Dans le monde sans en être

Un héros français : Emile Driant

EmileDriant

Tué par une balle de mitrailleuse reçue derrière la tempe alors qu’il sautait dans un trou d’obus en couvrant la retraite de ses hommes, derniers survivants de son bataillon de chasseur, écrasés sous le feu ennemi au bois des Caures, le colonel Emile Driant achevait en héros une existence tout à fait romanesque, il y a cent ans.

La vocation militaire, envers et contre tout

Rien ne prédisposait Driant à une telle fin. Né en 1855 dans l’Aisne au sein d’une famille de notables, il devait succéder à son père comme notaire et juge de paix. Celui-ci voyait dans la carrière des armes une folie.

Mais son grand-père avait quinze ans lors de la campagne de France, en 1814, et par deux fois, à Reims puis à Laon, il avait vu de près et touché l’Empereur. Ce contact direct avec Napoléon marqua pour toujours son imagination adolescente et il transmit à son petit-fils Emile le souvenir des campagnes du premier empire et le goût de l’épopée.

Que vienne en 1870 la guerre et l’invasion, l’humiliation du défilé de l’armée ennemie victorieuse sous les fenêtres de la maison paternelle ; et s’éveilla en lui le désir de la carrière des armes. Pourquoi ? Pour la Revanche ! « Je serai officier » ! avait-il dit à son père navré, qui lui réservait son étude.

Driant père tint bon autant que Driant fils. Emile termina son lycée, où il collectionnait les premiers prix dans toutes les matières et les punitions pour indiscipline. Il poussa le zèle jusqu’à passer une licence de droit, puis intégra Saint-Cyr en 1875, à vingt ans, limite d’âge à l’époque.

Un jeune officier prometteur

Plongé dans l’élément qui lui convenait le mieux, et après lequel il soupirait depuis cinq ans, Emile donna le meilleur, tant dans les cours théoriques qu’à la manœuvre. Classé quatrième sur 380 à la sortie de l’école, il était en droit de demander directement un poste en état-major, avant d’aller commander une compagnie dans un deuxième temps. C’était l’accélérateur de carrières de l’époque, la voie royale pour le généralat. Foch l’emprunta. Driant préféra commander tout de suite en unité et choisit l’infanterie ; ce dont il se justifia auprès d’un ami : « Seuls les peuples possédant une bonne infanterie ont pu avoir des succès durables, à condition que l’armée y soit nationale. » La Revanche toujours !

Il est affecté comme sous-lieutenant au régiment d’infanterie de Compiègne, en 1877, où il fit de suite l’admiration de ses chefs par ses qualités de meneur d’hommes, d’organisateur, mais aussi de bon camarade et de cavalier hors pairs.

Ainsi, son capitaine écrivait : « Les expressions manquent pour caractériser le sous-lieutenant Driant. Voilà deux ans que je ne taris pas d’éloges sur son compte ; il les mérite de plus en plus. Il a droit à tous les avancements hors tour et il saura les justifier. »

En attendant, la carrière reste normale, et en 1883, il est nommé lieutenant au 43e régiment d’infanterie, envoyé pacifier la Tunisie.

Emile Driant rêvait de guerres lointaines. Pour cette âme romanesque et chevaleresque, la Tunisie était le lieu rêvé. Mais l’heure n’était pas encore venue. Lorsque le 43e arriva, tout était déjà accompli, il n’y avait plus qu’à se livrer aux travaux quotidiens de la vie de caserne.

Toujours aussi bien noté, utilisant son temps libre à des excursions le crayon à la main sur les sentiers de la campagne tunisienne, il est désigné par ses chefs, à la fin de l’année 1885, pour devenir l’officier d’ordonnance du nouveau général de corps d’armée fraichement débarqué pour commander à Tunis, le général Boulanger.

Le gendre du général Boulanger

Entre le général Boulanger et le lieutenant Driant, une véritable amitié allait naître. Il ne fut pas demandé à Driant le travail habituel de l’officier d’ordonnance rédacteur de lettres ennuyeuses, organisateur de dîners mondains et cireur de bottes. Il fut, tout au contraire, la courroie de transmission du général vers ses subordonnées, le rédacteur de notes utiles sur le commandement militaire de la province, la muraille entre les solliciteurs et son maître, en somme le collaborateur utile et dévoué.

En 1886, Boulanger était nommé ministre de la guerre. Pour celui qu’on surnommait le « général Revanche », c’était une consécration. Emile Driant le suivit à Paris, toujours officier d’ordonnance, placé donc au plus près de l’ascension politique de son supérieur, le suivant quelques-fois à la Chambre, tenant le bureau voisin du sien et l’abreuvant de notes ou d’avis, mais surtout restant le soutien et le confident utile lors des promenades à cheval au bois de Boulogne.

Mais le général Boulanger fit peur aux politiques. Certains de ses ennemis virent en lui du Bonaparte. C’est pourquoi, en 1887, un an à peine après sa prise de fonctions, Boulanger perdait son portefeuille et était nommé commandant de la région militaire de Clermont-Ferrand, Driant toujours dans ses valises, fidèle d’entre les fidèles et bientôt gendre, par le mariage avec Marcelle Boulanger.

L’éviction de Boulanger fut une erreur politique. Libéré du ministère, relégué en province, il vit croître sa gloire populaire sans se donner la peine de faire quoi que ce soit d’autre que son service. Les scandales qui éclaboussaient l’État, notamment celui du trafic des légions d’honneur organisé à l’Elysée même par le gendre du président Grévy, décrédibilisaient le régime. Mais celui-ci avait encore assez de griffes pour se défendre, et en février 1888, Boulanger fut mis en retraite.

Emile Driant, sans affectation, demanda à réintégrer un régiment d’infanterie. C’est là qu’était son devoir. Il rejoignit, comme capitaine, le 4e régiment de Zouaves, à Tunis de nouveau. Pour lui, c’était une grâce du destin. Retourner en Afrique du Nord lui permettait de renouer avec l’exotisme dont il était friand. Commander au 4e Zouaves, c’était intégrer un régiment mythique, héros de la colonisation et combattant invaincu de la guerre franco-prussienne.

Une carrière brisée

Au 4e Zouaves comme partout, Driant sut se faire apprécier de ses chefs. Officier méticuleux, proche de ses hommes, soucieux de leur vie militaire et de leur conduite morale, auteur de quelques recommandations à leur endroit pour adopter la meilleure attitude face au jeu, à l’alcool et aux femmes, il savait se faire chérir d’eux par mille attentions.

Mais la vie de caserne en Tunisie lui laissait du temps libre. Dans ce protectorat à la fois si proche de la métropole et si exotique, il ne se passait pas grand-chose.

Outre les excursions qu’il multipliait avec un carnet de notes, des feuilles de dessin et un appareil photo, il put laisser libre cours à ses goûts romanesques.

Dans l’habitation, d’une part, convaincu de faire souche au régiment, il se fit construire, avec sa femme, une maison sur les hauteurs de Carthage, aux lieux mêmes où se déroula l’intrigue de Salambô, de Flaubert. Avec ses chers zouaves, lors d’un second séjour, il fit quérir, dans toute la Tunisie, chez les anciens du régiment, les fragments du drapeau que les combattants s’étaient partagés, pièce par pièce, en 1870, pour le soustraire aux Prussiens sans le brûler. Le drapeau reconstitué donna lieu à une fête patriotique conclue en pièce de théâtre rédigée par Driant lui-même.

En littérature, justement, sous le pseudonyme quasi-transparent de Danrit, afin de ne pas lier l’armée à ses activités, il publia ses premiers articles et surtout ses premiers romans, notamment La guerre de demain, série de plusieurs romans sur les formes actuelles de conflit militaire, avec une pointe d’anticipation. Le romancier Danrit destinait ses livres patriotiques avant tout à la jeunesse, et il figura, de son vivant, dans les bibliothèques scolaires, en bonne place à côté de Jules Verne. Son objectif était de décrire à la jeunesse des aventures patriotiques mettant en scène les problèmes géopolitiques du moment, mais aussi les atouts de l’armée française, ses colonies, son territoire à défendre, etc. Avec le temps, certaines œuvres se déplaçèrent vers des protagonistes tout à fait étrangers, comme dans L’invasion jaune, publiée en 1905 en pleine guerre russo-japonaise et mettant en scène le soulèvement des peuples asiatiques contre les Européens organisé par le Japon. Oeuvre prophétique quand on sait le rôle que jouèrent les Japonais, durant la seconde guerre mondiale, dans les troubles indépendantistes asiatiques.

A son retour en France, tout est au mieux. Il est choisi comme officier instructeur à Saint-Cyr, preuve de confiance et d’estime de la part de l’état-major et bon signe pour la carrière à venir. Là-bas, sa légende l’a précédé. On a lu Danrit, on connaît sa manière de commander et on l’associe au général Boulanger, encore présent dans les mémoires.

Après son temps d’instructeur, il repart à Tunis, chef de bataillon, en 1897. Tout semble donc se profiler pour le mieux, et il continue d’écrire. C’était la carrière sans histoire d’un officier littérateur attendant la guerre qui n’arriverait peut-être jamais.

L’année 1898 touchait à sa fin lorsqu’il demanda une affectation en France, chez les chasseurs à pieds, sur la frontière de l’Est, prêt à mener une guerre de franc-tireur contre l’Allemagne. Il eut d’abord le commandement d’un bataillon d’infanterie à Nancy, qu’il prit en 1899.

Mais à partir de là, tout se ralentit. En France, c’était l’affaire des fiches !

Le général André, ministre de la guerre de 1900 à 1904, remplaçait le général Galliffet, démissionnaire suite aux remous de l’Affaire Dreyfus. Républicain convaincu et franc-maçon proche du Grand-Orient de France, il établit, avec une partie de son administration, un système de fiches recensant les officiers catholiques ou réputés suspects politiques.

Emile Driant était deux fois coupable ; catholique sans ostentation, ni revendication, mais pratiquant tout de même ; et gendre du général Boulanger, ancien officier d’ordonnance de celui-ci au moment des remous de la crise, enfin défenseur de sa mémoire à plusieurs reprises dans la presse.

Plusieurs fois, dans le courant de l’année 1899, un commandement dans un bataillon de chasseurs se libéra. Mais, première brimade, Driant, toujours bien noté, vit le poste lui passer le nez, confié à des officiers moins brillants mais mieux en cour. A force de ténacité, bénéficiant d’autant de protecteurs que d’adversaires, il obtint le commandement du bataillon de chasseurs de Troyes. On avait pas commencé à ficher, mais le vent tournait, et Driant était dans le « viseur ».

A son âge et considérant son ancienneté, il aurait dû être rapidement nommé lieutenant-colonel. Sans raison particulière, d’année en année, son nom avait disparu du tableau d’avancement, ou y était placé en dernière place.

Prenant son mal en patience, il donnait à ses chasseurs de Troyes la même attention qu’à ses zouaves de Tunis.

C’est à ce moment-là, cependant, que désespérant de jamais voir venir la Revanche et sentant sa carrière s’enliser, il songea à donner sa démission pour partir au Transvaal , et y combattre avec quelques volontaires français, notamment le général de Villebois-Mareuil, du côté des Boers, contre les Anglais.

Lorsqu’éclata le scandale des fiches, en 1904, Driant songeait, depuis quelques temps, déjà, à la démission. Il garda cependant son commandement et demanda, comme le ministère en avait donné droit aux officiers, à accéder à ses fiches et notes personnelles. Les écailles lui tombèrent des yeux ; il était, depuis des années, le mieux noté par ses chefs. La brimade était évidente.

Emile Driant commit alors deux erreurs calculées qui précipitèrent sa démission. Il se confia à un journaliste, qui publia de longs extraits de ces fiches dans la presse, au grand dam du commandement. S’en suivit un échange de lettres acrimonieuses entre le ministère et Driant, conclut par une nouvelle décision de bloquer l’avancement. Enfin, en 1905, pour la Sidi Brahim, fête de tous les chasseurs, les festivités, organisées par Driant s’ouvrirent par une messe en la cathédrale de Troyes, à laquelle officiers et soldats assistèrent en très grand nombre, à titre privé.

La France était secouée par les luttes de la loi de séparation de l’Église et de l’État. L’organisation d’une messe par un officier supérieur résonna comme une déclaration de guerre contre le ministère. Driant fut placé aux arrêts. Il fit valoir ses droits à la retraite.

Homme politique et homme de lettre

Patriote sans faille, toujours désireux de servir la France et son armée, même hors des rangs, il reprit de plus belle, installé à Paris, son activité d’écriture, multipliant les romans. Certains reprennent l’esprit d’aventure de Jules Verne, comme Ordre du Tzar, publié en 1906, dans les confins de la Sibérie puis sur les contreforts himalayens. D’autres illustrent la menace révolutionnaire socialiste qui pesait alors sur la France, dans La Révolution de demain, publié en 1910. Les tensions sur la frontière, mais également les heurts coloniaux au Maroc faisaient craindre une guerre imminente avec l’Allemagne. Le conflit à venir fut l’objet d’Alerte, en 1911 et La Guerre souterraine en 1913.

Mais il n’en oubliait pas les sujets de pure aventure, comme Evasion d’Empereur, publié à Troyes en 1903 et mettant en scène le projet d’enlèvement de Napoléon à Sainte-Hélène, en vue de lui rendre la liberté. L’enlèvement devant s’effectuer en… sous-marin.

Si les romans étaient une belle manière de servir l’armée et la France, au point qu’ils décidèrent de plusieurs vocations militaires ; l’action politique était une autre façon d’agir qui ne laissait pas Driant indifférent.

Jurant d’abord que jamais il ne serait candidat, il se laissa fléchir par ses proches et tenta une première élection, en 1909, au coeur de la banlieue ouvrière de Paris. Ce fut l’échec, et il fallut attendre l’année suivante, 1910, pour le voir élu député de Nancy, siégeant dans les rangs conservateurs. Pourquoi Nancy ? Parce que là encore, c’était la frontière, et le pays de ses chasseurs où il avait conservé de nombreuses amitiés.

Dans l’hémicycle, il se révéla un député catholique proche des idées sociales d’Albert de Mun, qui siégeait alors pour le Finistère. Mais il se battait pour la France et son armée. C’est pourquoi la plupart de ses contributions se firent avant tout au sein de la commission de la guerre. Ses interventions, ses amendements, ses propositions avaient toujours pour objet l’amélioration de la condition du soldat ou des officiers, la préservation de leurs intérêts matériels et moraux, ou la préparation de la revanche, par le rallongement de la durée du service militaire, le vote de nouveaux crédits pour augmenter le matériel disponible, etc.

Ardent défenseur de la loi des trois ans, il fait partie de cette poignée de députés tenaces qui donnèrent ainsi, en 1914, le nombre de soldats suffisant à la France pour tenir bon.

Enfin la Revanche !

Lorsque la guerre éclate, la question ne se pose même pas, pour Driant, l’heure est venue. Non ! Sa vie ne sera pas Le désert des Tartares ! Il se porte volontaire, à cinquante-neuf ans, et reprend du service comme lieutenant-colonel, nommé à l’état-major à Nancy, puis officier de chasseurs dans le secteur de Verdun.

Méticuleux, il visite les lignes, franchit les distances à pieds ou à bicyclette, parfois sous le feu ennemi. Il apporte le plus grand soin aux fortifications nécessaires pour la sécurité de ses hommes et surtout veille à visiter les sentinelles aux avant-postes, à apporter dans sa besace, surtout au coeur de l’hiver, du tabac, du café ou du chocolat avec les lettres des familles.

Ayant conservé son siège de député, il n’assiste plus aux séances, mais abreuve le Président de l’Assemblée, Paul Deschanel, de ses notes sur la vie au front et sur la conduite des opérations.

Dès la fin de l’année 1914, Verdun est devenu un secteur calme, délaissé par toutes les armées. Mais Driant restait persuadé que si l’ennemi voulait percer de nouveau vers Paris, c’est là qu’il tenterait de passer.

L’année 1915 fut pour lui l’occasion de multiplier les avertissements aux personnalités politiques et au commandement. Il fallait renforcer Verdun. L’hiver 1915-1916 allait préciser ses craintes. Les Allemands accumulaient un nombre anormalement élevé de troupes et de pièces d’artillerie. Il était évident que la bataille se préparait. Les lettres à ses proches témoignent de son inquiétude. Il n’avait de cesse de bétonner les fortifications, de creuser des positions de replis et des nids fortifiés pour mitrailler les Allemands de flanc en cas de percée.

Le 21 février 1916 au matin commença le tir d’artillerie allemand. Le bois des Caures où les 59e et 56e bataillons de chasseurs à pieds commandés par Driant tenaient position était au coeur du bombardement ennemi. Bien fortifiés, les soldats du 59e tinrent bon. Sur d’autres secteurs, de nombreux soldats étaient ensevelis dans leurs tranchées. En fin d’après-midi, ce fut l’assaut allemand. Les troupes de Driant, balayées, se replièrent en désordre sur la deuxième ligne. Mais il fit monter en ligne le 56e resté en retrait et reprit ses tranchées. Il exigeait des renforts qui arrivèrent durant la nuit sous les tirs d’obus. Au petit jour, les combats reprirent. Trop tard. Les tranchées s’effondraient, le 59e n’existait plus. Avec ce qui lui restait de troupes, le lieutenant-colonel Driant, le fusil à la main, organisa la retraite. Quatre colonnes de chasseurs s’élancèrent vers l’arrière du front.

Emile Driant clôturait la marche. C’est en sautant dans un trou d’obus, après avoir pansé la blessure d’un de ses sergents, qu’il fut lui-même touché d’une balle de mitrailleuse derrière la tempe.

Il avait accompli sa vie, telle qu’il l’avait souhaité en décidant de devenir officier après la défaite de 1870. Homme intrépide, défenseur infatigable de la France, il tomba en protégeant les hommes qui lui avaient été confiés.

Les soldats allemands qui relevèrent son corps lui rendirent les honneurs militaires et l’ensevelirent au lieu même. Un mausolée bâti après guerre en marque encore l’endroit.

Gabriel Privat

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