Dans le monde sans en être

Money, get away…

tiroircaisse

Il est inutile de présenter cette chanson de Pink Floyd. Elle a une des lignes de basse les plus connues au monde, qui vient se poser délicatement sur le bruit monstrueusement automatique d’un tiroir caisse. Il n’empêche, les trois premiers mots de Money sont lourds d’enseignement si l’on veut bien ne pas les prendre comme la négation pure et simple de la monnaie sonnante et trébuchante ou du froissement inopportun de nos billets. La chanson n’est, de toute évidence, pas à entendre comme cela. Elle ne critique pas l’argent en soi, mais la prison dorée qu’elle engendre. Une critique de l’argent ? Non. Une critique du libéralisme économique qui, plaçant l’argent comme symbole de réussite, l’élève en parangon de la réussite de chacun. En cela, Money a en son sein la vision que tout catholique devrait avoir vis-à-vis de l’argent et du libéralisme : une indifférence quantitative.

Or, il n’est pas rare d’entendre dans les milieux chrétiens que l’argent est un symbole de réussite. Il est aussi fréquent de voir des catholiques engagés défendre bec et ongles le libéralisme le plus « pur ». Cependant, il ne faut pas être aveugle sur la réalité qui se cache derrière cette théorie. Le libéralisme n’est rien d’autre que l’introduction de l’état e nature hobbesien dans une économie de marché. Ainsi, le libéralisme est intrinsèquement violent. Hobbes nous décrit un état de nature dans lequel la violence est intrinsèque car chacun lutte pour sa propre survie par tous les moyens qu’il jugera nécessaire pour y parvenir. Si un autre être s’approprie un fruit qui vous servirait à vous nourrir, alors il serait ‘naturel’, dans cet état de nature, de le tuer pour vous assurer votre propre survie 1Hobbes, T., Léviathan,I “De l’homme”. Le mécanisme du libéralisme est le même à ceci prêt que la mort n’est pas physique mais économique, ce qui, au final, entraîne bien souvent la première. Comment donc être libéral et catholique ? C’est impossible. Il nous suffit de regarder l’attention que le Christ donne aux plus pauvres dans les quatre Evangiles. Il nous faut relire ce passages des Actes des Apôtres dans lequel un couple, ne mettant pas en commun la totalité de leurs biens se voient punir douloureusement 2Ac,IV,32-V,11. Il nous suffit de voir comment les moines vivent dans leurs communautés où tout appartient à tous et rien à chacun.

Voilà ce qu’il nous faut retenir : « Tout à tous, rien à chacun ». Il ne s’agit pas, encore une fois, de détruire toute forme d’argent ou même d’économie de marché. C’est notre regard sur lui qui doit être converti. En tant que chrétien, il est difficile d’accepter un libéralisme qui verrait les meilleurs (ou les plus chanceux) réussir, et les plus faibles réussir. Le plus faible, le moins bien loti doit être la clé de lecture de notre rapport à l’argent et de notre vision économique globale. Un philosophe américain du siècle dernier, John Rawls, a développé une théorie qui a pour principe de base le moins bien loti. Ainsi, un des principes inaliénables de sa théorie est que, si une chose n’augmente pas le bien être du plus mal loti, alors il faut la considérer comme caduque 3Voir notamment, pour approfondir la théorie, Théorie de la justice, et sur cette question précise les paragraphes 10 à 15.. Rawls ne développe cependant pas un communisme radical. Il considère notamment deux solutions comme pertinentes et conciliables avec sa théorie : le socialisme de marché ou une démocratie de propriétaire, avec un penchant certain pour la seconde. Et de fait, nous voyons déjà de telles choses se produire dans certaines entreprises où chaque salarié est un actionnaire à part entière et décide aussi quelle direction doit prendre l’entreprise.

Ce qu’il nous faut tous retenir pour l’instant, c’est que le libéralisme, bien qu’attrayant comme symbole de réussite, n’en est pas moins dangereux sur le plan des valeurs qu’il véhicule, ainsi que sa vision de l’homme. Emprisonné par l’argent-roi, voir même le dieu-argent, notre côté libéral en oublie ce qui fait l’essence même de notre foi, la caritas. Il nous faut lire, relire et lire à nouveau le chapitre 13 de la première épître aux Corinthiens. Et nous rappeler que l’on ne peut servir deux maîtres. Alors nous serons ceux qui disent « Money, get back » et non « Money, get away, i’m all right Jack keep your hands off of my sack ».

G.L

Notes :   [ + ]

1. Hobbes, T., Léviathan,I “De l’homme”
2. Ac,IV,32-V,11
3. Voir notamment, pour approfondir la théorie, Théorie de la justice, et sur cette question précise les paragraphes 10 à 15.

3 réponses à “Money, get away…”

  1. Vieil imbécile

    On pourrait dire aussi que le libéralisme est un des systèmes les moins pires pourvu que ses abus inhérents soient corrigés par les pouvoirs publics. De même que le christianisme a apporté au monde cette nouvelle idée de liberté, qui doit être contrebalancée par la vérité et la charité ; le libéralisme, qui suscite entrepreneuriat et dynamisme, doit être contrebalancé par un État qui a le souci du plus faible. Et donc des lois qui imposent l’actionnariat salarié, la limitation de l’éventail des salaires, l’imposition progressive des profits des entreprises (sur le même modèle que l’impôt sur le revenu), la limitation drastique de la publicité (par essence aliénante), etc.
    Je crois que la tension liberté / charité est une des plus féconde qui soit. Il me semble clair que le libéralisme d’aujourd’hui a “oublié” la charité, mais que cet oubli – qu’il faut corriger – ne doit pas être au détriment de la liberté. Quand le bain est trop chaud, on peut certes vider la baignoire, mais on peut aussi ajouter de l’eau froide 🙂

  2. Incarnare

    Euh, c’est supposer que l’on croie à la fable hobbesienne de l’état de nature… qui n’a d’autre but que d’imposer une société fondée sur un contractualisme… on est loin de la Cité d’Aristote !

  3. G L

    Effectivement, de nombreuses solutions existent pour contrebalancer un libéralisme qui serait effréné et totalement incontrôlé, Vieil imbécile. Cependant, cette doctrine porte en son sein la possibilité réelle, voire même nécessaire, de ce qui est décrit dans l’article. Il ne faut alors pas confondre économie de marché et libéralisme. Ce sont deux choses très différentes même s’il peut nous être difficile de le concevoir aujourd’hui car la doctrine libérale à pris toute la place. L’économie de marché engendre différentes initiatives et laisse donc le champ à la liberté. Il faut une réflexion pour que la liberté ne devienne pas liberticide pour certains, voir pour la plupart, et la notion de charité que vous développez est une excellente idée 🙂
    Incarnare, je me suis sans doute mal exprimé, mais la référence à la doctrine hobbesienne de l’état de nature n’est pas là pour en faire une habilitation. Vous avez raison sur cette doctrine. Mon propos était juste de faire remarquer que l’état de nature chez Hobbes, et la violence qui lui est inhérent, se retrouvent étrangement dans le libéralisme. Le parallèle s’arrête là.

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