :

    « Les événements du Vendredi Saint, et auparavant encore la prière à Gethsémani, introduisent un changement fondamental dans tout le déroulement de la révélation de l’amour et de la miséricorde dans la mission messianique du Christ. Celui qui « est passé en faisant le bien et en rendant la santé (Ac 10,38), « en guérissant toute maladie et toute langueur » (Mt 9,35), semble maintenant être lui-même digne de la plus grande miséricorde quand il est arrêté, outragé, condamné, flagellé, couronné d’épines, quand il est cloué à la croix, et expire dans d’atroces tourments. C’est alors même qu’il est particulièrement digne de la miséricorde des hommes qu’il a comblés de bienfaits, qu’il ne la reçoit pas. » (n° 14).

       Mais comment faire miséricorde à Dieu à travers Jésus ? Le clé du mystère se trouve dans le dogme, dans l’intelligence du mystère du Christ. Que nous dit-elle ? Le dogme nous apprend que ce qui est dit de la nature humaine de Jésus peut s’appliquer à sa personne qui, elle, est divine. En effet le Christ n’ « a », ou plutôt n’est, qu’une seule personne : celle du Fils de Dieu. Ainsi, en voyant Jésus outragé dans sa chair, en devinant que son âme et son esprit humains souffrent du refus que les hommes manifestent à l’égard de son amour, nous n’avons pas seulement compassion de « l’homme Jésus », mais aussi du Fils de Dieu, seconde Personne de la Trinité. Dieu, en son Fils, nous fait la grâce de compatir à la blessure que notre fermeture à l’amour et notre indifférence Lui infligent.

    La révélation évangélique, et plus largement toute la Bible, nous apprend que Dieu a un Coeur. Un Coeur qui ne tient pas pour rien l’affection que nous lui portons.

        Eternité des mystères évangéliques

       La seconde raison qui milite en faveur de la thèse selon laquelle Dieu peut devenir objet de notre miséricorde, réside dans l’éternité des  mystères évangéliques, c’est-à-dire l’éternité des épisodes de la vie de Jésus. « Ils sont passés quant à l’exécution, mais ils sont présents quant à leur vertu. » (Bérulle).

    Autrement dit, le Christ sera tout au long de l’histoire en train de guérir, de naître (en nos âmes), de nous enseigner, et …d’être en butte à nos fins de non-recevoir. Comme le dit Pascal, il sera en agonie jusqu’à la fin du monde. Et jusqu’à la fin du monde, il nous demandera de prier avec lui, pour le monde, mais aussi pour le réconforter lui-même.

        « Demeurez ici et veillez avec moi » (Mt 26, 36)

       Qu’on ne s’y trompe pas. Les causes de la souffrance du Christ au jardin des oliviers sont multiples. L’une d’elles réside dans le désintérêt, (que sa science prophétique et sa prescience divine lui mettent devant les yeux à cet instant dramatique de son existence) dont témoigneront les hommes, venus après lui, pour le salut qu’il leur aura acquis.

    En revanche, les consolations qu’il a reçues durant ce moment décisif – moment ayant décidé de notre rédemption – émanent de la consolation que les hommes de tous les temps manifesteront à son égard, en priant avec lui et en lui. Le Christ ne désire pas nous sauver sans nous. Je peux faire miséricorde au Christ en agonie à Gethsémani aujourd’hui ! Ceci n’est pas de la schizophrénie temporelle. Cette possibilité découle de l’éternité des mystères évangéliques. Elle est attesté par le pape Pie XI dans Miserentissimus Redemptor :

    «Si, à cause de nos péchés futurs, mais prévus, l’âme du Christ devint triste jusqu’à la mort, elle a sans nul doute recueilli quelque consolation, prévue elle aussi, de nos actes de réparation, alors qu’un ange venu du ciel lui apparut pour consoler son coeur accablé de dégoût et d’angoisse. Ainsi donc, ce Coeur sacré, incessamment blessé par le péché d’hommes ingrats, nous pouvons maintenant et même nous devons le consoler, d’autant que le Christ lui-même se plaint par la bouche du Psalmiste, ainsi que la liturgie sacrée le rappelle, d’être abandonné de ses amis. »

    Le verset du psaume auquel le texte papal fait allusion est : « L’insulte m’a broyé le coeur, le mal est incurable ; j’espérais un secours mais en vain, des consolateurs, je n’en ai pas trouvé. » (Ps 69,21)

    Ainsi, nous sommes capables d’être avec Jésus à Gethsémani, de lui tenir compagnie pour de bon, nous, hommes du 21 ième siècle ! Nous pouvons consoler son Coeur ravagé par l’ingratitude et l’indifférence ! Ce Coeur humain et divin, où réside la plénitude de la divinité, centre et roi de tous les coeurs, carrefour de toutes les pulsations d’amour de l’humanité.

        Passion de Dieu pour les hommes

       Dieu éprouve une véritable passion d’amour pour les hommes. Même s’il n’est pas juste de concevoir une souffrance en Dieu (une souffrance impliquant un manque), en revanche, en son Fils, Il a bel et bien été touché au Coeur par nos refus, mais aussi par notre amitié et nos consolations. Sinon, toute la dévotion au Sacré-Coeur n’aurait plus aucun sens, dévotion qui contient l’abrégé de la doctrine chrétienne, comme le rappellera Pie XII. Et à travers le Coeur du Fils, c’est Celui du Père qui se révèle : en effet Père et Fils sont UN.

    Les apparitions de Fatima confirmeront cette faculté que Dieu nous accorde de consoler Jésus. Quel privilège quand on y pense !

    Oui, les hommes peuvent faire miséricorde au Coeur de Dieu! De Sa part, c’est là une marque de plus de…Sa miséricorde à notre égard ! Comme si Dieu et Ses chétives créatures humaines faisaient assaut de miséricorde les uns envers les autres ! Quelle preuve d’amitié de Sa part ! L’amitié présupposant toujours un certain plan d’égalité entre amis.

    Pour finir, n’oublions pas que consoler nos frères, c’est aussi consoler Dieu en son Fils. « C’est à moi que vous l’avez fait » dit Jésus en parlant de lui-même, dans le récit du Jugement dernier, à propos de nos gestes de miséricorde pratiqués envers nos semblables les plus démunis (Mt 25, 40).

Jean-Michel Castaing

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