Dans le monde sans en être

Périls sur un monde sans verticalité

La perte du sens de la transcendance est une des  caractéristiques majeures de notre société qui désire vivre enfermée dans ses propres limites, dans la clôture de sa propre immanence. Dans ce contexte, le mot « Dieu » possède-t-il encore une signification pour  les jeunes générations élevées dans un climat de laïcisme relativiste, selon lequel toutes les croyances se valent ? « Dieu » semble être devenu en effet une entité imprécise, un vague nuage gazeux à la composition indéterminée.

Cependant l’occultation, sinon le rejet, de toute transcendance, de toute verticalité, par nos sociétés ultra-sécularisées, n’est pas sans conséquences sur le corps politique dans son ensemble. J’en pointerai ici au moins quatre : la légitimité par défaut de la force, la montée du radicalisme islamiste, l’avancée du conformisme, et enfin la course à « l’homme augmenté ».

La force, dernière « valeur » honorée

Une société qui se reconnaît fondée sur une transcendance est une société qui relativise le temps présent, ainsi que ses idoles. Elle ne pense pas que son fonctionnement immanent soit la fin propre de toute chose. Une instance surplomblante (qu’on la nomme Dieu, ou d’un tout autre nom) lui rappelle qu’il existe une vérité capable de juger la marche du monde. Tel n’est pas le cas d’ un monde clos sur lui-même. Celui-ci vit au contraire replié sur lui-même, en régime d’immanence pure, voué qu’il est au relativisme généralisé. En son sein, chacun s’accommode avec sa propre vérité, qu’il bricole dans son coin, ou qu’il accueille de maîtres autoproclamés sur le marché de plein-vent « religieux » ou philosophique.

L’absence de toute transcendance aboutit à la dissémination de « vérités » au rabais. L’individualisme érige chaque opinion en croyance respectable, légitime, parfaitement autorisée à revendiquer pour elle le statut envié de « vérité ». Sans verticalité reconnue, l’arbitraire règne en maître des esprits. L’absence de transcendance signifie qu’il n’y a plus de supériorité, que le Beau et le Vrai sont laissés à l’appréciation de chacun. Au final, l’immanence pure accouche d’un monde sans ordre légitime. Tout se vaut. Rien ne dépasse.

Dans un tel chaos spirituel, quelle valeur possède encore quelque chance d’émerger ? N’est-ce pas la force, elle qui a l’évidence pour elle ? Si le « comment » du fonctionnement des choses prime sur le « pourquoi » métaphysique, seul ce qui « marche bien » tire son épingle du jeu. Bref, ce qui possède pour lui la force, la santé, l’audace, l’absence de scrupule, finit par obtenir les suffrages en sa faveur. Quand « tout se vaut », le plus fort ne trouve plus en face de lui aucune supériorité capable de lui barrer la route. Il impose dès lors son « fait accompli », sans possibilité pour les autres d’en appeler à un fondement  spirituel afin de le contrer.

Ainsi, l’immanentisme pur, que notre modernité tardive nous a vendu comme le comble de l’aboutissement de l’aspiration à la liberté, finit sa course dans l’asservissement à la force, à tout ce qui a l’ « évidence » des faits bruts pour soi, à tout ce qui possède la meilleure  adaptabilité au monde « comme il va ». Tant pis pour les faibles, ou les retardataires…

L’avancée du radicalisme islamiste

Le petit monde politico-médiatique s’interroge inlassablement sur les causes de la montée de l’idéologie djihadiste. Les témoignages abondent : parents ayant assisté, impuissants, à la radicalisation de leur fils ou fille, et qui expriment leur désarroi et leur incompréhension ; fanatiques partis en Syrie, et livrant leurs expériences sur le Net ; repentis qui expliquent les mécanismes de leurs dérives sectaires et meurtrières. La société, abasourdie, assiste à un phénomène qu’elle ne contrôle pas, et sur lequel elle essaye de plaquer des catégories capables de l’expliquer.

Des « experts » de tous bords sont convoqués sur les plateaux-télé afin d’éclairer le grand-public sur cette dérive inquiétante, qui touche des jeunes personnes françaises ayant fréquenté l’école de la République. Chacun y va de son explication. Les idéologues de gauche essayent  de trouver des justifications sociologiques, économiques à cette radicalisation ; ceux plus marqués à droite dénoncent le vide spirituel de notre société, mais aussi la haine de soi qui a irrigué l’idéologie post-coloniale, cette détestation de la France dont les jeunes, partis faire le djihad sous le drapeau noir de Dae’ch, auraient tiré les ultimes conséquences.

La gauche, prisonnière de son angélisme, reste incapable de voir les motivations idéologiques et religieuses de l’islamisme. En cela, ses « experts » sont plus aveugles que ceux du camps d’en face. C’est ici que se font sentir les effets du terrible déni qui frappe le besoin de transcendance. Une certaine élite croit pouvoir y remédier en invoquant en boucle les « valeurs républicaines ». Ces incantations ont leurs limites. La transcendance après laquelle court une partie non négligeable de la jeunesse de France, ne se contentera jamais du substitut, de l’ersatz, de la « laïcité ». Faute de prendre le désir religieux au sérieux, nos experts en djihadisme se condamnent à courir après les événements sans en comprendre ni les tenants ni les aboutissants.

Non pas que la transcendance adorée par le radicalisme islamiste soit un idéal acceptable ! Cette croyance doit être combattue sans répit et sans état d’âme. Cependant, il ne sert à rien de se voiler la face plus longtemps à ce sujet : le radicalisme meurtrier islamiste  constitue bien un phénomène qui touche le religieux, même si on peut le regretter. Y répondre par plus de « social », plus de « luttes contre les discriminations » est une impasse. Le fondamentalisme islamiste reculera à condition que nos esprits se fortifient, c’est-à-dire que nous soyons attirés par plus grand que nous – bref, que nous reconnaissions l’existence d’une vraie transcendance.

Hors de là, il est à craindre que les sirènes du radicalisme ne continuent à propager leurs effets ravageurs sur une jeunesse qui aspire à être prise davantage au sérieux qu’elle ne l’est par ceux qui leur expliquent en quoi devraient consister leurs « libertés ». L’horizontalisme forcené de notre hypermodernité la rend aveugle au sujet des causes qui poussent certains de ses enfants à la détester, alors qu’ils ont grandi en son sein. Cet aveuglement perdurera aussi longtemps qu’elle n’intégrera pas la dimension religieuse dans ses attendus anthropologiques. 

Avancée du conformisme

Cessons de supposer que la confession d’une transcendance, religieuse ou autre, fait automatiquement le jeu du conformisme. Le refus de s’enliser dans la pure immanence représente au contraire la meilleure garantie d’un souci constant d’une justice à rechercher et à concrétiser, à incarner dans des institutions. Ne confondons pas reconnaissance d’une verticalité propre à l’homme, et soumission au « toujours déjà là ». C’est l’inverse qui se produit.

« Si par transcendance on entend un principe dynamique, une ouverture sur plus grand que soi, une place vide qui constitue cette faille dans le corps social, l’empêchant ainsi de clore ou de se boucler sur soi, si elle devient ce qui pousse une société à la non-répétitivité ou à la sortie de l’enfermement sur soi, si elle est puissance agissante dans les esprits, principe de négativité à l’oeuvre devant toute clôture ou toute réalisation prétendument dernière, on s’aperçoit que, même sans référence religieuse explicite, sans reconnaissance officielle d’une ou de religions, aucune société vivante et ouverte ne peut se dispenser de cette référence. » Ainsi, une telle transcendance est ce qui pousse la société à aller de l’avant, à ne pas faire de la liberté un simple slogan idéologique, mais le moteur pour la recherche de plus de justice et de paix. Munie de cette verticalité critique, la liberté, de formelle et individualiste qu’elle reste en postmodernité, deviendra alors agissante et créatrice.

La course après l’homme « augmenté »

En évacuant toute transcendance, la postmodernité se retrouve avec un donné anthropologique auquel est interdit tout au-delà, tout appel à un ailleurs susceptible de l’extraire de sa nature contingente et finie. Face à cette auto-limitation, comment gérer le mécontentement qui ne manquera pas de se manifester avec un tel aplatissement ? Comment faire espérer un « plus » à l’humanité commune ? Comment la faire sortir de sa condition ? Car si l’homme est fini, son désir, lui est infini, et aspire à l’infini.

Privée de transcendance, une seule solution se présentera : travailler le matériau humain afin de l’ « augmenter ». Ainsi naît la tentation du transhumanisme, cette idéologie qui se propose d’utiliser toutes les technologies disponibles (intelligence artificielle, nano-technologies, cognitive, robotique, etc) dans le but de remplacer l’humain par une espèce plus « performante ».

Le transhumanisme découle bien de l’immanentisme. Quand  le donné naturel est considéré comme la totalité de la réalité, seule la démiurgie techno-scientifique est capable de gérer le désir d’infini inhérent à l’être humain. Avec elle l’homme estime être en mesure de « se dépasser » tout seul. Un tel prométhéisme n’est pas la moins redoutable des conséquences d’un sécularisme intégral.    

Si nos sociétés désirent lutter contre la violence, le culte de la réussite brute, le fanatisme islamiste le conformisme et le transhumanisme, elles n’auront pas d’autre choix que de s’extraire au préalable du plan unidimensionnel de la pure horizontalité. Sinon, il est à craindre que de mauvaises surprises ne nous attendent dans les temps prochains.

Jean-Michel Castaing

2 réponses à “Périls sur un monde sans verticalité”

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