Dans le monde sans en être

Rita, Borgen et autres séries de fiction sociale : l’excellence à la danoise

Rita - Capture d'écran

Rita – Capture d’écran

“Je voulais raconter l’histoire d’une femme qui est restée une enfant.”1Interview de Christian Torpe, réalisateur, et de Mille Dinesen, actrice principale, par Télérama : http://www.telerama.fr/series-tv/rita-une-serie-danoise-ou-il-ne-pleut-pas,114540.php Rita, ça devait être ça. Mais c’est finalement beaucoup plus. C’est l’histoire d’une vie, c’est le panorama d’une société, c’est le choc de leur rencontre. Rita, c’est une leçon de vie.

Au cœur des 3 saisons, on a donc Rita, quadragénaire, divorcée, mère de trois enfants, professeur de danois dans une “volkskolet”(école populaire/publique). Mais ce ne sont là que des prétextes pour découvrir ce qui fait vraiment Rita, son caractère bien trempé : altruiste mais impulsive, exigeante mais immature, d’une franchise et d’un aplomb déroutants, couplés à un anti-conformisme radical, détruisant d’une main ce qu’elle peine à construire de l’autre. Rita, c’est l’histoire d’une femme qui joue avec les règles plutôt que selon les règles, mais des règles qui se rappellent à elle parfois violemment.

Divorcée, elle tue dans l’œuf tout attachement sentimental mais multiplie les amants, jusqu’à ce que l’amour la rattrape. Mère, elle voit ses enfants grandir, avec ou malgré elle, et finalement quitter le nid. Professeur, elle a à cœur d’aider ses élèves en détresse, non sans accrocs.

L’école est d’ailleurs omniprésente dans la série comme dans la vie de Rita. Reflet de la société danoise, elle cristallise à la fois les problématiques spécifiques à l’éducation et celles qui agite le “modèle social scandinave”. Des enfants écrasés, oubliés, dominés, exploités, en détresse scolaire ou sociale, exclus ou discriminés, par les parents ou les autres élèves, sans oublier les collègues et la direction, alternativement bourreaux et victimes : toute l’école y passe, et à travers ce prisme c’est finalement toute la société qui y passe2Grand absent au tableau toutefois : le spirituel. Rien d’étonnant toutefois dans une société aussi sécularisée que le Danemark..

Ni drame, ni comédie; ni trop, ni trop peu : la “touche danoise”

Car c’est là tout le miracle de la “touche danoise” : en racontant une vie, raconter la société toute entière. Avec Rita, le focus est mis sur l’école en général, mais on retrouve le même principe dans son court spin-off Hjørdis, axé sur les différentes formes de harcèlement à l’école, ou encore dans la série Borgen, détaillant les (més)aventures de Birgitte Nyborg, première femme à devenir Premier Ministre du royaume danois, qui se concentre sur le monde politique et médiatique.

Dans ces trois séries danoises, le réalisme des situations et des personnages fait renoncer très vite au concept même de héros (d’héroïnes, en l’occurrence) : ces femmes n’ont rien d’extraordinaire. Elles veulent bien faire, mais se retrouvent face aux obstacles du système, face aux réticences de leurs proches, et face à leurs propres limites. Pas question ici de succès assuré, de voie royale ou d’évidences; bienvenue au blues de la mère voyant sa maison se vider de ses enfants, aux complexes et tabous persistants depuis l’enfance ou aux égoïsmes. Le fin équilibre entre vie privée et vie publique est souvent en balance, l’une remettant l’autre en cause et vice versa.

Là où le cinéma américain valorise l’aventure, l’extra-ordinaire, la puissance, le succès par tout moyen utile, les Danois excellent dans ce qui se rapproche d’un éloge de la faiblesse et de l’ordinaire. A défaut d’aventure incroyable, de la sincérité. Des personnages qui, bien que très différents de nous, nous sont bien plus proches. Des situations plus ordinaires, presque quotidiennes. Oh, bien sûr, l’exercice commande quelques rebondissements parfois un peu “gros”, et qui nous rappellent que ce n’est qu’une série. Mais malgré tout, cette recherche sinon du vrai, à tout le moins du réaliste.

Certaines séries françaises sont proches de ce modèle danois, mais sans parvenir à cette sincérité. Sans doute faut-il accuser la tentation d’exploiter à fond le filon rentable : les Français, face au succès, transforment leurs séries en feuilletons au long cours. A contrario, Hjørdis ne connaîtra jamais que ses 4 épisodes de 25 minutes; pour Borgen, l’idée d’une quatrième saison a été repoussée avant même la sortie de la troisième; et l’annonce concernant une nouvelle saison de Rita se fait encore attendre, malgré ses succès… Savoir s’arrêter pour conserver cette sincérité.

Je ne peux donc que vous inviter à découvrir le style danois, unique en son genre, et particulièrement ces trois séries (en VO naturellement, au risque de passer à côté de beaucoup de choses!), pour une immersion dans un nouveau monde cinématographique, biographique et sociographique!

FPitois

[AVERTISSEMENT]

Bien qu’il n’y ait aucune restriction d’âge sur ces trois séries, certaines scènes ou situations assez crues ou violentes ne conviennent pas forcément aux plus jeunes.

Borgen, 3 saison de 10 épisodes (58min), créé par Adam Price, réalisé par Søren Kragh-Jacobsen et
Rumle Hammerich, 2010-2013.
Diffusé en France par Arte (2012) et Teva (2015).

Rita, 3 saison de 8 épisodes (40 min), créé et réalisé par Christian Torpe, 2012-2015.
Diffusé en France sur Netflix.

Hjørdis, 1 saison de 4 épisodes (25min), créé et réalisé par Christian Torpe, 2015.
Diffusé en France sur Netflix.

Notes :   [ + ]

1. Interview de Christian Torpe, réalisateur, et de Mille Dinesen, actrice principale, par Télérama : http://www.telerama.fr/series-tv/rita-une-serie-danoise-ou-il-ne-pleut-pas,114540.php
2. Grand absent au tableau toutefois : le spirituel. Rien d’étonnant toutefois dans une société aussi sécularisée que le Danemark.

2 réponses à “Rita, Borgen et autres séries de fiction sociale : l’excellence à la danoise”

  1. ermort

    Rita comme Hjordis font la promotion de l’homosexualité, sans offrir le moindre discernement sur le sujet, ni de pistes qui construisent vraiment la personne.
    Plutôt décevant, ce politiquement correct si répandu aujourd’hui.

  2. FPitois

    Voilà un exemple assez typique d’oeillières, on confine au pavlovien. Les fictions sociales traitent directement de dizaines de sujets sociétaux différents, mais forcément, c’est l’homosexualité qui prend…

    Dans Rita, l’homosexualité est certes traitée, puisqu’elle concerne l’un des personnages récurrents. De là à parler de “promotion”… Le temps qui lui est consacré est ridiculement faible, et encore, c’est majoritairement pour dénoncer les actes homophobes à l’école ou pour parler des aléas de la vie de tout jeune prenant son autonomie. Un sujet éminemment secondaire : ce n’est pas le thème de la série, ni une problématique directe pour le personnage principal. Et dès lors, rien d’étonnant à ce que cette série ne soit pas un Petit Manuel de Vie à l’Usage des Personnes à Tendance Homosexuelle!
    Mais si vous êtes “déçu” par ces quelques minutes accordées bien indirectement à un sujet actuel, que ne l’êtes-vous pas par la débauche affectivo-sexuelle du personnage principal, autrement plus présente à l’écran, en des termes et images bien moins châtiés ?! Et pourquoi ne louez-vous pas le fait qu’un épisode entier soit consacré au discernement d’une jeune fille souhaitant avorter ? (Pour ne citer, à nouveau, que des thèmes qui font un peu de bruit dans un certain landerneau…)

    Quant à Hjordis, on n’y parle pas d’homosexualité, mais de genre. Un raccourci bien trop fréquent, que la série entend précisément dénoncer.

    Et Borgen, que je vous recommande si vous ne l’avez pas encore regardé, en fait mention mais sans creuser.

    Nous avons ici affaire à des fictions sociales, dont l’objet est de raconter la société actuelle. Ignorer l’homosexualité serait passer sous silence une problématique majeure de notre temps. Proposer un Petit Manuel de Vie, ce serait trahir 1/ le réalisme vers lequel elles tendent, et 2/ le prisme principal choisi par les réalisateurs. Et si vraiment le traitement qu’en font ces séries vous déplaît, voyez donc ce qui se fait en France, avec par exemple Plus belle la vie, une série à l’audience autrement plus importante…

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