Dans le monde sans en être

La Vierge de Noël et la Trinité

Mosaïque de Marko Ivan Rupnik, s.j.

Mosaïque de Marko Ivan Rupnik, s.j.

Au-delà de la scène attendrissante

En ce temps de Noël, les croyants pensent naturellement que jamais Marie n’a été plus proche de Jésus, le Fils bien-aimé du Père, qu’en cette nuit très sainte. Elle vient de l’enfanter à Bethléem. Cette naissance porte à son comble, à son maximum, sa proximité avec lui. Entre un enfant et sa mère, la communion est en effet totale durant les premiers temps qui suivent la naissance.

Cependant, une question se pose ici. Jésus n’est pas seulement un homme comme nous. Il est également le Sauveur, le Fils éternel du Père, né de Dieu avant tous les siècles. Avec la venue de l’Emmanuel (autre nom de Jésus, qui signifie « Dieu avec nous ») dans notre monde, l’enjeu n’est pas seulement sentimental, affectif, ou de « développement personnel ». Il est surtout théologique et sotériologique, c’est-à-dire qu’il concerne le salut ainsi que la modalité de la présence de Dieu dans le monde, et enfin notre vocation terminale.

Si je rappelle ces points, c’est afin de souligner qu’il ne faut pas réduire l’élan du coeur de Marie vers son divin Fils à sa dimension affective. Comme toutes les mères, la vue de Jésus la transporte, la fait « fondre » littéralement. Cependant, son regard vers lui ne s’arrête pas aux sentiments. Il ne s’agit pas seulement pour elle de s’attendrir, mais de contempler, d’entrer plus profondément dans le mystère.

La réponse d’amour d’une femme libre

Car Marie sait. Elle connaît le secret du Roi. Elle connaît la provenance du fils qu’elle vient de mettre au monde, cet enfant  qu’elle lange à Bethléem. Elle sait qu’elle l’a conçu par l’action de l’Esprit Saint. Elle sait, comme l’ange le lui a révélé à l’Annonciation, que le trône de David lui est promis. Elle sait qu’il est le propre Fils de Dieu.

Dieu ne pouvait pas en effet demander à Marie son consentement pour enfanter charnellement son Fils dans le temps des hommes, sans lui révéler en même temps l’identité de Celui qu’elle mettrait au monde. Sinon, c ‘eût été de Sa part manquer de respect à Sa créature préférée. Marie devait prononcer son Fiat, son « oui », à l’Incarnation, en toute connaissance de cause. Sinon, elle aurait été Mère de Dieu à son insu ! Un peu comme certains exégètes soi-disant plus savants que les autres, qui vous expliquent doctement que Jésus a sauvé le monde par sa mort sans savoir lui-même que son sacrifice possédait cette vertu expiatoire et rédemptrice !

Dieu nous aime. Aussi nous veut-Il libres. Un amour sans liberté est une contradiction dans les termes. Dieu désire que nous nous décidions pour Lui librement et en vérité. Il ne force jamais sa créature.

C’est la raison pour laquelle Il a demandé à Marie de devenir la propre mère de son Fils. Il ne s’est pas servi d’elle comme d’une « mère porteuse ». De son côté, elle Lui a répondu avec l’élan de son coeur de servante humble et réfléchie, en personne responsable.

Initiée depuis le début au projet de Dieu

Cela explique que la proximité de Marie avec le Fils éternel ne date pas de Noël. Cette proximité s’enracine dans le projet divin auquel elle a été initiée bien plus tôt. L’enfant qu’elle met au monde à Bethléem, Marie en connaît la provenance, elle sait qu’il vient de Dieu. Elle est consciente qu’il représente l’accomplissement d’une promesse qui court tout au long des Ecritures d’Israël. Simultanément, elle a l’intuition que cette naissance est le commencement d’une aventure qui dépasse de très loin sa sphère personnelle, ou celle de sa famille ou sa tribu.

Toutefois, cet enfant, aussi proche qu’elle soit de lui, reste pour une part un mystère pour elle. Voilà pourquoi on ne peut réduire la proximité de la Vierge à Jésus à la simple dimension affective. Marie a conçu avec sa foi avant de le faire dans son corps, écrivait Saint Augustin. Or, cette foi ne s’est pas volatilisée à Noël. Le mystère demeure !

L’enfant qu’elle tient dans ses bras, elle sait qu’il est Fils de Dieu, Dieu lui-même ! Elle entoure Celui qui ne peut être contenu par rien, l’Illimité en personne ! Elle lange un  nouveau-né, qui a été engendré par le Père avant les siècles ! Elle berce l’Eternel qui n’ a jamais connu de commencements dans le temps ! Comment le mystère disparaîtrait-il avec de tels défis lancés à la raison ?

Proximité et mystère

Seule la foi est capable d’intégrer ces paradoxes. Lesquels sont incompréhensibles sans croire à la dimension trinitaire de Dieu. En effet, la Vierge de Bethléem n’est pas seulement en communion de coeur, en ces jours de Noël, avec son Fils, mais aussi avec le Père qui le lui a donné, et avec l’Esprit, en lequel elle s’émerveille et rend grâce pour un tel don. La Vierge est la première spirituelle (et théologienne) trinitaire de l’histoire !

Le Dieu-Trinité a bien agi dans son existence, comme Il ne fera jamais avec aucune créature ! Cependant, malgré la présence bien concrète, bien palpable, de Jésus dans ses bras, ce qui est en train de lui arriver à Noël est tellement inouï, tellement déroutant, tellement merveilleux, qu’il lui faut le secours de la foi pour le croire, pour tenter humblement de commencer d’en prendre la mesure (dans les limites de notre intelligence humaine) !

Oui, elle a bien enfanté le Fils éternel du Père ! Oui, Dieu nous aime au point de nous livrer Celui qui Lui est plus cher que Lui-même ! Qui aura assez de mots pour dire l’inouï de cet Amour qui passe toute compréhension ?

La proximité déroutante de l’événement de Noël n’annule pas le mystère. Voilà pourquoi Luc décrit la Vierge comme celle qui « conservait avec soin tous ces paroles-événements, les rassemblant dans son coeur » (Lc 2,19). Pour Marie, la présence concrète de Jésus ne rend pas les actes de Dieu plus évidents pour autant. Comme nous, elle chemine dans la foi. Elle creuse la signification des événements de Noël, les éclairant les uns par les autres.

Dieu toujours plus grand

Un tel Amour inimaginable est bien la nature de Dieu, puisque Dieu est l’Incompréhensible par excellence ! Dieu n’a jamais été aussi proche de nous. Cependant, Il reste tout aussi mystérieux dans son excès de lumière.

Marie sait. Pourtant elle reste bouleversée. Bouleversée par tant d’amour, cet Amour que Dieu manifeste en actes onéreux, pour les pauvres pécheurs que nous sommes. Mystère de Sa miséricorde. Dieu assume une généalogie humaine, où se côtoient justes et pécheurs. « Les premiers seront les derniers » dira-t-Il plus tard. Comme si Dieu désirait se surpasser toujours plus en miséricorde. Non content de Se pencher sur notre misère, voilà qu’Il l’assume en cette nuit de Noël, en s’insérant dans une généalogie faite de hauts et de bas !

En Lui coïncident abaissement et élévation. Sa gloire consiste à venir chercher la brebis perdue. Abaissement qui n’enlève rien à Sa divinité, puisque celle-ci a pour nature l’Amour. Dieu toujours plus grand, même au sein de la plus grande proximité !

Une proximité appelée à s’approfondir

Marie sait tout cela, et cependant elle est débordée. Elle le sera d’ailleurs de plus en plus au fur et à mesure que son Fils grandira. Sa foi ne cessera jamais de s’approfondir. Jusqu’à la foi pure au pied de la Croix.

La maman de Bethléem est proche de son enfant. Cependant cet enfant ne lui appartient pas tout à fait. Il est celui de la promesse faite à Israël, et surtout le Fils du Père. Sa proximité avec lui aura à s’affiner au fil du temps. Marie deviendra toujours plus proche de Jésus, mais au prix de quels renoncements !

Pour l’heure son bonheur est parfait à Bethléem. Mais Dieu est toujours plus grand. Marie grandira dans la proximité de coeur avec son Fils. Elle sera sa première disciple. Au prix de quels sacrifices !

Marie la contemplative

La mère de Jésus n’en reste pas à l’attendrissement. Dans le visible, elle discerne l’invisible. Dans Jésus, elle discerne la tendresse du Père et de l’Esprit.

La Vierge de Noël n’est pas seulement la patronne de toutes les mères du monde. Elle l’est aussi de tous les théologiens ! Son coeur n’est pas seulement sentimental. Il s’élève jusqu’au don de sagesse, ce don de l’Esprit qui nous fait goûter la saveur de l’Amour transcendant de la Trinité. La Vierge de Noël regarde Jésus en Dieu.

Elle n’oublie pas les hommes pour autant. Mais elle sait qu’il n’est pas de manière plus respectueuse de les aimer que de les aimer en Dieu. C’est-à-dire que pour elle, le fils qu’elle tient entre ses bras n’est pas seulement le « petit Jésus » attendrissant, mais surtout le Fils donné au monde par le Père, le Fils donné pour notre adoption filiale divine.

Mère contemplative, faites-nous connaître et aimer Dieu comme vous le fîtes à Bethléem ! Mère ajustée au Coeur de Dieu, rendez-nous ses parfaits adorateurs !

Faîtes-nous toucher du coeur la hauteur, la largeur et la profondeur de Son incompréhensible Amour !

Jean-Michel Castaing

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