Dans le monde sans en être

Le sacrifice de la Croix : un don à mesure humaine ?

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            L’amour comme modèle

    Il n’est pas douteux que le Christ ait demandé à ses disciples de l’imiter. Surtout, il est à remarquer que cette imitation touche le coeur de la motivation profonde de sa venue parmi nous et de sa décision d’accepter le sacrifice de la Croix : l’amour. Dans les évangiles synoptiques, Jésus se pose en exemple sur plusieurs points de pratique. Dans l’évangile de Saint Jean cette exhortation à l’imiter est recentrée sur l’essentiel en étant explicitement référée à l’amour :

    « Mon commandement, le voici : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis.» (Jn 15,12)

    Ces propos du Christ nous révèlent non seulement que l’imitation qu’il nous demande concerne l’amour, mais surtout l’amour de sacrifice : donner sa vie. La Croix constitue bien sûr l’horizon de compréhension de ce commandement. Non pas que nous devions mourir afin de l’accomplir : donner sa vie peut se concrétiser sans passer l’arme à gauche. Cependant, le modèle donné aux disciples en exemple à suivre dans la pratique, est bien le Crucifié. Les motivations qui ont poussé Jésus à accepter la Croix s’inscrivent également (en plus du dessein de réaliser le salut) dans le fil d’une pédagogie par l’exemple à l’adresse des croyants.

        Un sacrifice contre-nature ?

    Ici surgit une question fondamentale : cette attitude de don total de soi fait-elle droit aux requêtes de notre humanité commune ? N’est-elle pas trop héroïque pour nous ? Ne va-t-elle pas trop contre la nature  profonde de l’homme ? Déjà Saint Paul constatait : « A peine voudrait-on mourir pour un juste ; pour un homme de bien, oui, peut-être osera-t-on mourir – mais la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs. » (Rm, 5, 7-8) Dans ce passage de la lettre aux Romains, Paul sous-entend que notre nature répugne à donner notre vie pour ceux que nous jugeons indignes d’un tel don. Pourtant, c’est ce que le Christ a fait, et qu’il nous demande de faire à notre tour.

    Le commandement du Christ ne contrarie-t-il pas trop nos aspirations pour prétendre pouvoir opérer l’accomplissement plénier de notre humanité ? Ou bien ce don entier de soi est-il inscrit dans le fond de notre être ? Mais dans ce cas, le Christ est-il autre chose qu’un révélateur de notre nature ? A-t-il besoin « d’être Dieu » pour cela ? Si la Croix ne fait que porter au jour ce que les hommes recèlent en eux-mêmes, l’amour de Jésus est-il encore transcendant ? Porte-t-il la marque du Dieu trois fois saint, infiniment bon et miséricordieux au-delà de toute mesure ?

    Danger de la réduction de la christologie à l’anthropologie

    C’était déjà le reproche qu’avait adressé Urs von Balthasar (1905-1988) à son collègue théologien Karl Rahner. Pour le premier, la christologie du second avait été absorbée par l’anthropologie. C’est-à-dire que le Christ de Rahner ne faisait que révéler ce que l’homme était en son essence. Selon Rahner, le Christ représentait  l’accomplissement de la réalité humaine. Si bien que, selon ses termes, « toute théologie est éternellement anthropologique ». « Le chrétien, rajoutait-t-il, afin de préciser sa pensée, et d’expliciter les conséquences de sa christologie pour nous, n’est pas tellement un cas particulier de ce qu’est l’homme en général, mais simplement l’homme tel qu’il est. » Dans ce cas, on peut légitimement se demander s’il existe une différence et une spécificité chrétiennes…Quid de la créature nouvelle qui renaît des eaux du baptême, si tout homme est un « chrétien anonyme » ?

    Qu’en est-il alors de l’amour surnaturel ? Un amour qui se contente de mener à son terme l’évolution humaine, sans s’enraciner ontologiquement dans la transcendance divine, est-il capable de sauver le monde ? Si le comportement de Jésus est susceptible d’être déduit de ce que nous sommes, lui-même peut-il encore prétendre être la nouveauté en personne ?

            Une controverse théologique

    Admettons, contre Rahner, que le chrétien ne soit pas l’homme tel qu’il est « naturellement », mais une création nouvelle, la question revient à la charge. Comment le Christ nous rendra-t-il plus humains en nous demandant de pratiquer ce que certains pensent que nous n’accomplirons que « contraints et forcés » : donner notre vie ? Mais est-il certain que donner sa vie (« donner sa vie » n’implique pas forcément, comme je l’ai déjà précisé plus haut, mourir pour de bon) va à l’encontre de notre nature ? L’amour nous serait-il à ce point étranger que Dieu devrait le greffer dans nos esprits comme un implant venu du ciel dans le dessein de nous le « faire pratiquer » comme on fait avaler à un malade une potion indigeste mais salutaire ? Et qu’en serait-il de notre liberté en pareil cas ?

    Au Moyen-Âge des théologiens se sont interrogés pour savoir si la grâce nous permettant d’accomplir le commandement du Christ cité plus haut, était incréée ou créée. La charité devait-elle être identifiée avec le Saint-Esprit ? Celui-ci était-il le seul auteur du mouvement par lequel nous nous dessaisissions de notre vie en faveur de Dieu et de nos frères ? Ou bien avions-nous notre part dans cet élan ?

    La plupart des théologiens médiévaux ont tranché en faveur de la grâce créée. Certes, nous sommes conduits à aimer Dieu par une impulsion venant de l’Esprit. Néanmoins, il est nécessaire que ce mouvement soit aussi le nôtre afin que nous ne restions pas passifs sous l’influence divine. Nous nous soumettons librement à son impulsion : tel est l’effet de la grâce créée. Celle-ci est la garantie que le mouvement d’amour, même s’il est prioritairement donné par Dieu, vient également de nous, en tant que vertu de charité qu’il nous appartient de demander à Dieu, mais aussi d’entretenir en nous et de fortifier.

            Grâce et nature

    Cet entretien en nous de la charité, l’homme, mû par l’Esprit, y consent d’autant plus volontiers qu’elle ne contredit pas sa nature profonde. Certes, le péché nous a rendu égoïstes, repliés sur nous-mêmes, méfiants envers les invitations de Dieu à nous montrer généreux, comme si ce que nous donnions d’un côté, nous le perdions de l’autre. C’est la raison pour laquelle nous avons besoin de la grâce. Le péché continue de nous souffler à l’oreille que les préceptes divins vont contre notre « épanouissement ».

    La foi chrétienne affirme tout le contraire, en nous convainquant que c’est par l’amour que l’homme se trouve et porte sa nature à sa perfection. L’amour, tel que l’a révélé et porté à sa perfection le Christ, n’est pas issu d’une greffe extérieure à nos êtres, malgré son caractère excessif et hyperbolique. C’est là d’ailleurs un des enseignements majeurs de la Croix : l’homme est fait pour se dépasser, pour aller aux excès, pour tendre asymptotiquement vers l’Être infini.

    Une autre controverse théologique, connexe avec notre problématique, a été abordée par les théologiens : le désir de voir Dieu est-il naturel, ou bien est-il enté en nous de l’extérieur par Dieu ? En fait la majorité des experts en la matière ont reconnu que l’homme désire naturellement la vision de Dieu.

    En revanche, il est incapable de s’y élever par lui-même. Seule la grâce divine pourra combler cette aspiration. Ainsi, le surnaturel est complémentaire de la nature. La grâce accomplit les fins de la nature que celle-ci n’est pas capable d’atteindre toute seule. C’est ainsi que l’amour révélé à la Croix ne contrarie pas notre nature, malgré nos premiers réflexes de repliement sur nous-mêmes.

        L’amour est l’accomplissement plénier de l’homme

    Dans le désir de voir Dieu, la grâce ne va pas à l’encontre de notre nature : ne peut-on pas en dire autant du don de nous-mêmes, dont celui de la Croix est le modèle à la fois exemplaire et opératoire, que le Christ nous demande d’imiter ? Seul en effet l’Esprit nous rendra charitables au point de dépasser le simple réflexe de préservation de nos intérêts. Cependant, ce mouvement extatique, cette sortie de nous-mêmes, est déjà inscrite dans notre être. Dieu nous a en effet créés pour l’amour et le don.

    Ainsi, si la Croix passe toute mesure, elle n’en exauce pas moins le désir d’infinité habitant nos coeurs, qui eux-mêmes ne s’accompliront que dans l’amour. D’ailleurs, lorsque Jésus dit, du  haut de la croix, avant d’expirer : « Tout est accompli », il ne parle pas seulement des Ecritures ou de la Création. Il signifie également qu’est portée à sa perfection l’humanité telle que l’a conçue initialement le Père. Le sacrifice du Calvaire ne contredit pas les aspirations de notre nature, dès lors qu’est levée l’hypothèque que fait peser sur elle le péché des origines.

        Le témoignage de la joie des saints

    Le sacrifice de Jésus sur la Croix porte bien la marque du divin. Cependant cet agir est plus humain que tous les actes que les hommes peuvent imaginer et accomplir afin de promouvoir le bien dans le monde. Dépasser notre égoïsme natif, loin de contrarier notre nature, constitue au contraire le meilleur moyen de grandir en  humanité et en joie.

    Les saints, qui ont vécu de la Croix, ont été les plus joyeux des hommes. Tous les témoignages sur eux concordent sur ce point. Comment auraient-ils pu être si joyeux si l’amour surnaturel de charité avait contrarié leur nature humaine ?

Jean-Michel Castaing

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