Dans le monde sans en être

La joie de Pâques et l’attentat de Lahore

Le terrorisme nous empêchera-t-il de chanter l’alleluia pascal ?

Dimanche de Pâques 2016 : un attentat-suicide, visant la minorité chrétienne du Pakistan, fait plus de 70 victimes (dont 29 enfants) à Lahore.
Le terrorisme islamiste ne cesse d’ensanglanter l’actualité. Pour être précis, il serait plus juste de parler d’islamisme combattant, qui se sert de la terreur comme moyen de mener sa guerre.
L’odieux et terrifiant attentat de Lahore au Pakistan s’inscrit-il dans une stratégie plus globale que le simple refus du pluralisme religieux dans ce pays ? Il est trop tôt pour l’affirmer.
Toujours est-il que ce crime odieux, qui a frappé et fauché de très nombreux enfants, interroge les chrétiens. Non pas seulement parce que ce sont des co-religionnaires qui étaient visés (des musulmans se trouvent parmi les victimes), mais aussi parce que cette tuerie a été perpétrée le jour de Pâques.
Devant cette tragédie, allons-nous interrompre l’alleluia pascal en signe de deuil ?
Saint Augustin affirmait qu’il était interdit d’être triste durant le temps pascal. Rappelons tout de même que celui-ci dure jusqu’à la Pentecôte. Et à proprement parler, du fait de l’actualisation du mystère tout au long du temps liturgique, c’est tous les jours Pâques jusqu’à l’Ascension. Il est à craindre, hélas ! que d’autres malheurs ne viennent frapper notre village global d’ici-là.
Faudra-t-il s’interdire la joie pascale sous prétexte que la guerre de terreur frappe sans discontinuer sur plusieurs fronts ?

Pâques n’est pas un lapin sorti d’un chapeau

La résurrection de Jésus sanctionne la défaite définitive du mal. Cependant, celui-ci continue d’étendre ses ravages sur la terre. Comment expliquer cette persistance ? C’est que la Résurrection est un mystère qui doit être accueilli par les hommes dans la foi pour concrétiser ses pleins effets.
Objectivement, le salut est déjà acquis. Aucun événement du monde ne pourra contester le triomphe du Christ. Mais Dieu nous respecte : la Rédemption, dans l’intervalle de temps qui nous sépare de la venue glorieuse du Sauveur à la fin des temps, a besoin d’être « pratiquée » par nos soins. Autrement dit, l’Amour vainqueur de la mort, c’est aujourd’hui que les hommes doivent le vivre. Sinon, le mal continuera à opérer ses ravages. Ce que nous constatons chaque jour. Nous ne nous sauverons pas par procuration.
Dans ces conditions, montrons-nous de l’indécence à chanter la joie pascale tandis que nos frères pakistanais sont dans le deuil ?
En fait, il s’agit ici de bien comprendre de quoi il retourne avec la foi pascale. Nous ne sommes pas ici dans la magie. Le mal ne va pas disparaître comme par enchantement. Pâques nous permet de recevoir davantage, et ce faisant de faire davantage. A condition de rester unis au Seigneur qui remplit désormais l’univers. Le mal reculera si nous lui opposons la charité en acte, cette charité que nous puisons dans l’accueil de la grâce pascale, dans le plus que cette grâce nous a acquis.

Du nouveau et du plus

Pâques est en effet promesse d’un plus parce qu’elle est la réalisation d’un plus. Quel « plus » ? Le plus lié à l’exode de Jésus vers son Père « plus grand » (Jn 14, 28). Exode que Luc signale par sa disparition aux sens charnels des disciples, après ses apparitions. La Résurrection est un événement qui excède toute vue. La preuve : c’est le signe du tombeau vide qui catalyse la foi du disciple bien-aimé. Ce signe négatif signifie que Jésus est désormais au-delà de l’ordre phénoménal des événement qui se déroulent dans notre monde limité par l’espace-temps.
Le Ressuscité veut nous initier à une ouverture vers un Nouveau transcendant, de même que le vide de la tombe faisait signe en direction d’ un événement qui excédait le dire et la vision. La foi pascale est un appel à l’excès, au dépassement.
En demandant à Marie Madeleine de cesser de le toucher, Jésus désire lui signaler qu’elle a désormais à faire un pas de plus dans sa foi en lui. Elle doit maintenant le connaître d’une autre manière, c’est-à-dire comme montant vers le Père (« Je monte vers mon Père et votre Père » lui dit-il, Jn 20,17). Cette montée est en elle-même une promesse de plus. Madeleine devra elle aussi monter vers le Père, de sorte à dépasser ses affections antérieures (par exemple sa première façon d’aimer Jésus) en direction d’une charité divine, en Dieu.
A Pâques, en effet, il s’agit d’aller, comme Jésus, vers Dieu en Dieu ! En effet, Jésus est un avec le Père, et pourtant il monte vers lui ! N’est-ce pas dire que Dieu est un infini en mouvement, un éternel excès ?

Une joie qui ne détourne pas la tête des affaires terrestres

Cependant cet excès ne nous détourne pas de nos frères. Il ne s’agit pas de discréditer les affections humaines. Ce n’est pas parce que l’on connaît et aime son prochain en Dieu, que l’on est moins humain. La foi chrétienne a rompu avec la concurrence, suggérée par le Malin, de l’humain et du divin. En allant vers Dieu, en montant vers le Père, Jésus et les siens ne perdent rien en humanité.
Cette ascension de Jésus constitue sa vérité et sa vie. La Résurrection, loin de le déshumaniser, vise au contraire à faire comprendre aux croyants qu’il s’agit de recevoir Jésus comme passant du monde au Père, autrement dit de le recevoir comme un plus par rapport à notre ancienne façon (superficielle et incomplète) de le connaître, comme d’aimer notre prochain.
La Résurrection nous éloigne d’autant moins des soucis de la terre qu’elle est à la fois un événement transhistorique et historique. Acte transcendant de Dieu, elle a eu lieu cependant à un moment précis du temps, et elle a touché un corps particulier, ce qu’atteste le tombeau vide. Résurrection d’un corps particulier qui concernera également, et concerne déjà, tous les particuliers que nous sommes. Pâques ne vient pas noyer nos affections individuelles dans un vaste océan « divin » indifférencié, un grand Tout spirituel impersonnel, au sein duquel nous abdiquerions nos identités irréductibles.
C’est ainsi que Pâques ne nous poussera pas à détourner les yeux de Lahore, comme de chacune des souffrances dont notre monde est le théâtre.

Un saut qualitatif

Mais pourquoi mettre ainsi l’accent sur le plus de la foi pascale lorsque nous nous interrogeons sur la persistance du mal dans un monde que le Christ a sauvé, et sur la légitimité d’extérioriser la joie pascale, alors que les pulsions homicides se déchaînent dans notre monde ?
En fait, le dimanche de Pâques marque le franchissement d’un abîme. Pâques est un saut qualitatif. Le Ressuscité est bien le même que le Crucifié. Néanmoins, il vit à présent dans un monde autre. De plus Pâques ne concerne pas que le Christ. Ce saut qualitatif regarde aussi ceux que le Fils est venu sauver. « Dans la Résurrection de Jésus, une nouvelle possibilité d’être homme a été atteinte, une possibilité qui intéresse tous les hommes et ouvre un avenir, un avenir d’un genre nouveau pour les hommes. » (Benoît XVI, Jésus de Nazareth, 2 ième partie, p 278, éd du Rocher, 2011)
Cette nouveauté pascale se traduit de nombreuses façons. Elle concerne tous les aspects de la vie, même les plus douloureux. La foi pascale nous appelle de la sorte à regarder au-delà des évidences qui tombent sous les sens, de même que Jésus a demandé à Madeleine de cesser de le toucher.

Le mal reste un scandale

C’est ainsi que la manifestation du mal ne doit pas nous voler notre foi en la victoire du Crucifié. Certes, abstenons-nous de pontifier devant une mère qui vient de perdre son enfant. Surtout, insistons sur ce point : le saut qualitatif pascal ne vaut pas justification du mal ! C’est tout le contraire. Le mal reste le mal, et la mort d’un enfant représente un scandale ignoble, quelle que soit son origine ou sa religion.
Cependant le mystère pascal est plus fort que le mal.
Telle est la raison pour laquelle l’attentat de Lahore ne nous empêchera pas de chanter l’alleluia. Un alleluia qui ne nous interdit pas cependant de pleurer avec ceux qui pleurent.

Une série de paradoxes

A ceux qui pourraient s’offusquer de cette coexistence des contraires, de la joie et de la peine, répondons que ce n’est pas là le seul paradoxe de Pâques. Le Jour qui décide du basculement de l’histoire, Jésus est le même, et pourtant ses disciples ne le reconnaissent pas ! Le Dieu de bonté triomphe en son Fils, et cependant le mal continue comme avant ; l’éternité surgit en plein milieu de l’histoire, et pourtant le temps du devenir poursuit sa route. Jésus remplit l’univers, ce qui ne l’empêche pas de dîner durant quarante jours avec ses disciples !
Soixante dix innocents sont tombés à Lahore le Jour de Pâques. Nous nous serions passés de cette tragédie, qui représente davantage qu’un « paradoxe ». Du moins intégrerons-nous mieux à l’avenir, au cas où l’expérience ne nous l’aurait pas encore appris, ce sur quoi le Christ a remporté la victoire.
A nous maintenant de faire nôtre cette dernière afin de la répandre autour de nous, dans la force de l’Esprit dispensé par le Ressuscité.

Jean-Michel Castaing

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