Dans le monde sans en être

La guérison

Aveugle

Chers lecteurs des Cahiers Libres, après avoir été conduits au désert où Jésus a jeûné, a été tenté et nous a montré comment résister au Diable et à ses tentations, nous avons fait halte sur une haute montagne où il a été transfiguré au cour pour nous donner la force de faire face à la Passion. Sur le chemin qui le conduit à Jérusalem nous avons été les témoins d’une discussion à propos du lien entre les catastrophes et notre péché, thèse réfutée par Jésus qui nous invitait à la conversion, à porter du fruit. Cette semaine, du fait des scrutins pour les catéchumènes de ma paroisse, je commenterai l’Evangile de l’aveugle-né. Ce quatrième dimanche de Carême est aussi celui dit de laetare. Comme pour le troisième dimanche de l’Avent, l’Eglise invite les prêtres à revêtir, si possible, des ornements roses. Le rose est la couleur de l’aurore, celle du matin de Pâques, en quelque sorte celle de la résurrection et par conséquent de la joie. Autrement dit, aujourd’hui, la liturgie nous fait entrevoir la joie de Pâques afin de nous donner du courage pour parcourir les dernières étapes qui nous séparent de la fête, mais aussi afin que nous rendions grâce pour le chemin déjà parcouru.

Après la rencontre entre Jésus et la Samaritaine à Sykar, nous voici donc aujourd’hui à Jérusalem à la sortie du Temple. C’est là que Jésus va rencontrer un aveugle de naissance.

« En sortant du Temple, Jésus vit sur son passage un homme qui était aveugle de naissance. Ses disciples l’interrogèrent : Rabbi, pourquoi cet homme est-il né aveugle ? » Est-ce lui qui a péché, ou bien ses parents ? » Souvent dans la Bible les infirmités comme la cécité et les maladies comme la lèpre sont le signe de notre condition humaine marquée par le péché originel. Voilà pourquoi Jésus répondit à ses disciples que : « ni lui ni ses parents. Mais l’action de Dieu devait se manifester en lui. » Mais quelle est donc « cette action de Dieu qui devait se manifester en lui » ? Cette question trouve sa réponse dans la nuit de Pâques, dans le chant de l’Exultet : « O felix culpa quœ talem ac tantum meruit habere redemptorem/ Heureuse faute qui nous a valu un tel Rédempteur. » Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde pour nous sauver du péché et de sa conséquence, la damnation éternelle, et par-dessus tout pour faire de nous ses fils et ses filles bien aimés. Voilà l’action ou la merveille de Dieu qui s’est manifestée en nous au jour de notre baptême.

“Va te laver à la piscine de Siloé”

« Comme Il nous faut réaliser l’action de celui qui m’a envoyé, pendant qu’il fait encore jour ; déjà la nuit approche, et personne ne pourra plus agir. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. » Ici Jésus donne la raison pour laquelle il doit agir maintenant. Comme dans l’Evangile de la Transfiguration où il leur montra sa gloire et comme dans celui de la Samaritaine où il leur montra la conversion de nombreux païens, le Seigneur donne à ses Apôtres de vivre une anticipation des bienfaits de sa Passion et de sa Résurrection. Pourquoi ? Afin qu’ils puissent faire face à l’ébranlement dans leur foi que provoquera sa crucifixion.

« Il cracha sur le sol et, avec la salive, il fit de la boue qu’il appliqua sur les yeux de l’aveugle et il lui dit : Va te laver à la piscine de Siloé » (…) l’aveugle y alla donc, et il se lava ; quand il revint, il voyait. » Dans la guérison des malades, non seulement Jésus manifeste sa puissance divine « en guérissant par mode de commandement », mais aussi « en y ajoutant une action relevant de sa nature humaine. » C’est pourquoi Jésus d’une part fit de la boue dont il enduisit les yeux de l’aveugle et d’autre part dit une parole d’autorité : « Va te laver à la piscine de Siloé ». Saint Augustin commentant ce verset dit : « Il a fait de la boue avec sa salive, (…) pour symboliser que c’était lui qui avait formé l’homme de la boue de la terre. » Par ce geste et cette parole Jésus manifeste à ses disciples qu’il est à la fois le Créateur et le Rédempteur de l’homme. En outre, nous pouvons voir ici une évocation des sacrements. En effet, le sacrement est toujours composé d’un geste et d’une parole qui réalisent ce qu’ils signifient. Le sacrement est le canal de l’action salvifique de la grâce de Dieu dans nos vies. Chers catéchumènes, c’est ce qu’il veut accomplir dans quelques instants dans votre corps, votre intelligence, votre volonté et votre âme…

La liberté et la quête de la vérité sont un préalable nécessaire pour croire

Il est intéressant de constater la manière dont va être accueilli ce signe accompli par le Christ. Il y a d’abord ceux qui connaissaient l’aveugle. Ils sont dubitatifs et peinent à le reconnaître : « Ils se dirent entre eux, n’est-ce pas celui qui se tenait là pour mendier ? Les uns disaient : c’est lui. Les autres disaient : pas du tout, c’est quelqu’un qui lui ressemble. » Il y a l’aveugle lui-même, il raconte volontiers les faits à qui l’interroge : « L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, il m’en a frotté les yeux et il m’a dit : ‘Va te laver à la piscine de Siloé.’ J’y suis donc allé et je me suis lavé ; alors, j’ai vu. » En revanche, à la différence de la Samaritaine il n’est pas encore un apôtre. En effet, s’il répond aux questions de ceux qui l’interrogent, pour autant il n’annonce pas encore spontanément la bonne nouvelle. En outre, il ne sait pas où trouver Jésus, signe qu’il n’est pas encore disciple. A ces réactions s’ajoute celle des pharisiens. « C’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. (…) certains pharisiens disaient : Celui-là ne vient pas de Dieu, puisqu’il n’observe pas le repos du sabbat. D’autres répliquaient : Comment un homme pécheur pourrait-il accomplir des signes pareils ? » Les signes accomplis par Jésus sont différemment accueillis en fonction des personnes. L’évangéliste semble vouloir nous dire que d’une part voir ou constater une chose n’est pas encore croire et que d’autre part la liberté et la quête de la vérité sont un préalable nécessaire pour croire. Voilà une belle consolation dans nos difficiles entreprises d’évangélisation.

Cet Évangile nous fait entrer dans le procès de Jésus. Nous sommes les témoins d’une enquête à charge. Le parti des pharisiens refuse de considérer la guérison comme un signe venu de Dieu mais veut condamner l’auteur sous toute sorte de prétextes. Nous sommes en pleine irrationalité, c’est ce qu’atteste l’exhortation qu’adressent les pharisiens à l’aveugle : « Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. Il répondit : Est-ce un pécheur ? Je n’en sais rien ; mais il y a une chose que je sais : j’étais aveugle, et maintenant je vois. » La réponse de l’aveugle est éloquente, car il pense que les scribes et les pharisiens qui sont versés dans les Ecritures devraient lire les signes des temps et ne pas proférer de tels propos qui sont à la limite du blasphème: « Voilà bien ce qui est étonnant ! Vous ne savez pas d’où il est, et pourtant il m’a ouvert les yeux. Comme chacun sait, Dieu n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce. Jamais encore on n’avait entendu dire qu’un homme ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Si cet homme-là ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. » On pourrait voir ici une seconde étape dans la conversion où l’aveugle qui, après avoir reconnu Jésus comme un prophète, le reconnaît implicitement comme le Messie.

En outre, il ajoute : « Je vous l’ai déjà dit, et vous n’avez pas écouté. Pourquoi voulez-vous m’entendre encore une fois ? » Comme dans le chapitre précédent, les pharisiens refusent de reconnaître la vérité et s’enfoncent dans le péché : « Nous, c’est de Moïse que nous sommes les disciples. Moïse, nous savons que Dieu lui a parlé ; quant à celui-là, nous ne savons pas d’où il est. » Pour justifier leur haine ils accusent l’aveugle : « Tu es tout entier plongé dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? Et ils le jetèrent dehors. », comme ils jetteront Jésus dehors, c’est à dire en-dehors de la ville pour le crucifier.

“Je crois, Seigneur !”

De nouveau, comme avec la Samaritaine, Jésus constate que l’aveugle est prêt à recevoir la plénitude de la Révélation. C’est pourquoi il lui demande : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » Par sa réponse : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » l’homme montre sa bonne disposition aussi Jésus lui dit : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. » l’aveugle peut alors poser un acte de foi : « Je crois, Seigneur ! et il se prosterna devant lui. » Nous assistons ici à la troisième étape de la conversion. En effet, l’aveugle après avoir d’abord reconnu Jésus comme un prophète, puis implicitement comme le Messie, le reconnaît enfin comme Dieu en se prosternant devant lui. Chers catéchumènes, vous êtes invités à reconnaître toujours plus Jésus comme votre Rédempteur et Sauveur qui vous aime d’un amour infini…

La finale de cet Evangile est éloquente, « Je suis venu en ce monde pour une remise en question : pour que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » Le Seigneur redonne du sens à notre Carême, lorsqu’il dit qu’il est venu apporter la guérison aux pécheurs qui se reconnaissent en vérité comme tels. Pour les autres, c’est à dire, pour ceux qui refusent de faire la lumière en eux, il ne peut rien faire. Aussi en ce dimanche de laetare, il est temps pour nous de reconnaître que le Carême avec le jeûne, la prière, l’aumône et la confession est un véritable temps de grâce et de guérison que Dieu nous accorde. Sans quoi, nous risquons d’être aussi les destinataires des terribles paroles que Jésus adresse aux pharisiens: « Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : ‘Nous voyons !’ votre péché demeure. » C’est pourquoi si vous le voulez bien, soyons des veilleurs de l’aurore et prions pour la conversion des pécheurs que nous sommes, afin que réconciliés avec Dieu nous puissions nous hâter joyeusement au-devant des fêtes pascales qui approchent.

Bon dimanche de laetare à tous.

Pod

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