Dans le monde sans en être

Entretien avec Jean-Michel Castaing, à l’occasion de la parution de son nouveau livre : « Les Dix Commandements aujourd’hui »

JMC

Qu’est-ce qui vous a poussé, dans votre quatrième livre, à vous intéresser au thème des Dix Commandements ?

Jean-Michel Castaing. – J’ai désiré souligner l’unité de la Bible, l’unité des deux Testaments, l’Ancien et le Nouveau. Le christianisme n’est pas né ex nihilo. Le Dieu de Jésus est aussi Celui de Moïse. Toute une histoire a préparé la venue du Christ parmi nous, histoire au sein de laquelle la révélation du Sinaï tient une place essentielle. Jésus n’a jamais renié sa judéité, ni la tradition de son peuple. Ensuite j’ai été intrigué par le fait que l’Eglise considère que les Dix Commandements sont toujours valides, qu’ils constituent même l’ossature de la morale. Une théologie superficielle a pu laisser croire que la grâce abolissait la loi, et voilà que l’Eglise continue à tenir les Dix Commandements pour les soubassements de son enseignement en matière de moeurs ! A première vue, cela peut surprendre, paraître contradictoire. J’ai donc désiré y aller voir de plus près pour chercher la raison de la persistance de ce texte fondateur.

La grâce ne suffit pas ?

La grâce suffit. Mais elle ne fonctionne pas dans le vide. Encore faut-il savoir quoi en faire ! C’est ici que les Dix Commandements interviennent.

Dans votre livre, vous soulignez à plusieurs reprises qu’il est nécessaire de reformuler ces commandements à la forme positive, alors qu’ils se présentent presque tous sous une forme négative. Pouvez-vous nous expliquer la raison de l’importance de cette conversion du négatif en positif ?

Si nous relions les Dix Paroles à l’ensemble du texte biblique, nous nous apercevons que leurs formules lapidaires doivent être complétées bien au-delà de ce que nous commande une simple morale du devoir. Les Ecritures sont un tout. Elles nous invitent à creuser inlassablement la Parole divine. Cela est valable également pour la révélation des tables de la loi. Les commandements du Sinaï ne nous indiquent pas seulement ce dont nous devons nous abstenir. Si nous les formulons sous une forme positive, ils deviennent une formidable école de vie. A nous de les enrichir avec les pépites théologiques et sapientiales, glanées de-ci de-là dans le texte biblique, ainsi qu’avec la Tradition de l’Eglise, la philosophie, la littérature, ou bien encore avec les connaissances actuelles en sciences humaines.

Pouvez-vous citer un exemple de cette reformulation du négatif en positif ?

En demandant à l’homme de s’abstenir de convoiter le bien d’autrui, Dieu n’a seulement pour but de préserver le bon fonctionnement de la société. Il désire également nous faire prendre conscience que se réjouir du bien d’autrui représente une étape décisive dans l’édification de son Royaume. Dans cette perspective, je suis appelé à changer le regard que je porte sur autrui. Il ne s’agit pas seulement de ne pas dérober la voiture du voisin, mais de discerner ce qui, en lui, préfigure sa transfiguration à venir, c’est-à-dire de se réjouir de ce qu’il possède. Comme vous le voyez, on passe d’une morale de l’abstention et du devoir, à un désir de charité et à une contemplation. Mis au mode positif, ce commandement peut se traduire : « Tu te réjouiras du bien d’autrui ! ». Recommandation très utile, et spirituellement libératrice, en ces temps où l’économie nous pousse à l’accaparement compulsif, et à modeler nos désirs de consommation sur des normes contraignantes qui se font passer pour des mots d’ordre libérateurs!

« l’amour ne se paye pas de mots. Il est une pratique. Voilà pourquoi réfléchir sur les Dix Commandements n’est pas une occupation oiseuse. »

Les Dix commandements ont-ils encore quelque chose à nous apprendre sur notre monde d’aujourd’hui, ultra-connecté et mondialisé ?

La mondialisation des échanges et l’omniprésence de numérique n’ont pas effacé comme par enchantement les tendances lourdes de ce qui constitue l’homme. Une certaine vulgate a cru pouvoir nous  « réinventer » de fond en comble à partir de rien. Comme si l’humanité était de la cire vierge entre les mains des tenants du Progrès ! C’est une dangereuse illusion. Je persiste à penser que la crise traversée par  les pays occidentaux, découle de l’ ignorance des invariants anthropologiques qui nous façonnent en profondeur.

Une réflexion sur les dix Paroles du Sinaï n’est-elle pas déplacée en cette année jubilaire, durant laquelle l’Eglise fête la Miséricorde ?

Je pourrais vous servir le couplet sur le danger d’ opposer justice et miséricorde. Je soulignerai plus simplement ce point essentiel : c’est par miséricorde que Dieu nous a révélé les deux tables de la Loi. Si vous creusez ce qu’elles contiennent, vous ne tarderez pas à vous percevoir qu’elles sont plus au service de l’amour que d’une stricte observation de ce faut faire ou ne pas faire. D’ailleurs, nous ne sommes pas ici dans le registre du licite et de l’illicite. Les jeunes amoureux de Jésus-Christ qui sont prêts à le suivre, n’ont que faire de « stricte observance », et on les comprend. Le légalisme est une impasse mortifère. Ce que Dieu nous demande, c’est de Lui donner notre coeur et de nous aimer les uns les autres. Mais l’amour ne se paye pas de mots. Il est une pratique. Voilà pourquoi réfléchir sur les Dix Commandements n’est pas une occupation oiseuse, ou un passe-temps pour chercheurs en littérature religieuse comparée.

Propos recueillis pas Cahiers Libres

Jean-Michel Castaing, Les Dix Commandements aujourd’hui. Le chemin de la joie divine, éditions Saint Augustin, 180 p, 17 euros.

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