Dans le monde sans en être

Aliénation du travailleur

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Certains voient dans la CGT une forme archaïque du syndicalisme, Martinez aurait un siècle de retard. Coincé au XIXe, il ne verrait pas que l’heure n’est plus à la lutte sociale mais au dialogue social.

La réalité est, me semble-t-il, tout autre. La lutte sociale n’est pas dépassée,  elle est seulement étouffée.

Regardons cet incroyable clip publicitaire de Renault 1découvert via l’analyse qu’en propose Fréderic Lordon sur à Nada-info.fr :

Cette pub nous fait rire. Nous nous identifions spontanément à M. Richard, c’est-à-dire au consommateur confortablement assis dans son canapé. Mais réfléchissons un instant, aurions-nous autant le sourire si nous étions dans l’usine et non sur le sofa ?

Notre modernité a réussi cette chose incroyable : nous faire oublier que nous travaillons. Faut-il y voir une libération ? non, c’est une illusion. La libération consisterait en la sortie d’un mode de production déshumanisant (l’homme réduit à un outil parmi d’autre, ainsi que l’exprime à merveille cette pub) ; l’illusion consiste au contraire à nous faire oublier l’aliénation. L’aliénation n’a, en un sens, jamais été aussi forte. Nous seulement le travailleur est aliéné par un mode de production qui le considère comme une simple ‘ressource’ – une matière première ou un outil comme un autre – ; mais cette aliénation est elle-même aliénée. Le travailleur n’a même plus conscience d’être un travailleur et se trouve donc incapable de se reconnaître comme aliéné.

Devant son téléviseur, l’ouvrier automobile s’identifie lui aussi à M. Richard. La conscience de soi du travailleur en tant que travailleur a été remplacée par la conscience de soi du consommateur en tant que consommateur. L’indécence de cette publicité Renault ne choque  personne.

La lutte sociale s’est radicalisée, elle a été introduite dans l’homme lui-même en qui le consommateur cherche (et, hélas, parvient) à faire taire le travailleur.

Entre le XIXe et nous, il n’y a pas eu pacification des luttes sociales, mais seulement un approfondissement de l’aliénation des travailleurs.

Le traitement médiatique des Grèves est symptomatique. TF1 et BFM-TV n’en finissent plus des micro-trotoires donnant la parole aux automobilistes privés d’essence. La grève est uniquement lue au travers de l’anthropologie consumériste, comme  une scandaleuse entrave à la  libre consommation.

On attend encore qu’un quotidien national2d’où la grève de la CGT-Livre montre que les grèves sont aussi le moyen pour les travailleurs de rappeler que derrière les biens de consommation il y a des hommes.

Les catholiques du XXe s. (Péguy, Maritain, Mounier, etc.) étaient du côté des ouvriers en grève, non pour vaguement réformer le système, mais pour le changer radicalement. Révolution3Cf.  Péguy ici, Maritain ici, ou Mounier ici, abolition de la propriété privée des moyens de production, co-propriété et co-gestion des entreprises n’étaient pas des gros mots dans leur bouche4Sur Maritain, après une rapide recherche internet, il est saisissant de voir comment la part politique de son oeuvre est oubliée. On en fait des tonnes sur son soit-disant néo-thomiste et on oublie par exemple le chapitre “Les Droits de la Personne ouvrière”dans son Les droit de l’homme et la loi naturelle de 1942. Où sont les catholiques du XXIe s. ?

 

Benoît

Notes :   [ + ]

1. découvert via l’analyse qu’en propose Fréderic Lordon sur à Nada-info.fr
2. d’où la grève de la CGT-Livre
3. Cf.  Péguy ici, Maritain ici, ou Mounier ici
4. Sur Maritain, après une rapide recherche internet, il est saisissant de voir comment la part politique de son oeuvre est oubliée. On en fait des tonnes sur son soit-disant néo-thomiste et on oublie par exemple le chapitre “Les Droits de la Personne ouvrière”dans son Les droit de l’homme et la loi naturelle de 1942

3 réponses à “Aliénation du travailleur”

  1. Aurélien Biteau

    Votre article pose un certain nombre de difficultés (à moi en tout cas), et il n’est pas aisé de bien comprendre où vous voulez en venir.

    J’ai le sentiment que vous tombez dans l’illusion politique que critiquait sévèrement Jacques Ellul dans le bouquin qui porte ce nom. Vous mettez en exergue une espèce de romantisme de la lutte sociale et de la grève sans tenir compte de son organisation et de ses enjeux réels, mais répondant parfaitement à l’imagerie par laquelle le syndicat CGT avance son agenda en tant que syndicat …

    Comment peut-on s’étonner qu’une publicité s’adresse aux consommateurs ? On peut penser tout le mal qu’on veut de la pub, mais sa finalité, c’est la consommation. D’autres médias liés à l’économie s’adressent à d’autres publics, et ce dans le même monde moderne : un tract de la CGT par exemple, et on ne s’étonnera pas que celui-ci s’adresse au travailleur, et on ne l’accusera pas plus d’aliéner le consommateur qui est en nous. Pourquoi centrer le regard sur une pub, et pas, par exemple, les réseaux sociaux, ou les revues professionnelles ?

    La modernité ne nous a pas fait oublier que nous travaillons, ou que nous étions des travailleurs. Bien au contraire, non seulement elle a « inventé » le travailleur, mais elle a aussi produit une très abondante littérature sur lui, tandis que le travail et le travailleur sont devenus des objets politiques aussi bien que des objets philosophiques, sans qu’on ne trouve rien de similaire dans la civilisation antérieure à la modernité. Ce ne sont pas les anciens qui ont inventé le Code du travail. Il n’y a pas de civilisation plus bavarde sur le travail que la civilisation moderne. Du coup, je ne vois pas bien ce que vous voulez dire.

    Je ne sais pas de quelle expérience vous tirez que le travailleur n’a plus conscience de l’être. Si c’est d’une publicité, l’expérience est maigre, et surtout trop exclusive. La modernité ne se réduit pas à l’un de ses aspects (la pub ou les médias par exemple). Une simple discussion avec des proches montre que les gens n’ignorent pas qu’ils travaillent, n’ignorent pas les conditions dans lesquelles ils travaillent, et n’ignorent pas que le travail occupe une place importante dans leur vie, avec sa bonté et ses peines. Le travail n’est pas un angle mort chez les gens, bien au contraire. Mais de toute façon, votre article en dit trop peu ici pour qu’on comprenne bien ce que vous entendez par « aliénation du travailleur » et en quoi le concept est opérationnel pour comprendre la situation actuelle. S’il s’agit seulement de dire que la pub Renault est mauvaise, soit, mais l’intérêt m’échappe.

    Ceci dit, l’économie moderne présente en effet des vices majeurs, dont le plus important est d’être non proportionnée à la nature humaine et à ses fins. Il est bon de s’emparer du sujet, mais alors avec un vocabulaire adéquat et plus catholique. Je ne sais pas qui il faut mettre dans le « etc. » qui suit le nom de Mounier, mais je sais que les « catholiques du XXe siècle » ne se réduisent évidemment pas à ces trois noms, ni aux mouvements qu’ils incarnent et que le personnalisme des deux derniers (Maritain et Mounier) n’a pas l’exclusivité de la réflexion politique et sociale catholique du XXe siècle. Si les mots relevés n’étaient pas pour eux des gros mots, il se trouve qu’ils n’avaient pas, cependant, le pouvoir de transformer le plomb en or. On trouvera donc, je pense, d’autres pistes de réflexion chez des auteurs certes moins favorables à la modernité et plus proches de la philosophie traditionnelle comme Thibon et surtout le philosophe belge Marcel de Corte (en particulier Economie et Morale – à lire, vraiment -, Philosophie des mœurs contemporaines, Essai sur la fin d’une civilisation, et l’Homme contre lui-même).

    Juste un mot sur Maritain pour finir. Pourquoi dire en note qu’il est « soi-disant » néo-thomiste ? Il l’est de toute évidence. Et sa doctrine politique qui a reçu le nom de personnalisme est chez lui totalement neo-thomiste (le « neo » est important) parce qu’elle est en complète dépendance de son interprétation des textes de Saint Thomas d’Aquin sur la personnalité et le rapport de celle-ci à l’ordre temporel. Interprétation largement critiquable, d’une part relativement aux textes de Saint Thomas d’Aquin, d’autre part dans l’absolu de la vérité. Le thomiste Charles de Koninck l’a très bien montré dans son livre De la Primauté du bien commun contre les personnalistes.

    J’espère ne pas vous avoir prêté de fausses intentions. Si c’est le cas, c’est que j’aurais définitivement très mal compris votre article.

  2. Benoît

    Cher Aurélien,
    tout d’abord merci beaucoup pour votre lecture et pour vos remarques.

    Je commencerai par la dernière remarque, puis reprendrai dans l’ordre.

    – Pour ce qui est de Maritain donc, il n’est pas question de lui reprocher sa fidélité à s. Thomas d’Aquin, c’est le –néo- qui me gène. Et s’il faut une formule pour marquer sa différence de perspective par rapport à s. Thomas (car en effet, Maritain ne fait pas que répéter Thomas, il pose de nouvelles questions) je préférais le dire “thomasien” (expression peu connue du grand public, mais très usitée à l’université) que “néo-thomisme”. Le préfixe néo- et le suffixe -isme me laisse toujours craindre une certaine fixation de ce qui était vivant. La néo-scolastique fut en ce sens une sorte de sclérose de l’École. Le néo-thomiste risque, me semble-t-il, d’être une répétition (néo-) figée (-isme) de la pensée de Thomas. En effet, force est de constater qu’aujourd’hui un certain nombre de défendeurs du “néo-thomisme” ou de la “philosophie réaliste” philosophent en vase clos, coupés de l’université, coupés de la pensée contemporaine (ou même du reste de la pensée patristique et médiévale). Or il me semble que justement la force d’un Maritain (et de même d’un Gilson) fut de ne pas simplement répéter ce qui avait déjà été dit, mais de questionner de nouveau grâce à l’oeuvre de Thomas. (non pas donc dans une logique défensive : Thomas VS le reste de la philosophie ; mais dans une logique authentiquement thomasienne de ‘Disputatio’ : Thomas et le reste de la philo s’interrogeant mutuellement. La méthode de Thomas dans la Somme pourrait servir de guide, il n’affirme pas d’emblée ; il commence toujours par dialoguer, c’est en dialogue avec Aristote, Platon, Augustin et Jean Damascène qu’il écrit).
    Voilà pourquoi je suis méfiant contre les tentatives d’enfermement de Maritain dans la case “néo-thomiste” qui ferait de lui un simple répétiteur de Thomas, là où il fut un authentique philosophe, disciple de Thomas.

    – Pour ce qui est du ‘jeu politique’ qui entoure la lutte social. Il existe. Certes entre Martinez et Valls il y a plus que des visions politiques différentes, il y a des intérêts privés. Outre la lutte sociale, la CGT cherche aussi à consolider sa place. C’est pas glorieux. Je ne suis pas dupe (ou pas complètement du moins) de cela. J’espère (naïveté ?) cependant qu’il n’est pas seulement question ici d’ ‘intérêt personnel’, mais aussi de ‘bien commun’, de projet de société.

    – Je ne m’étonne pas que la pub s’adresse aux consommateurs, c’est logique en effet. Je m’étonne que le consommateur oublie qu’il est aussi travailleur. Prenons un autre exemple, le récent ‘scandale’ autour de cette pub chinoise pour une lessive blanchissante avec ce noir qui, mis dans la machine à laver, en ressort blanc ( https://fr.news.yahoo.com/chine-publicité-lessive-passe-comédien-noir-à-machine-111108837.html ). La pub vend une lessive blanchissante, rien de plus légitime ; mais le consommateur occidental ayant une “conscience anti-raciste” s’offusque de la manière dont est présenté le noir dans la pub. Et bien je m’étonne ici que devant la pub de Renault le consommateur ne s’offusque pas de la manière dont est présenté le travailleur. Cela témoigne à mon avis d’un écrasement de la conscience de travailleur sous la conscience de consommateur. On ne parvient plus à s’identifier comme travailleur, mais seulement comme consommateur. Ce que je propose d’appeler “aliénation” du travailleur c’est précisément le fait qu’il n’ait plus de conscience de lui-même en tant que travailleur.
    Notre (non-)réaction à cette pub est-elle le seul élément pour appuyer mon diagnostique ? non, le faible taux de syndicalisation des Français en est un autre symptôme.

    – La modernité a inventé le travail, je suis bien d’accord avec vous. L’antiquité pense bien plus l’oeuvre et l’action (libre) que le travail (servile), pour reprendre la distinction d’Arendt. La modernité invente le travail et avec lui le syndicalisme, le code du travail, … mais qu’en est-il aujourd’hui ? J’aurai peut être du dire que c’est la post-modernité qui oublie le travailleur au profit du consommateur. J’avoue ne pas trop aimé l’expression de post-modernité, car ce que nous vivons aujourd’hui me semble être la conséquence de la modernité plutôt qu’une nouvelle phase absolument distincte de la modernité. Il faudrait donc analyser comment l’invention moderne du travail portait en elle-même la substitution du consommateur au travailleur (H. Arendt pourrait surement nous éclairer là dessus, elle montre en effet assez bien que la réduction de “l’oeuvre” au “travail” tend à enfermer l’homme dans son existence individuelle et est donc anti-politique ; et de même elle montre que la société de consommation est une société où tout est rapporté à l’individu – à l’inverse d’une société où les biens durent et se transmettent d’homme à homme – et est donc anti-politique).

    – Merci pour les pistes de lecture que vous donnez. Je connais un peu Thibon (je suis en train de lire ‘Ce que Dieu a uni’), mais je ne connais pas du tout Marcel de Corte. De ce que vous en dites, je les inclus volontiers dans le “etc.” des penseurs catholiques du XXe s.
    J’ai (à l’oral comme à l’écrit) un ton souvent, hélas, très assuré, plein de convictions. Mais en réalité, j’ai beaucoup plus de questions philosophiques que de réponses. J’avance des idées pour les tester et aussi les corriger. La philosophie doit être une ‘disputatio’ (à la manière médiévale). Je vous remercie donc de vos objections et des pistes de réflexions que vous ouvrez.

    bien à vous, merci encore.

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