Dans le monde sans en être

Marcher pour la vie : l’inspiration américaine

MFL2016

#Whywemarch représente le mot d’ordre emblématique de la Marche pour la Vie américaine, qui s’est déroulée il y a quelques jours à Washington DC. Indépendamment de tout mouvement ou institution, nous nous y sommes retrouvés avec quelques amis français. Engagés contre « la culture du déchet », chacun sur son terrain avec ses intuitions, clercs et laïcs, nous souhaitions comprendre de l’intérieur les leviers de la mobilisation américaine. De ce périple prolongé par une tempête de neige, trois enseignements majeurs peuvent être retenus.

La persévérance d’une mobilisation enthousiaste

Depuis que l’arrêté Roe v Wade a été rendu en 1973 par la Cour suprême des Etats-Unis, autorisant l’avortement dans chaque état, des marcheurs irréductibles ont fait le serment de se retrouver chaque année. La date exacte de l’anniversaire, qu’il neige ou qu’il vente, plantée au milieu de la semaine scolaire, sonne le rassemblement de tous les acteurs de la culture de vie. Autour de la marche, les initiatives s’agrègent et se multiplient, des plus sages au plus baroques. L’addition prime la division. La cause l’exige. Pour les organisateurs, il importe que l’enthousiasme et la bienveillance traversent l’événement, condition de son attractivité médiatique, politique et ecclésiale.

La dimension confessionnelle est paisiblement assumée. La marche commence à l’issue du fameux pledge of allegiance, le serment au drapeau. Puis, les pasteurs évangéliques, aux côtés des hiérarques orthodoxes, bénissent une foule très majoritairement catholique. Au pied du podium, la fondation des mouvements prolife juifs agite sa pancarte. Les slogans se percutent : la justice sociale commence dans le ventre de la mère, nous sommes la génération qui aime la vie, défendons la vie, la vie est un don, nous sommes des féministes provie… Aux côtés des politiques, de nombreux et nouveaux témoignages inspirants sont délivrés. Cette année, celui d’une figure emblématique du féminisme libéral new yorkais, précède celui d’un champion national de football américain. Même tonalité joyeuse, conquérante et contagieuse.

Le rassemblement est l’occasion de faire bouger les lignes auprès de l’opinion publique. Le sondage du très consensuel Institut Marist Poll, commandé par les Chevaliers de Colomb, représente un outil efficace de suivi de l’opinion publique américaine. Après huit éditions, le dernier millésime est instructif et révèle que l’opposition assez binaire entre prolife et prochoice pourrait vite se révéler obsolète et limitante. Par delà ce clivage, il apparaît désormais que près des deux tiers des américains expriment un malaise face à la réalité de l’avortement. Plus significatif, près de 81 % des personnes sondées sont en attentes de restrictions sur ce sujet dramatique de société. Politique des petits pas et intelligence tactique.

Une jeunesse à l’avant garde

Toute la jeunesse américaine est désormais confrontée directement au drame de l’avortement. Cette année, le thème de la marche était celui du féminisme prolife, protégeant précisément la mère et son enfant, associés à la même réalité de la grossesse et au défi de la vie. Lors des tables rondes, de jeunes et très jolies jeunes femmes partagent leur expérience d’avoir gardé leur enfant ou au contraire, de s’en être séparé tragiquement.

Les tee-shirts arborés « I regret my abortion » témoignent du long travail de guérison et de réparation  parcouru, les conduisant au témoignage apaisé. Le rassemblement est un rendez-vous incontournable pour les élèves et étudiants des établissements scolaires catholiques de la côte Est. Pour beaucoup de jeunes, la marche pour la vie s’inscrit comme une étape initiatique, attendue et préparée. Elle représente l’événement militant de leur adolescence et incarne, dans la rue, le point de convergence d’un catéchisme et d’un enseignement social directement puisé à l’enseignement de Saint Jean Paul II. Les jeunes catholiques se retrouvent dans la liesse militante, mais aussi, le recueillement face à la gravité des enjeux.

Ils assument une identité que nous qualifierions de « communautaire » comme on assume très simplement son appartenance à une équipe. Non pour se contempler, se compter, se replier sur ses idées mais au contraire pour mieux se confronter au monde, avec résolution mais détachement. Point d’hystérie. L’esprit de dissidence est assumé intérieurement et pacifiquement. De façon soft, sur un horizon vaste et imprévu, les jeunes engagés dans la culture de vie veulent moins convaincre que dire.

L’engagement de l’épiscopat catholique américain

La veille de la grande marche, l’immense Basilique de l’Immaculée Conception de Washington, leur « Notre Dame », une sorte de basilique de Montmartre lumineuse et surdimensionnée, déborde d’une foule jeune et joyeuse. L’assistance se répand dans les chapelles latérales et envahit la crypte. La liturgie débute au son des cuivres solennels et des chants traditionnels. La procession ample se déploie pendant une bonne demi-heure. Autour de plusieurs centaines de séminaristes et prêtres, une vingtaine d’évêques et cinq cardinaux prennent place dans le chœur de la basilique. Au gré de la cérémonie, notre délégation de frenchies s’enorgueillit des œuvres de compositeurs français et de l’invocation, dans les méditations et intentions, de nos saints nationaux.

Nous percevons une forte cohésion, un esprit unitaire inédit dans la vaste enceinte historique du catholicisme national. Les fidèles font corps autour de leurs pasteurs, eux-mêmes heureux, jubilant au milieu de leurs ouailles. Nous sommes associés à une réunion de famille. L’homélie vibrante du truculent Cardinal Dolan, archevêque de New York, appelle à l’engagement de tous, « apôtres bénis, vivants et rayonnants de la culture de vie ». L’exhortation est vibrante et enjouée, mélange d’urgence, d’exigence et de tendresse. Les propos positifs témoignent de cet esprit américain, binaire et enfantin peut être, mais surtout, enthousiaste et pionnier. Nous sommes au cœur spirituel de ce pays où tout, à force de volonté et de bénédiction divine, devient possible.

En discutant avec des leaders catholiques américains, nous percevons une grande espérance pour les années à venir. Si la cause du mariage gay semble entendue, celle de l’avortement pourrait basculer. Bien souvent, nous savons que ce qui traverse la société américaine s’importe en France. Souvent le pire. Acceptons le meilleur. Ce mouvement interviendra parce que la vérité l’emporte sur le mensonge et que le corps des femmes, sentinelles de l’invisible, ne ment pas.

Les catholiques sont engagés avec émotion et raison dans la culture de vie, employant sans états d’âme, les deniers outils de marketing relationnel. Leur engagement est professionnel est également nourri par un esprit singulier de communion entre acteurs laïcs et religieux. La puissante Conférence des évêques américains met tout son poids dans la bataille. Autour de ce sujet sensible et délicat, le lien entre la France et les Etats-Unis est désormais établi. Dès demain, nos expertises et nos bonnes pratiques se partageront, afin de s’adapter au mieux à la singularité de chaque situation.

En France, les salles d’attente de diverses officines médicales et paramédicales regorgent de victimes silencieuses et désormais moins consentantes de ce drame intime. Car le réel reprend ses droits, de façon implacable. Des droits de vie. C’est tout cela qui justifie ainsi les assauts déjà obsolètes et presque désespérés des gouvernants, afin d’asseoir et promouvoir ce supposé droit fondamental à l’avortement. La réalité, c’est que l’opinion, sait, dans son intimité, qu’il est un douloureux drame humain. Que la vie est courte et que les drames sont évitables, pas promulgables.

Pour demain, le bon sens aiguisé et politique des laïcs, habilement unis à leurs pasteurs, laisse augurer de belles choses. En France, la confiance dans les nouvelles générations est immense. La lettre récente de nos évêques français – sur le droit à l’avis pour la vie – – sonne déjà comme une bénédiction ; l’avènement qu’une bascule est envisageable dans les décennies à venir. Prenons date. Sur le temps long, au pays du rêve américain, impossible n’est pas français.

Arnaud Bouthéon

Washington – Paris, 29 janvier 2016

3 réponses à “Marcher pour la vie : l’inspiration américaine”

  1. Simone

    C’est quoi l’alternative à l’alternative pro-life VS pro-choice?

  2. François

    Merci pour cet article clair et inspirant pour agir dans notre pays.

  3. Boutheon

    Le paradoxe est qu’en France, la culture de vie doit passer politiquement par un positionnement pro-choix afin de proposer un espace de liberté pour choisir la vie. Autre paradoxe : les mouvements pro-GPA et transhumanistes se revendiquent pro vie. La vraie question est donc la suivante : la vie est-elle une réalité qui me dépasse, que je reçois, que je respecte ou est-elle une donnée que je bricole, que je m’approprie et contrôle ? Question d’anthropologie qui tangente le religieux.

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