Dans le monde sans en être

Crédential d’un pèlerin agnostique  

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La moitié de mes ascendants étaient luthériens et je n’échappe sans doute pas à mon hérédité. Catholique, je suis conscient des « carences » sacramentelles de nos frères qui se privent de la présence réelle du Christ dans le pain et le vin consacrés, et du pardon que Dieu donne dans son infinie Miséricorde par la médiation du prêtre. Je témoigne néanmoins d’une certaine défiance, sans doute héritée, envers le culte des saints. J’admets volontiers l’exemplarité de leurs vies ou la fécondité de leurs pensées et les enseignements qu’un chrétien peut en tirer. Je crois sincèrement qu’ils peuvent intercéder pour ceux qui les prient : en cela, ils sont des intercesseurs entre nous et Dieu. Mais je ne suis pas capable de les vénérer, ni eux, ni leurs reliques. J’ai jusqu’à présent réservé mes adorations à Dieu, présent dans l’Eucharistie, et me suis discrètement éclipsé lors des ostensions auxquelles j’aurais pu participer, avec parfois le soupçon, bien peu charitable, de voir chez mes frères et sœurs un fantôme de paganisme, un zeste d’idolâtrie. Confiteor.

Nonobstant mon scepticisme quant au culte des reliques, j’admets bien volontiers que des constats soient troublants. Pour les reliques de la Passion (le Linceul de Turin, le Suaire d’Oviedo, la Tunique d’Argenteuil), il y a la présence sur les trois objets d’un sang du même groupe sanguin rare (AB). N’étant pas hématologue, je ne peux que m’interroger : est-il possible de déterminer dans un intervalle de probabilité suffisamment restreint le groupe sanguin d’une trace de sang coagulé des siècles avant l’analyse qui en faîte ? Admettons-le pour la suite du raisonnement. La probabilité pour que 3 « faussaires » agissant en parallèle des siècles avant la découverte et la classification des groupes sanguins soient capables d’user pour leurs trois « forgeries » du sang d’un et un seul groupe rare (4 % de la population) se calcule en élevant la probabilité d’appartenance à ce groupe à la puissance du nombre d’occurrences, soit 4%3, soit une très faible probabilité de 0,0064 %. La conclusion la plus évidente est que si « faussaire » il y a, il est vraisemblablement unique pour les 3 icônes ou reliques, et qu’il s’est servi du même sang pour fabriquer ses 3 « faux ». Cela invalide cependant les résultats divergents (mais certes controversé) fournis par la datation au carbone 14 de chacun de ses objets.

Si nous poursuivons cette modeste incursion sur le terrain de la science et des probabilités, des miracles eucharistiques ont procuré l’occasion d’analyser le pain ou le vin consacrés chimiquement transformés en corps et en sang humain. Là encore, les analyses effectuées convergent vers un sang de groupe AB, ayant appartenu à une personne torturée avant sa mort, sans que la science puisse apporter la moindre explication quant à la conservation « hors norme » de ces chairs et de ce sang. Et la probabilité pour que le groupe AB soit identifié dans ces 6 occurrences passe à 4%6 soit 0,000 000 410 %. Mais le propre d’un miracle est de défier la nature et la façon scientifique de l’appréhender.

Je suis donc parti à Argenteuil dans un état d’esprit mitigé où curiosité et piété se mêlaient, et aussi motivé par l’effet d’aubaine qu’il faut savoir saisir. Ma seule ambition était de parcourir un bout de chemin de méditation sur la Passion, si possible en communion avec d’autres pèlerins.

Pas de miracle ni de conversion pour ce qui me concerne. Je suis revenu avec le même agnosticisme troublé quant à l’authenticité de la Tunique, et la même incapacité à vénérer des objets autres que le corps et le sang du Christ présents dans l’Eucharistie. Et je demeure persuadé que l’Église a raison d’être aussi prudente dans son discours sur ce sujet des reliques de la Passion : laisser à chacun le choix de croire ou de ne pas croire, se borner à souligner ce que ces objets nous disent des souffrances de Jésus, Dieu fait homme, pour notre rédemption. Elles restent pour moi de simples icônes, des représentations qui auraient la même « fonction », le même « rôle » (j’abhorre ces mots dans ce contexte) que le Membra Jesu Nostri de Dietrich Buxtehude ou Die Sieben Worte Jesu Christi Am Kreuz de Heinrich Schütz qui savent si bien me plonger dans ce drame effarant de la Passion. Ce sera pour d’autres un calvaire breton, le Stabat Mater de Giovanni Battista Pergolesi, une Passion de Johan Sebastian Bach ou de Heinrich Schütz, le retable d’Issenheim peint par Matthias Grünewald, le Christ Jaune de Paul Gauguin, la perspective du Christ de Saint Jean de la Croix revisitée par Salvador Dali ou la représentation tourmentée qu’en a fait El Greco, ou encore la Pietà de Michelangelo Buonarroti, …  Merci de complétez cette liste avec l’œuvre qui vous tient le plus à cœur. Et pour conclure sur le chapitre de l’authenticité, la seule que je trouve primordiale, c’est celle des Évangiles. Ils donnent le meilleur accès au mystère de la Passion.

Rémy Mahoudeaux

 

2 réponses à “Crédential d’un pèlerin agnostique  ”

  1. Abcariot

    Mais ne peut-on voir ici un signe voulu par Diru lui-même? Au chapitre 19 et 20 de son evangile , St Jean nous parle de la tunique, du linceul et du suaire… N’est-ce pas étrange? Nous sommes effectivement au moment le plus important de l’histoire du monde. Le fils de Dieu Est en train de mourir sur la croix ou il vient de ressusciter (ch20). Pourtant Jean nous parle de ses habits et y consacre 2 versets alors que le Christ est en train de sauver le monde et de défaire les puissances des ténèbres. Pourquoi cette insistance? Et bien je pense qu St Jean qui écrit à la fin du 1er siècle s’adresse à des communautés qui déjà connaissent et vénèrent ces 3 tissus dont vous parlez. Le texte devient plus compréhensible avec cette hypothèse. Le Christ nous laisse ces signes. Notre époque va-t-elle si bien au niveau de la connaissance de Dieu qu’elle pourrait se passer de recevoir ces signes? Je ne le crois pas. Désolé que vous n’ayez rien recu à Argenteuil! Jai deja recu des centaines de témoignages de conversion, guérison, délivrance… Sans compter la joie de prier en semble dans la ferveur. Un ami exorciste m’a dit que du 25 mars au 10 avril (dates de l’ostension) le téléphone était resté inhabituellement silencieux à sa permanence. Cela me réjouit… On dit souvent que ce genre de piété est bonne pour les gens simples. Je la crois surtout nécessaire pour ceux qui ne le sont pas…
    Pere CARIOT recteur de la basilique d’Argenteuil, petit fils de grands parents protestants… In Christo!

  2. Rémy Mahoudeaux

    Mon Père, je n’ai pas “rien reçu” à Argenteuil, j’y ai vécu un moment de prière en commun avec mes frères et soeurs présents, j’y ai médité sur la Passion avec sans doute plus de ferveur que quand je suis chez moi … et je tiens ça pour une vraie grâce, parce que la communion entre pèlerins était réelle, sincère !
    Votre hypothèse de la mention “disproportionnée” de ces reliques dans l’Evangile de Jean qui serait due à leur vénération dès l’époque apostolique est séduisante et peut s’expliquer si l’on date tardivement sa rédaction, mais (1) je penche pour l’hypothèse de Claude Tresmontant : Jean nous donne des notes prises sur le vif et à peine complétées / éditées très tôt après la résurrection, et (2) il n’est pas fait mention de reliques physiques liées au Christ dans les Actes ou les Epitres, si ma mémoire est bonne. Alors je ne sais pas pourquoi Jean insiste sur le suaire et le linceul, sinon (et ce n’est qu’une hypothèse de ma part) pour insister sur l’absence du corps de Jésus : Le tombeau est vide, mais c’est un tombeau ; le linceul est vide, mais il est bien là et a contenu un corps. L’absence est le témoin paradoxal, un peu par défaut, de la Résurrection.
    Et oui, notre société a besoin de signes … Mais nous les avons, ces signes : Les Evangiles. Et elle a surtout besoin que nous les brandissions et que nous les vivions de façon authentique, de mon point de vue.
    Je vous remercie mon Père d’avoir pris la peine de me lire et de commenter mon propos, et je vous remercie aussi pour ce beau pèlerinage vécu grâce à vous et à tous ceux qui vous ont aidé.
    Bien fraternellement dans le Christ

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