Dans le monde sans en être

Petit éloge de l’inquiétude

Emmaüs, par F.-X. Boissoudy (c)

Emmaüs, par F.-X. Boissoudy (c)

L’inquiétude de l’avoir maintient dans la peur de manquer : elle est à bannir. L’inquiétude de l’être met en chemin : elle est à cultiver.

Ils bayent aux corneilles

Il y a deux sortes d’hommes. Les inquiets et les béats.

Les béats sont toujours comblés, satisfaits, repus. Souvent lisses ; tout glisse sur eux. Ils ne se remettent pas en question. Ils bayent aux corneilles, ils n’avancent pas.

Les inquiets ? Ils sont de  deux types. Les anxieux de l’avenir qui se demandent ce qu’ils vont manger demain, s’ils auront  assez d’argent à la fin de leur vie, si leur compte bancaire est suffisamment fourni. Ce sont les inquiets de l’avoir.

Il y a aussi les  fiévreux du chemin : ceux qui se demandent s’ils sont sur la bonne route, s’ils ne sont pas en pause depuis trop longtemps, ou pire s’ils ne sont pas en train de reculer. Ce sont les inquiets de l’être.

Qui n’a pas ressenti plusieurs fois dans sa vie l’une ou l’autre de ces inquiétudes ? Qui n’en a pas été taraudé ?  Pour vivre heureux,  ne faudrait-il pas  chasser toute sorte de fièvre ? Vrai en partie.

Les inquiets de l’avoir

Il y a en effet une mauvaise inquiétude. L’inquiétude de l’avoir. Cette inquiétude doit être sans cesse débusquée. Relisons un peu L’évangile de Saint Matthieu. Jésus rappelle avec force à ses disciples : « Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. (…) Qui d’entre vous en se faisant du souci, peut ajouter une coudée à la longueur de sa vie ? Et au sujet des vêtements, pourquoi se faire tant de souci ? »1Évangile selon saint Matthieu

Forts de ces stances divines, si nous vivions en « zen attitude » ? Se détacher des choses inquiétantes, de toute peur, pour vivre une paix divine sur cette terre ? Trop simple.

Ce serait ignorer qu’il existe une bonne inquiétude. L’inquiétude de l’être. Si nous poursuivons l’Évangile de Matthieu, on constate que, bien sûr, Jésus ne cesse de dénoncer l’inquiétude de l’avoir : « Ne vous faites donc pas tant de souci ; ne dites pas : Qu’allons-nous manger ? Ou bien : Qu’allons-nous boire ? Ou encore : Avec quoi nous habiller. Tout cela, les païens le recherchent. Mais votre père céleste sait que vous en avez besoin. » 2Idem

Les inquiets de l’être

Mais tout en dénonçant l’inquiétude de l’avoir, Jésus nous désigne l’inquiétude de l’être : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. »3Idem

Chercher d’abord le royaume de Dieu, ou autrement dit : gardez cette inquiétude de l’essentiel, cette appréhension du bon chemin. A d’autres moments des Évangiles il est d’ailleurs rappelé l’importance de garder sa lampe allumée, de ne pas allumer une lampe pour la mettre sous le boisseau et de faire fructifier ses talents.

Il y a donc bien une inquiétude à cultiver : l’inquiétude de l’être qui a pour propriété essentielle de nous mettre en route. Ainsi, « quand on demanda à Gurgand si le fait de partir en pèlerinage était un moyen de sauver son âme, il eut cette réponse fulgurante : « Moi j’appellerais ça l’inquiétude. L’inquiétude ça pousse au départ, ça fait bouger, ça fait sortir de sa maison, ça fait sortir de soi. L’inquiétude… » 4François-Xavier Maigre, Sur la trace de l’archange – 450 kilomètres à pied jusqu’au Mont-Saint-Michel, Bayard, 2012

Demander l’inquiétude

Il faut donc demander la grâce de l’inquiétude. La grâce de cette petite voix qui nous met sur la voie. La grâce d’avancer. Le Pape François rappelait  que « l’important est de ne pas stagner ; nous savons tous que quand l’eau stagne, elle croupie. »5Rencontre avec les détenus de la maison d’arrêt d’Isernia le 5 juillet 2014

Pas de panique. L’inquiétude de l’être n’est pas lourde à porter. Elle ne fatigue pas. Elle titille doucement mais sans se lasser, le cœur, l’âme et l’intelligence jusqu’à ce qu’ils se mettent en marche. Elle est source de joie car elle nous remet toujours un peu plus dans nos bottes d’homme et détourne de l’inquiétude de l’avoir.

Loïc Tertrais

Notes :   [ + ]

1. Évangile selon saint Matthieu
2, 3. Idem
4. François-Xavier Maigre, Sur la trace de l’archange – 450 kilomètres à pied jusqu’au Mont-Saint-Michel, Bayard, 2012
5. Rencontre avec les détenus de la maison d’arrêt d’Isernia le 5 juillet 2014

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