Dans le monde sans en être

Pâques : le pardon d’Abel à Caïn

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  Petits meurtres entre frères

    Des spécialistes en criminologie nous apprennent que les meurtres les plus courants sont perpétrés dans la cellule familiale, proche ou élargie. Terrible constatation ! Mais réalité logique quand on y réfléchit : la majorité des différends ne naissent-ils pas en effet entre personnes qui se côtoient souvent ? Cependant, cette raison n’enlève rien à l’effroi que suscitent ces statistiques.

    Un livre connaît (depuis longtemps !) cette vérité : la Bible. Selon elle, le premier homicide de l’humanité a été commis entre deux frères. Et d’autres fratries connaîtront elles aussi des histoires marquées par l’animosité. Qu’il suffise ici de mentionner le conflit entre Jacob et Esaü, les deux fils de Rebecca, ainsi que l’histoire de Joseph, le fils aîné de Rachel, vendu par ses frères.

    L’Ecriture ne se fait pas trop d’illusions au sujet des fratries. Cependant, cela ne signifie que Dieu se résigne à ces conflits à répétition, à ces jalousies, à ces concurrences interminables. Et si Pâques marquait justement la victoire sur le maléfice de ces luttes fratricides ?

    La guerre des doubles : un invariant anthropologique ?

    On ne manquera pas de nous objecter que tous les frères ne se trucident pas. C’est heureux ! Mais comme Jésus nous a appris que nous sommes tous frères, tout homicide peut légitimement être qualifié de fratricide. Octave et Antoine n’étaient pas frères, mais leur lutte pour le pouvoir s’apparente bien au conflit entre Jacob et Esaü pour sortir le premier du ventre maternel, et obtenir ainsi le droit d’aînesse.

    Ces luttes fratricides sont d’autant plus universelles que plus les hommes se ressemblent, plus augmentent les risques de conflit entre eux. René Girard a théorisé cet antagonisme des doubles avec son système du désir mimétique. Je désire ce que l’autre désire. Octave désire ce qu’Antoine désire, et vice versa (le pouvoir). Il est fatal dès lors que l’un des deux  reste sur le carreau à la fin.

    Les contes abondent en récit de querelles souvent mortelles entre frères. Dans la Tétralogie de Wagner, on pense aux géants Fasolt et Fafner, ou aux nains Alberich et Mime. Les « doubles » sont également légion en histoire : César et Pompée (répliques des légendaires Romus et Romulus), Robespierre et Danton, Louis XVI et le surintendant Fouquet qui lui faisait de l’ombre, Richelieu et Marie de Médicis qui se disputaient le coeur de Louis XIII, Trotsky et Staline. L’histoire de l’art abondent également en doubles célèbres : Voltaire et Rousseau, Racine et Corneille, Kandinsky et Mondrian.

La vie intellectuelle n’est pas en reste : on se ne compte plus les frères qui se sont affrontés idéologiquement : Bossuet et Fénélon, Sartre et Camus, pour ne citer que deux exemples. La vie politique française de l’après-guerre possède elle aussi ses couples célèbres : De Gaulle-Mitterrand, Giscard-Chirac, Mitterrand-Rocard, pour ne prendre que les plus célèbres.

        Liberté du Christ

    Et le Christ, dans toute cette histoire ? En fait, il refuse de se laisser embringuer dans cette course au désir mimétique. Tout ce qui focalise les désirs obsessionnels, il s’en écarte : pouvoir, puissance, prestige, argent, paillettes, bling-bling. Il en prend même le contre-pied : pauvreté, service, obscurité, humilité, non-violence.

    Mais c’est compter sans le flair du péché pour tout ce qui touche la concurrence, tout ce qui pourrait le conduire à la mort en lui contestant son empire sur le coeur des hommes.  Ce péché du monde, si aveugle au sujet de sa propre servitude, mais néanmoins si perspicace lorsqu’il pressent que ce bonhomme-là, avec ses Béatitudes et sa préférence pour les plus faibles, va chambouler tout son système ! Nous sommes tous frères, dit-il ? La bonne blague ! Comme si Caïn était prêt à reconnaître la supériorité du sacrifice de son frère ! Laissez-moi rire ! On va bien voir comment il réagit à nos accusations, et ce que vaut sa prétendue douceur évangélique ! On connaît la suite…

        La nuance du Ressuscité qui change tout

    Pâques. Le Christ triomphe de la mort. Mais il l’avait déjà vaincue sur la Croix. Aucune parole de malédiction n’est sortie de sa bouche sur le bois du supplice. Au contraire : Jésus a  demandé au Père le pardon pour ses bourreaux. Ses frères. Sur le Calvaire, Jésus vainc le signe de Caïn.

    C’est évident. Il confirmera lui-même cette victoire. Comment le savons-nous ? Par les Ecritures, et plus exactement par deux récits de la résurrection.

    Dans l’évangile de Matthieu, l’ ange annonce la résurrection de Jésus aux saintes femmes venues au tombeau, et leur demandent dans la foulée d’aller porter la nouvelle aux disciples : « Allez dire à ses disciples : il est ressuscité d’entre les morts, et voilà qu’il vous précède en Galilée » (Mt 28,7). Puis, c’est Jésus lui-même qui leur apparaît. Il leur dit et leur demande la même chose. Pourquoi un tel doublet dans le récit, ainsi que disent les exégètes ? L’Ecriture radote-t-elle ?

    En fait Jésus ne dit pas tout à fait la même chose que les anges. « Allez annoncer à mes frères qu’ils doivent partir pour la Galilée, et là, ils me verront » (Mt 28, 10). Voilà la différence ! Les Onze ne sont plus des disciples, comme les anges le déclaraient, mais des frères ! Légère nuance, grands effets !

    Cette appellation est d’autant plus importante que c’est la seule fois, dans l’évangile de Matthieu, et dans les trois évangiles synoptiques, que Jésus leur donne ce nom ! Il vaut la peine de s’interroger pourquoi.

    De même dans l’évangile de Saint Jean, Jésus appelle ses disciples pour la première fois ses frères, à l’occasion de son apparition postpascale à Marie Madeleine : « Va trouver mes frères et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. » (Jn 20, 17)

        La victoire pascale

    Par sa mort, Jésus a rendu l’humanité, cette humanité qu’il portait tout entière en lui et sur lui, filiale envers Dieu. Désormais les hommes sont fils de Dieu. Par conséquent, nous sommes parfaitement habilités à nommer le Fils unique, celui qui possède cette filiation divine par nature, de toute éternité, notre frère. De son côté lui aussi peut à bon droit nous appeler ses frères. Jésus a triomphé du péché qui rendait les hommes concurrents les uns des autres. C’est toute la nature humaine qui est changée par la Croix.

    La Croix a détruit les murs de séparation. En pardonnant à ses disciples, à ses bourreaux, Jésus nous réintègre dans notre dignité. Fils du Père, nous devenons conséquemment ses frères. Et dans son sillage, frères les uns des autres.

    Le dimanche de Pâques, Jésus est revenu à ses frères-disciples qui l’avaient abandonné le Vendredi Saint.

    Jésus ressuscité, c’est Joseph qui accueille en Egypte ses frères qui l’avaient vendu et laissé pour mort, qui leur pardonne et dans le même temps les sauve de la famine.

    Le dimanche de Pâques, le Christ a réconcilié définitivement Abel et Caïn.

Jean-Michel Castaing

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