Dans le monde sans en être

Marisol Touraine, Bayonne et la laïcité

L'Eglise et l'Etat, le clerc et l'élu, Don Camillo et Peppone (in La grande bagarre de Don Camillo) (c) Wikimédia

L’Eglise et l’Etat, le clerc et l’élu, Don Camillo et Peppone (in La grande bagarre de Don Camillo) (c) Wikimédia

Un ministre de la Santé, une ville que mouille l’Adour, et un concept vieux de 2000 ans. Ils n’ont, en principe, pas grand chose en commun. Un thème à la fois grave et délicat les a rassemblés cette semaine. Il a suffi que l’évêque de la ville, monseigneur Marc Aillet, lâche 140 caractères sur un réseau social – Twitter, vous l’aurez deviné – pour que le député local, Colette Capdevielle, les monte en épingle lors des questions au gouvernement.

S’il faut d’abord reconnaître une chose, c’est que ce petit message avait de quoi détonner. Dans la course à la surenchère médiatique, celui-doublerait les meilleurs adeptes de la « petite phrase ». Il ne laisse pas d’étonner, d’ailleurs, quand on veut bien prendre conscience que l’avortement, c’est d’abord un drame personnel, pas une campagne terroriste. Jugez-en par vous-même :

Il est clair, bien entendu, à qui veut bien le lire honnêtement, que ce twitt ne traite pas les femmes qui ont avorté de terroristes. Mais en même temps, cette association est pénible à entendre. Elle attristera sans doute de nombreuses personnes, parmi celles qui s’emploient depuis des années à faire comprendre que le message adressé par l’Eglise aux mères qui ont fait le choix d’avorter, c’est d’abord la compassion ! L’Epouse du Christ offre volontiers la miséricorde de Dieu aux mères qui souhaitent renouer le lien que leur péché avait brisé.

Mais poursuivons. Pourquoi la laïcité ? Parce que les politiques cités, Marisol Touraine et Colette Capdevielle, n’ont pas brillé non plus. Leurs réactions témoignent précisément de ce que la laïcité devra encore attendre longtemps avant d’être enfin comprise et pratiquée dans notre pays. Voici un petit florilège des déclarations de Colette Capdevielle sur France 3 Bayonne :

« Il n’appartient pas à un responsable religieux de faire de la politique. »

« Il me semble que les responsables religieux devraient appeler à la paix, à l’amour, si j’écoute le Pape. »

« On ne peut pas laisser se propager sur la toile et sur son compte Twitter [de Mgr Aillet, NDLA] de tels propos qui portent réellement atteinte au droit des femmes de librement interrompre leur grossesse en France. »1Source : http://france3-regions.francetvinfo.fr/aquitaine/pyrenees-atlantiques/pays-basque/la-croisade-anti-ivg-de-l-eveque-de-bayonne-est-insupportable-et-inacceptable-pour-la-ministre-de-la-sante-914691.html

Comment ne pas se sentir mal à l’aise quand un homme politique – ou une femme – prétend expliquer aux religieux qu’ils n’ont pas leur mot à dire : taisez-vous, retournez dans vos églises et cantonnez-vous aux bondieuseries, comme vous l’a ordonné le Pape François. Le malaise augmente encore quand on prétend limiter la liberté d’expression d’un évêque, censurer son compte Twitter, quand bien même ce qu’il dit n’est pas pénalement répréhensible.

« Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César ». Comme souvent dans l’Évangile, la formule est pourtant claire ! La laïcité, ce n’est pas compliqué. Un évêque ne fait pas de la politique, mais en tant que religieux, et en tant que citoyen, pourquoi n’aurait-il pas le droit de porter un « jugement moral » ?

A l’inverse, la laïcité suppose aussi que les autorités soient prêtes à garantir la liberté de conscience, et à se départir de cette tendance aussi française qu’illibérale de vouloir tout régenter, jusqu’aux recoins de nos consciences. Considérer l’Eglise comme un partenaire constructif de dialogue, au même titre que toutes les forces vives de la société civile, implique aussi de ne pas la voir au travers des logiciels idéologiques du passé : comme un ennemi obscurantiste à éliminer, ou comme un réservoir de voix à séduire.

Marine Le Pen a illustré cette première attitude lorsqu’elle affirmait que « les curés devraient rester dans leur sacristie ». La seconde posture ne manque pas de faire songer à la danse du ventre de Nicolas Sarkozy sur l’abrogation de la loi Taubira et à la trahison qui s’ensuivit. Il n’est manifestement pas un camp politique qui soit plus mature qu’un autre dans sa relation complexe à la Mère, l’Eglise.

Heureusement, il y a aussi des raisons d’espérer. Sur un sujet comme l’avortement, on peut saluer les mots justes et audibles trouvés par sept évêques, dont monseigneur Marc Aillet, qui se sont exprimés en liberté dans Le Figaro du 30 janvier en authentiques « passeurs de miséricorde »2Source (la tribune a d’abord été publiée dans Le Figaro, puis par FC) : http://www.famillechretienne.fr/politique-societe/bioethique/avortement-le-droit-a-l-avis . Y aura-t-il des politiques pour entamer le débat, répondre à la tentative de dialogue ? Quoiqu’en disent les discours officiels, l’avortement – pour conclure sur ce sujet « du moment » – est bien un enjeu de société, et de santé publique. Cela concerne des centaines de milliers de femmes. Sur France Info, le docteur Liliane Daligand, psychiatre, affirmait le 19 janvier que « l’avortement est une violence » qui est « faite à l’être qui ne sera jamais né, mais (…) aussi une violence faite à la femme. »3Source : http://www.franceinfo.fr/emission/un-monde-d-idees/2015-2016/un-monde-d-idee-2015-2016-du-19-01-2016-19-01-2016-09-55

Il faudra s’interroger tout au long de cette année sur le prophétisme du Pape François au sujet de la miséricorde. Elle est certainement la base sur laquelle on peut bâtir le dialogue qui fait défaut, pour désarmer ceux qui veulent faire passer l’Eglise pour une machine à condamner. Si on ne peut la départir de la vérité, pour que « notre oui soit oui, et notre non soit non », la miséricorde est plus nécessaire que jamais dans un monde marqué par l’atomisation et la massification, le relativisme et le transhumanisme, l’individu-roi et la fermeture à la transcendance.

« Mais aujourd’hui, l’Epouse du Christ préfère recourir au remède de la miséricorde, plutôt que de brandir les armes de la sévérité. Elle estime que, plutôt que de condamner, elle répond mieux aux besoins de notre époque en mettant davantage en valeur les richesses de sa doctrine. »

– St Jean XXIII, discours lors de l’ouverture du concile Vatican II

Cyril Maurefoy

Notes :   [ + ]

1. Source : http://france3-regions.francetvinfo.fr/aquitaine/pyrenees-atlantiques/pays-basque/la-croisade-anti-ivg-de-l-eveque-de-bayonne-est-insupportable-et-inacceptable-pour-la-ministre-de-la-sante-914691.html
2. Source (la tribune a d’abord été publiée dans Le Figaro, puis par FC) : http://www.famillechretienne.fr/politique-societe/bioethique/avortement-le-droit-a-l-avis
3. Source : http://www.franceinfo.fr/emission/un-monde-d-idees/2015-2016/un-monde-d-idee-2015-2016-du-19-01-2016-19-01-2016-09-55

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