Dans le monde sans en être

Introduction aux œuvres de miséricorde

Les sept œuvres de miséricorde - David Teniers le Jeune - 1640

Les sept œuvres de miséricorde – David Teniers le Jeune – 1640

Quelques considérations éclairant l’importance de la miséricorde

Une des grandes difficulté de notre pays, à mon sens, est que, régie par des normes juridiques, son fonctionnement soit dénué trop souvent d’un questionnement sur ce que Paul Ricœur nommait la visée éthique.

Depuis Louis XIV et la centralisation de l’Etat français, prémices de l’émergence de la nation, depuis l’élaboration du code civil sous Napoléon, jusqu’à l’avènement d’un légalisme juridique ayant prise sur tout ce qui fait la vie humaine, nos sociétés ont appris à vivre à l’ère du légal,  et ce, parfois au détriment du moral et du politique proprement dit.

Paradoxalement, alors que se multiplient les commissions éthiques sur d’innombrables sujets, notre société n’est pas moins en peine qu’en d’autres temps d’assumer humainement -et non pas seulement juridiquement ou techniquement- les risques inhérents à toute société. Analphabétisme, fin de vie douloureuse, malnutrition, précarité sociale ne trouvent pas de réponses parfaitement adéquates dans l’étendue des normes et des processus sensés y répondre.

Aussi bien, quand l’Etat, dans son fonctionnement global, ne sait opposer à des questions humaines que des réponses d’ordre formel, il se produit un phénomène malsain pour les progrès sociaux; d’autres raisons, d’autres principes prennent le relais de l’éthique : l’économique et l’idéologique.

Les mouvements économiques connaissent trop souvent une perversion de leur finalité première : l’accroissement du pouvoir financier non pas de la totalité de l’humanité mais toujours d’un nombre restreint de personnes et de sociétés. Aussi bien, des choses aussi élémentaires que bien se nourrir, bien se vêtir, ne pas être seul sont soumis à des objectifs économiques qui leur dament le pion. Ce qui compte n’est pas d’abord le bien de l’humanité mais la rentabilité.

Ajouté à cela, un deuxième facteur fausse la donne : trop souvent les acteurs économiques adjoignent à leur recherche d’intérêt et leur course au profit des motivations idéologiques, garantissant une certaine moralité de façade à leur action, non négligeable quand la course au profit nécessite de composer avec les peuples, potentiellement rebelles à abandonner leurs besoins vitaux au profit de quelques-uns. Malheureusement ces principes ne garantissent à l’état de droit trop souvent qu’une morale de façade qui ne répond que trop sommairement aux questions dramatiques de l’existence humaine. C’est la caractéristique essentielle d’une idéologie: elle tend au simplisme là ou la réalité est toujours complexe.

Face à cela, il faut redire une caractéristique oubliée de nos sociétés humaines, à savoir que le droit, l’économie et l’idéologie ne garantissent jamais absolument  la dignité des personnes. Il faut quelque chose en plus : la miséricorde, vertu essentielle au plan initial que Dieu a déposé au fond du cœur humain.

Parce que « La miséricorde se rit du jugement »1Épître de Saint Jacques 2, 13, il est de bon ton pour soi-même mais aussi sur la place publique de redonner l’espace à une vision spécifiquement éthique de l’agir humain, bien en amont de toutes les régulations juridiques, économiques et idéologiques. En offrant à nos esprits fatigués la possibilité d’entrevoir des réalités hors-cadre toujours stimulantes, cela sans doute saurait offrir par conséquent la possibilité d’évoluer dans nos positionnements personnels, professionnels et publics.

La miséricorde, possibilité d’une réponse à ces enjeux

Aussi bien le Pape François, en faisant entrer l’Eglise, et le monde par voie de conséquence – ce qui touche l’Eglise touche le monde, on l’oublie trop souvent –  dans l’Année de la Miséricorde, a fait remonter à la surface une richesse de l’Eglise ; les œuvres de miséricorde.

Face à tout ce que nos sociétés juridiquement établies charrient de comportements inadaptés à la dignité des personnes humaines, il est bon de puiser dans cet héritage pour redonner des perspectives concrètes à une vertu souvent idéalisée.

Tirées de l’Évangile de Saint Mathieu, elles incarnent la miséricorde dans des actes précis. Elles se distinguent d’une part en œuvres dites « corporelles » :

donner à manger à ceux qui ont faim, à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, accueillir les étrangers, visiter les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts

et en œuvres dites « spirituelles » :

conseiller ceux qui sont dans le doute, instruire les ignorants, exhorter les pécheurs, consoler les affligés, pardonner les offenses, supporter patiemment les défauts des autres, prier Dieu pour les vivants et pour les morts.

Elles circonscrivent la manière d’être miséricordieux en ce monde. On pourrait objecter que, dans le monde dans lequel nous vivons justement, elles sont trop souvent des vœux pieux, n’ayant pas la force et l’attrait nécessaire pour contrebalancer des finalités économiques ou idéologiques égocentrées.

C’est bien ce que j’essaierai de montrer dans mes prochains articles, en mettant en lumière tout à la fois, l’aspect humain de ces propositions et la façon qu’elles ont de nous configurer au Christ. Et ce, non pas seulement par des spéculations uniquement personnelles mais également par la parole donnée à des exemples concrets aujourd’hui dans le monde. Faire ce chemin avec moi vous permettra ainsi de découvrir ou de voir encore un peu plus, si par grâce vous êtes habitués, aux riches initiatives qui vivent en notre pays, au delà de son apparente désespérance que les médias se plaisent trop souvent à décrire.

C’est donc la tâche à laquelle je m’attelle durant cette année, en espérant avoir pour ma part servi et enrichi les lecteurs des Cahiers.

Grégoire Jalenques

Notes :   [ + ]

1. Épître de Saint Jacques 2, 13

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