Dans le monde sans en être

Quelles misères pour la miséricorde ?

misericorde

   Le coeur penché sur la misère  

 

Nous sommes entrés dans l’année sainte jubilaire consacrée à la Miséricorde. Les chrétiens ont été appelés à réfléchir sur cette notion, à en redécouvrir la richesse, et surtout à la vivre. Je ne reviendrai pas ici sur les résultats de ces recherches théoriques (trop nombreuses d’ailleurs pour être résumées dans un seul article).

Toutefois, ceux qui ont réfléchi sur cette notion sont tombés d’accord sur un point : la miséricorde fait référence à la misère, ou plus explicitement à la pauvreté. Le mot latin misericordia est composé de cor (coeur) et miseri (les pauvres). La miséricorde  consiste à avoir un coeur qui bat pour les pauvres. La définition du Littré va dans le même sens : « sentiment par lequel la misère d’autrui touche notre coeur ».

La parole évangélique qui sert de « slogan » à l’année jubilaire : « Miséricordieux comme le Père », nous invite à être attentif aux misères qui prospèrent autour de nous, à y remédier si nous en sommes capables, et surtout à nous montrer attentionnés envers ceux qu’elles touchent. Car il n’y a pas de misère sans agent humain qui la porte, dans sa chair ou dans son coeur.

 

Connaissons-nous toutes les misères ?

 

Mais savons-nous ce qu’est la misère ? Nous pensons tout de suite aux bidonvilles des capitales des pays émergeants, aux chômeurs de longue durée bien de chez nous, à toutes les victimes d’addictions diverses et variées : drogue, alcool, geeks insomniaques. On pense aussi à l’enfance maltraitée, aux femmes battues, aux victimes du fanatismes religieux, aux personnes âgées isolées, privées de compagnie et d’affection, aux familles décomposées ou désunies. La misère est universelle et protéiforme.

Cependant, malgré notre conscience de cette extension indéfinie de la misère humaine, sommes-nous sûr de tout voir ? Des misères cachées, et néanmoins toutes proches, ne nous échappent-elles pas ? Bien sûr, il ne s’agit pas ici d’être exhaustifs pour la simple satisfaction de l’être, mais plutôt afin de repérer les cas isolés, les misères difficilement identifiables, afin d’aller à leur rencontre pour les soulager.

Existe-t-il des misères qui nous demeurent cachées ? On peut légitimement le supposer. Nous voyons le malheur à hauteur d’homme. Nous n’avons aucune peine à nourrir de l’empathie pour une personne dont la souffrance nous touche parce que nous nous identifions à elle. Ce mouvement d’identification est rendu possible par le fait de connaître (ou de croire connaître) le malheur dont la personne est accablée, même si nous ne l’avons jamais vécu nous-mêmes. Par exemple, nous n’avons jamais vécu dans une rue de Calcutta, abandonnés de tous. Pourtant, ce malheur nous touche parce que son évidence crèvent les yeux. Mais en est-il ainsi de toutes les souffrances ? D’ailleurs, toutes les misères génèrent-elles automatiquement de la souffrance ?

 

Il existe des misères inconscientes

 

Le pauvre Lazare est bien malheureux, lui qui aimerait recevoir des miettes du festin du riche à la porte du palais duquel il gît. Mais ce riche, indifférent à la misère d’autrui, n’est-il pas le plus misérable des hommes ? Celui qui pense qu’entrer en relation avec ses proches représente une perte de temps, peut-il se dire heureux ?

Des misères nous échappent parce que nous nous faisons une  idée de la joie, ou du bonheur, bien réductrice. Nous situons trop souvent le bonheur là où il ne se trouve pas, ou sinon de façon très superficielle et fugitive. C’est le cas avec ce que la tradition nomme les « idoles ». Celles-ci n’attirent plus l’attention des chalands avec des statues censées les représenter. Cela ne veut pas dire qu’elles aient disparu !

Avoir de la sollicitude pour la misère de notre prochain, cela consiste aussi à débusquer l’idole qu’il a chargée, pour son malheur, d’assurer son bonheur. L’idole a ceci de particulier de rendre indolore, dans les commencements, notre asservissement, et surtout de cacher notre misère à nos propres yeux. Si l’attribut de la miséricorde est le plus grand de Dieu, ou si elle constitue Son Nom, selon le pape François, cela tient en partie à ce que la misère est universelle. Le fait que la plupart des hommes restent inconscients des leurs, n’enlève rien à l’urgence de s’y pencher dessus. Mais les principaux intéressés s’y résoudront-ils, puisque précisément les leurs n’affleurent pas à leurs consciences ?

 

Le diable comme un somnifère

 

N’est-ce pas l’intérêt de Satan que la plus grande partie des misères restent cachées de ceux qu’elles affectent, de telle sorte qu’ils ne se tournent pas vers le seul médecin capable de les en guérir : Jésus-Christ ?  Le diable préfère un conformiste baignant dans le formol de sa misère, pimentée de-ci de-là de quelques petits plaisirs venant à heure fixe, qu’un croyant en pleine crise de rébellion, mais susceptible de se retourner soudain, et de se convertir avec la même fougue qu’il a mise à blasphémer !

Notre époque, toute à son manichéisme infantile, qui juge tout d’après ses « ressentis », où l’individualisme  émotionnel, le sentimentalisme à effet immédiat,  prennent le pas sur les grandes articulations des discours rationnels, ne trouve pas le Dieu de la Bible très « gentil ». Pourtant, c’est Lui qui, avec Ses admonestations et Ses appels à la conversion,  nous fera sortir des niches bien chaudes de nos misères où se complaît notre fainéantise spirituelle. Les « vrais gentils » ne sont pas toujours où l’on croit.

Si Dieu est le mieux placé pour nous indiquer où se trouve notre bonheur, Il l’est également pour nous signaler les voies sans issue que nous prenons pour des autoroutes de la joie.

 

Faire fructifier nos propres misères

Aux limites de nos esprits relatives au discernement des misères cachées, s’ajoute notre incapacité à comprendre la dimension co-rédemptrice de certains épreuves. Nous manquons d’acuité spirituelle, non seulement pour détecter certaines misères, mais aussi pour comprendre l’aide que nous pouvons apporter à la Rédemption, déjà acquise par Jésus-Christ,  mais que Dieu, dans Sa miséricorde, nous fait la grâce de pouvoir compléter par nos efforts, nos patiences et notre charité, et la peine qu’elles occasionnent. Être miséricordieux, cela peut consister également à porter nos croix dans le but d’étendre le Salut dans le monde.

Là aussi, un regard surnaturel est nécessaire afin de voir que notre propre misère peut devenir un soulagement pour celles qui affectent nos frères et soeurs. Dans Sa miséricorde, Dieu se sert de nos misères pour soulager celles des autres dans ce vaste échange qu’est la communion des saints, et sa réversibilité, c’est-à-dire le principe selon lequel nos mérites (à porter nos croix avec patience, et la volonté d’aider nos frères en cela) profitent à ceux qui restent inconscients de leur misère. Il ne s’agit pas ici de dolorisme, d’apologie de la souffrance. Il s’agit de « porter les fardeaux les uns des autres : ainsi vous accomplirez la loi du Christ. » (épître aux Galates 6, 2)

Le chrétien n’est pas quelqu’un qui s’est débarrassé de toutes ses misères. C’est une personne qui, tel un judoka, fait de sa faiblesse un moyen d’aimer davantage, de retourner la situation à son profit, et à celui des autres ! A condition de jeter sa misère dans le brasier ardent de la Croix. Non pas qu’il se complaise dans ses péchés, qu’il y marine jouissivement dedans. Il s’emploie plutôt à en supporter les conséquences (il n’existe pas de péché qui n’ait de fâcheuses contreparties) avec équanimité, à les offrir à Jésus afin que celui-ci les conjoigne au sacrifice de la Croix. Quelle miséricorde de la part de Dieu que de nous rendre co-rédempteurs avec nos propres faiblesses !

 

Regarder la misère avec les yeux de Dieu

Miséricordieux comme le Père : il ne s’agit pas seulement de Lui demander un coeur d’or. Il ne sera pas inutile non plus de Lui réclamer Ses lumières surnaturelles afin de reconnaître une aliénation mortifère là un regard tout humain ne voyait qu’une simple habitude. Nous ne soupçonnons pas l’étendue considérable de la liste de toutes les misères du monde, parce que nous jugeons de la joie et du malheur à l’aune de nos désirs et de nos idées forcément limités.

En cette année jubilaire, demandons au Père des miséricordes de nous prêter Son regard compatissant afin de mieux discerner les misères invisibles à nos regards superficiels. Seul l’amour devine, pressent, la détresse derrière un sourire de façade. A l’instar de Salomon, demandons un « coeur intelligent » (1 R, 3,9) !

Jean-Michel Castaing  

2 réponses à “Quelles misères pour la miséricorde ?”

  1. Mme Rocca-serra

    Merci pour ce bel article qui peut s’ adresser aux personnes qui ont un lien avec les Maisons de retraite en références à “cette misère universelle et protéiforme” à laquelle vous sensibiliser si bien les coeurs de ceux qui vous liront, même les moins altruistes. La vieillesse et la maladie de mon mari, si elle m’est pénible à vivre, me permet de comprendre. Réaction au premier coup d’oeil sur votre article que je vais relire. Mme Rocca-serra

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