Dans le monde sans en être

La Miséricorde à la lumière de l’Ecriture Sainte

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« Pleine de grâce » : un nom qui dit la miséricorde

    Le concile Vatican 2 a rappelé que les Ecritures Saintes sont l’âme de la théologie. Dans cette perspective, je voudrais définir dans cet article quatre caractéristiques fondamentales de la Miséricorde divine, en m’aidant précisément pour cela d’une expression tirée de la Bible. Je ne me pencherai pas sur les occurrences du terme hébreux rahamim, dérivé du mot rehem, qui désigne les entrailles maternelles. Cette métaphore anatomique, qui traduit la miséricorde divine, est certes très parlante. Je me propose toutefois d’explorer ici une autre piste.

    Comme rahamim fait référence au sein maternel, il n’est pas inutile de se demander si le nom donné à Marie au moment où elle apprend qu’elle va devenir la mère du Messie, ne nous fournirait pas des indications précieuses au sujet de la notion centrale de miséricorde. Ainsi, afin de préciser la nature de cette dernière,  je prendrai appui sur le nom que l’ange décerne à Marie à l’Annonciation : « Pleine de grâce ».

        La Vierge, la créature la plus graciée

    Pourquoi le choix de la Vierge afin d’illustrer ce qu’est la miséricorde ? Pour deux raisons. D’abord, Marie a été la créature la plus graciée, la plus « miséricordiée » (si l’on peut se servir de ce néologisme). La Vierge a été, comme chacun de nous, sauvée, et cela de façon préventive. Son Immaculée Conception est un mystère de miséricorde, pour elle comme pour le genre humain tout entier.

Seconde raison du choix de Marie : tout ce que l’on dit de la Vierge peut être dit également de l’Eglise, et partant de chacun de nous (à de rares exception près, que le bon sens identifiera sans trop de peine : nous ne sommes pas la mère charnelle de Jésus, de même que nous n’avons pas été préservés du péché originel). Toujours est-il que ce qu’est la Vierge anticipe ce que nous sommes appelés à devenir. C’est la raison pour laquelle elle est appelée « Icône de l’Eglise eschatologique ».

    Ainsi la miséricorde dont elle a bénéficiée de la part de Dieu, nous fournira-t-elle de précieuses indications au sujet de cette notion centrale en théologie, et à laquelle cette année jubilaire est consacrée.

    Enfin, si je choisis le nom de la Vierge de préférence aux récits évangéliques qui la concernent, cela tient à ce que, pour le judaïsme, le nom d’une personne dit l’être, comme la mission, de celui, ou de celle, qui le porte. En donnant à Marie celui de « Pleine de grâce », l’Ecriture nous incite à aller voir de plus près ce que ce nom recèle comme trésors théologiques. Après avoir brièvement analysé cette expression, je dégagerai quatre caractéristiques majeures de la miséricorde.

Ce que nous apprend l’original grec du nom donné à Marie

    L’original grec que l’on traduit par « Pleine de grâce » est checharitomene. Ce mot a pour racine « charis » : la « grâce ». La grâce est une participation à la vie divine.

    Quatre éléments sont à retenir du terme employé par le troisième évangile. Premièrement, il est le participe passé, plus-que-parfait passif, du verbe « charitoo ». Ce participe passé signale que cette plénitude de grâce est issue d’une transformation qui a déjà eu lieu pour Marie au moment de l’Annonciation.

    Deuxièmement, les verbes en « oo » indiquent toujours une idée d’abondance, de plénitude.

    Ensuite, l’emploi du plus-que-parfait signifie que l’état du sujet nommé par ce terme, est permanent. Sinon, le nom aurait été au mode aoriste, qui qualifie une action ponctuelle.

    Enfin, la seule occurrence de l’emploi du verbe « charitoo » dans le Nouveau Testament se trouve dans l’épître aux Ephésiens : « Le Père a déterminé d’avance que nous serions pour lui des fils adoptifs par Jésus-Christ : tel fut le bon plaisir de sa volonté à la louange de la gloire et de la grâce dont ils nous a comblés en son Bien-Aimé » (Ep 1,6). En fait dans ce passage, il est plus juste de traduire le terme grec non par « comblés », mais par « transformés par la grâce ». En effet, les verbes en « oo » sont aussi appelés causatifs parce qu’ils indiquent une transformation du sujet affecté, une action qui « cause un effet » sur le sujet considéré. La grâce de Dieu ne se contente pas de sauver les hommes, de les combler de bienfaits : elle les rends bons, aimables.

    Ces analyses doivent beaucoup aux travaux du père Ignace de la Potterie, célèbre exégète jésuite, notamment dans son ouvrage Marie dans le mystère de l’Alliance.

        Quatre caractéristiques de la miséricorde

         Si nous transposons ces quatre caractéristiques de l’expression « pleine de grâce » à la notion plus générale de miséricorde dont tous les hommes bénéficient, cela donne :

  1. De même que Marie est graciée bien avant que l’Esprit Saint ne vienne sur elle à l’Annonciation, de même la miséricorde divine nous précède-t-elle toujours. Nous sommes élus en cette miséricorde depuis toute éternité. A charge pour nous de ratifier ce choix divin, cette prédestination. Ce participe au plus-que-parfait du verbe « charitoo » signifie que la grâce de Marie, comme la miséricorde, est l’effet d’une action salvifique prévenante de la part de Dieu. Marie ne possède pas cet état par nature : elle l’a reçu de la bienveillance divine.
  2. Cette miséricorde est une faveur permanente dont nous gratifie Dieu. Elle est un état qui perdure, non un feu de paille.
  3. Cette miséricorde fait signe en direction d’une plénitude.
  4. La miséricorde n’est pas simple condescendance de la part de Dieu. Elle implique également une transformation de nos êtres. Par elle nous sommes rendus miséricordieux comme Dieu l’est.

    Résumons : la miséricorde nous précède, la miséricorde perdure, la miséricorde est une plénitude, la miséricorde nous transforme, nous divinise.

Le coeur et la raison

     Ainsi, ce bref article a tenté de démontrer qu’il n’est jamais superflu de se pencher sur l’Ecriture Sainte afin de recueillir de précieux enseignements sur un sujet que l’ on croit bien connaître a priori. La Parole de Dieu est normative. Cependant nous la lisons souvent trop vite. La familiarité que nous entretenons avec elle peut se retourner contre nous si nous pensons en avoir fait définitivement le tour. Or, l’Ecriture est inépuisable, comme son Auteur principal.

    L’attention que nous sommes invités à prêter à la miséricorde ne doit pas nous pousser à dédaigner l’Ecriture sous le fallacieux prétexte que l’exégèse serait l’apanage d’intellectuels aux coeurs secs, saucissonnant l’Ecriture comme de froids techniciens. Dans ce domaine aussi il est nécessaire de se garder  d’opposer le coeur et la tête, la foi et la raison.

    La miséricorde n’est pas seulement affaire de sentimentalisme facile. Attestée par les Ecritures, elle est aussi éternelle que Celui dont ne cesse de nous entretenir la Bible.

Jean-Michel Castaing   

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