Dans le monde sans en être

Un désir de protection bien encombrant

    Nos contemporains éprouvent le désir d’être « protégés ». Mais protégés de quoi ? De quelle réalité ? En fait, la menace est diffuse. Bien souvent elle se nomme terrorisme, ou déclassement social, maladie, chômage. Cependant, cette demande de protection fait signe en direction d’un état d’esprit plus général qu’il s’agit de bien identifier.

        La fin de la tradition religieuse

   C’est un fait indubitable : l’individu postmoderne est de constitution spirituelle plus fragile que ses devanciers. A quoi cette faiblesse est-elle due ? Plusieurs facteurs se conjoignent pour l’expliquer. L’oubli des traditions religieuses est incontestablement le premier d’entre eux . Celles-ci, quoi qu’on ait pu dire sur elles, vous fortifiaient leur homme, en lui fournissant une assurance sur le sens de la vie, sur l’au-delà, la foi en un Dieu protecteur et provident.

Le bien et le mal n’étaient pas alors à la merci d’une majorité parlementaire. L’homme était assuré dans ses certitudes. Il possédait une colonne vertébrale en matière de croyances qui lui permettait de tenir debout au milieu des épreuves.

 L’Etat-nounou

   A cette première explication s’ajoute celle qui a trait au rôle pris par l’Etat dans les pays occidentaux. Il est devenu « Providence ». Un peu comme s’il s’arrogeait une des prérogatives de Dieu. Les citoyens de nos pays développés attendent de lui, plus que raison sans doute, protection et secours en cas de coup dur. Cette attente est particulièrement marquée en France. Cette caractéristique hexagonale est le fruit d’une histoire politique marquée par un fort centralisme étatique. La France a été une création politique, très tôt formée dans sa réalité nationale (avec l’Angleterre, sa dynastie normande et les Plantagenêt). l’Etat a été pour beaucoup dans la constitution de l’ unité de notre pays.

Plus récemment, sous la pression des demandes des individus, des communautés et des lobbys, l’Etat a vu son rôle changer. De gardien de la cohésion nationale et de sa sécurité, il est le devenu un prestataire de services, se faisant ainsi l’allié du désir de protection.

Prégnance du féminisme

   Troisième facteur aggravant : le discrédit dans lequel une certaine idéologie néo-féministe voudrait faire tomber ce qui touche la masculinité. Cette dernière a été la victime co-latérale de la haine de soi dans laquelle l’Europe a failli sombrer. Notre continent devait expier son passé. A cette fin, tout ce qui portait les signes de soi-disant « dominations » était voué aux gémonies: religion catholique, dogmes religieux, grammaire, hégémonie du masculin, etc.

Cette chasse aux sorcières des signes de domination a fait par contrecoup l’apologie de la féminité. Fut ainsi promu au rang de valeurs suprêmes tout ce qui touchait le pouvoir maternant des femmes. L’homme,  chasseur invétéré, courant sus au gibier hors du domicile, a été évincé en tant que prescripteur du comportement normatif, au profit de la chaleur du foyer, et des soins domestiques cultivés par l’épouse. Afin de se civiliser et d’expier sa violence, il a été prié de devenir plus féminin, de faire meilleur accueil en lui à la part qui réclame protection et chaleur utérine. L’heure est désormais à l’amour fusionnel. Le monothéisme étant accusé, selon cette nouvelle doxa,  de faire la part trop belle au père, « Dieu » doit redevenir lui aussi plus « féminin ».

    Courte parenthèse : si la foi chrétienne appelle Dieu « Père », c’est afin d’ indiquer par là qu’Il se différencie du monde. Tandis que la mère fait un avec son enfant durant neuf mois, le père est en effet toujours distinct de lui. Dans le monde protecteur de l’hypermodernité, il s’agit au contraire d’en revenir aux anciennes traditions panthéistes où divinité et monde ne font qu’un, en revenir à la Mère primordiale, protectrice et couveuse. Ce qui ne va sans danger, comme par exemple celui de l’irresponsabilisation et de l’infantilisation.

Le principe de précaution   

A un autre niveau, moins abstrait, ce besoin de protection se concrétise par des réglementations tatillonnes à tous les niveaux de l’existence. D’un côté, la dérégulation financière transforme les économies en espace où règnent l’anarchie et la loi du plus fort. D’un autre côté, vous ne pouvez pas faire un pas sans tomber sur un règlement vous indiquant où poser le pied, vous intimant l’ordre de ne pas approcher, à quelle distance vous tenir, etc…comme si vous étiez redevenu un gamin.

    Cette pulsion protectrice trouve sa source également dans la perte de repères qu’occasionne le bougisme incessant dont sont affectées nos sociétés. Pis : non seulement nous sommes incités à bouger sans cesse, mais de plus tout cela s’opère à des vitesses sans cesse croissantes. L’hypermodernité, en entretenant le culte de la jeunesse et de la nouveauté à tout prix, de l’ « innovation destructrice », pour utiliser le concept de l’économiste autrichien Schumpeter (1883-1950), finit par brouiller les anciens repères, et par désorienter conséquemment une large partie de la population.

Certains, comme les digital natives, arrivent à suivre le mouvement, en attendant de s’effondrer ultérieurement ; les autres, tout de suite dépassés par ces accélérations fulgurantes (progrès techniques ; réformes sociétales délirantes ; matraquage des chaînes d’info en continu passant d’une actualité à une autre sans transition, l’intervalle de temps entre la manifestation de l’info et sa péremption étant de plus en plus court), se réfugient dans leur chez soi, le passé (souvent fantasmé) ou l’extrémisme politique ou religieux.

Une liberté qui abdique

C’est donc très logiquement que le sujet contemporain, débordé par un monde qui va trop vite, et dans lequel il ne se reconnaît plus, appelle au secours et demande protection. Demande qui s’adresse à des destinataires aussi variés que l’Etat, la Sécurité Sociale, le psy, le dernier gourou à la mode sur les étals religieux, ou bien encore le légalisme d’un rigorisme islamiste au sein duquel le doute n’est pas permis.

    La Modernité avait débuté avec la promesse de nous désaliéner de tous les pouvoirs, de toutes les tutelles. Elle finit sa course dans la demande obsessionnelle d’un pouvoir maternant, omniscient, omniprésent et tout-puissant ! Elle avait voulu se débarrasser du Père tyrannique, et c’est la Maman fusionnelle et étouffante dont elle hérite !

Partie du postulat d’une liberté illimitée, elle s’abîme dans le corset d’un principe de précaution obsessionnel. Elle se vantait d’être adulte, et la voilà qui tape rageusement du pied, comme un garnement caractériel, afin que les pouvoirs publics la protègent toujours davantage !

Jean-Michel Castaing

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