Dans le monde sans en être

Qu’avons-nous fait de Verdun ?

Douaumont_Menin

Fleury-devant-Douaumont.

Dans le Journal des marches et d’opérations du 39e régiment d’infanterie, à la page du 23 juin 1916, on lit un interminable récit, d’une élégante écriture penchée, peut-être issue d’une recopie après coup. S’ensuit une toute aussi longue liste de patronymes calligraphiés. Un commandant, six capitaines, dix lieutenants, vingt-deux sous-lieutenants, et un bilan laconique :

Tués : 18 hommes.

Blessés : 161

Disparus : 1260.

Extrait du Journal de marche et d'opérations du 39e R.I.

Extrait du Journal de marche et d’opérations du 39e R.I.

Pardon ?

C’est bien ça. Disparus, mille deux cent soixante. Sur un effectif en ligne de deux mille hommes.

En un mois ? En un an ?

Non, non, en un jour. Plus exactement une nuit. « Tout simplement », en pleine relève des bataillons de première ligne, déjà rendue chaotique par l’obscurité, la fumée, les champs d’entonnoirs et les communications inexistantes, le régiment se retrouva écrasé par un massif pilonnage à gaz, prélude à une attaque allemande sur Fleury.

Parmi ces disparus, mon arrière-grand-père. Moins malheureux que tant de ses frères d’armes, on apprit, début août, qu’il était prisonnier. Il termina la guerre dans ces camps de prisonniers du IIe Reich qui, à trop d’égards, préfiguraient ceux du IIIe.

C’était Verdun. Les deux tiers de l’armée française y ont combattu. Autant dire qu’une bonne part des familles françaises y a vécu une histoire du même genre. Et si j’étais né tout juste quatre-vingts ans plus tôt, c’est sans doute là-bas que j’aurais « fêté », si j’ose dire, mes vingt ans, ou peut-être, précisément, n’aurais-je même pas eu le temps de les vivre.

Voilà que j’apprends qu’il est question de faire la fête, à Verdun, avec la jeunesse, cent ans après. Un concert, un « événement festif » où ce sera bien si le public est « chaud ». Il paraît que c’est un rappeur qui va venir, et que c’est une bonne chose parce que c’est la musique française qui se vend le mieux. Ou une mauvaise parce que ce serait quelqu’un qui n’aime pas la France.

Ah.

Concrètement, Black machin, Johnny truc ou Céline Pion, ce n’est pas ce qui m’importe. Et je crois qu’il est un peu tard pour appeler au boycott.

Cet appel sera, dans l’heure, instrumentalisé par la politique-politicienne. On y rejouera la gôche contre la drouate. (Drouate qui n’a pas spécialement brillé par ses commémorations de l’épopée napoléonienne, à ma connaissance). Si le concert est annulé, il nous vaudra des salves d’éditos stupides criant au triomphe de la « France moisie blablabla ». S’il a lieu, ce seront des éructations contre le « Grand remplacement gôchiss ».

Après quoi la bataille de Verdun et ses morts retrouveront l’oubli qui est leur lot pour l’écrasante majorité de la population.

Et je crois qu’il est là, le problème. Le ridicule d’une commémoration festive avec du rap est possible parce que de toute façon, globalement, les Français se fichent de Verdun. Disons : l’immense majorité d’entre eux ne cultive aucune mémoire de la Première guerre mondiale.

Si vous ne voyez pas de quoi je parle, comparez l’état des cimetières militaires, les moyens dont dispose le Souvenir français, aux cimetières du Commonwealth et aux montagnes de poppies que reçoit chaque année le monument de Menin Gate, à Ypres. On voit là-bas des gerbes envoyées par les écoles, ou apportées, sur le nom du régiment de leur ville. On voit un poppy en plastique, neuf, collé on ne sait comment sur le nom d’un soldat perché à plusieurs mètres sur la voûte. Les ressortissants du Commonwealth perpétuent la mémoire de la Grande Guerre et nous presque pas. C’est un fait et la preuve que ce n’est pas qu’une question de temps, de disparition des derniers témoins, etc.

Il y a bien des raisons à cette amnésie française, et sans doute, en premier lieu, Juin quarante. Vaincus dans les grandes largeurs, nous avons assimilé la Première guerre comme, en fin de compte, une victoire pour rien, annulée, annihilée par Sedan, Bulson et Dunkerque. C’est idiot. Heureusement pour nous que nos ancêtres n’ont rien lâché à Verdun. La France ne s’en serait pas relevée. Ludendorff, le vrai maître du Reich en 1917-18, a consigné dans un bouquin intitulé « La guerre totale » sa vision de l’Etat et de la politique. On le trouve en poche. Pour quelques euros, vous pouvez jouer à vous faire peur en imaginant ce que serait devenue la France, vaincue par un azimuté pareil.

Mais ce qui est fait est fait. Quelles qu’en soient les raisons, la chaîne est rompue.

Peu d’entre nous ont appris le nom et le parcours de leurs aïeux tués ou blessés dans les tranchées. A part quelques poncifs sur le « carnage pour rien » et les « généraux buveurs de sang », on ne nous a rien enseigné. On a même omis de nous apprendre que ce n’était pas mieux en face. Nous ne voyions plus pourquoi nous souvenir.

Le souvenir n’existant plus, les commémorations traditionnelles, hiératiques et ridées, ne disant plus rien à personne, quand on se sent obligé de marquer le coup à cause d’un anniversaire à compte rond, on ne sait pas quoi faire. On fait donc n’importe quoi pourvu que ça fasse venir du monde. Quitte à faire la teuf dans le cimetière. Quelques-uns regimbent et passent pour des vieux chnoques nationalistes auprès des autres.

On oubliera. Les voiles de deuil, comme des feuilles mortes, tomberont. L’image du soldat disparu s’effacera lentement dans le coeur consolé de ceux qu’ils aimaient tant. Et tous les morts mourront pour la deuxième fois. Non, votre martyre n’est pas fini, mes camarades, et le fer vous blessera encore, quand la bêche du paysan fouillera votre tombe.

 Finalement, ce seront les gradins d’un concert de rap et ça ne fait pas vraiment de différence. Le drame, ce n’est pas le rap, c’est l’oubli. Qu’avons-nous fait de Verdun ?

Pour ma part, on ne m’a rien légué. Un nom ou deux. Avec lesquels je suis allé à la pêche. A notre époque, ce n’est vraiment pas difficile. Fiches Mémoire des hommes, fiches matricule, journaux de marche en lignes, forums spécialisés comme Pages14-18. En quelques jours on fait surgir un soldat du néant. On le suit pas à pas. On le tire de cinquante ans d’oubli en quelques clics. Et rien n’empêche de retrouver un sens à cette démarche, peut-être plus riche et plus personnel qu’un défilé d’anciens au garde à vous.

Il n’est pas choquant en soi qu’en cent ans, la forme du souvenir évolue. Mais si le souvenir est là, la forme ne deviendra jamais n’importe quoi.

Sacrifice. Don de soi. Injustice. Suicide collectif. Etc. Tout cela est vrai, et faux en partie. Le mieux est, je crois, de se tourner vers les soldats eux-mêmes et vers ce qu’ils ont témoigné. Ils savaient se battre pour quelque chose et néanmoins risquer de mourir pour rien. Les mêmes hommes ont pu être décorés à Verdun, mutins au Chemin des Dames et de nouveau héros sur le Matz ou la « Deuxième Marne ». Notre simplisme peine à digérer les contradictions de la Grande Guerre. C’est aussi une raison d’amnésie.

Il est une dimension qui, précisément, transcende les contradictions, et c’est, ou c’était, justement le symbole de Verdun : la réconciliation.

A Douaumont, l’ossuaire mêle des restes français et allemands. Ils sont tombés là par milliers pour conquérir ou défendre des villages dont rien n’est resté, une terre désormais zone rouge, perdue pour tous. Et c’est là qu’ont défilé tous les représentants français et allemands épris de paix, y compris – et même surtout – les anciens combattants. Eux, on ne les trompait pas : ils savaient très bien qui était agresseur et qui était agressé, qui s’est rendu coupable de quoi, quand et pourquoi. Et le sachant, ils venaient faire la paix. Ce qu’on fonde là, ce n’est pas la guimauve insipide et sans mémoire qui coupe les torts en deux à coups de politiquement correct. Quand on s’est battu à mort et qu’on se réconcilie, ça va plus loin que ça.

Ce souvenir-là aussi, nous aurions dû le préserver. Lui aussi, il nous aurait préservés d’un Paris-plage-sur-Meuse.

Pour un souvenir de bataille en pleine année de la Miséricorde, ç’aurait valu le coup.

Phylloscopus Inornatus

3 réponses à “Qu’avons-nous fait de Verdun ?”

  1. Thierry Lhôte

    Je ne comprends pas le laïus “réconciliation” à la fin.
    Mes deux grand-pères qui ont fait la 1ère guerre mondiale et l’un d’eux Verdun et Lorrain de surcroît, ne détestaient pas à priori l’allemand. L’idée n’était pas de chercher une réconciliation avec l’allemand, il n’y avait déjà pas de haine, mais simplement de reconquérir le territoire qui était pris.
    Dans toutes les histoires de famille, je n’ai pas entendu une seule fois, je crois, un manque de respect de l’ennemi. Mais la ferme conviction qu’il fallait contraindre les allemands à rendre, un jour ou l’autre, l’Alsace et une partie de la Lorraine.

    C’était une forme de détermination sans faille, mais ce n’était pas de la haine, cela ne supposait pas un manque de réconciliation. Du moins on n’avait pas l’impression qu’on détestait à priori celui qui était en face. Ce n’était pas le cas.

    On a tendance aujourd’hui, vraiment à intellectualiser ce qui n’est pas possible d’intellectualiser.
    Notamment lorsque vous dites que la complexité du réel empêche le noir et le blanc d’avoir une image fidèle de ces moments.

  2. Mémoires bleu horizon – Le blog de Phylloscopus inornatus

    […] La semaine dernière a brui d’une polémique autour du « concert festif » qui devait clore les commémorations du centenaire de Verdun; comme s’il fallait absolument que tout fût festif ici-bas et comme si seule la mégateuf intéressait la jeunesse. J’ai commis cette bafouille-ci sur le sujet, sur le site des Cahiers libres […]

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