Dans le monde sans en être

Rencontre avec Marc Ozilou : “entrer dans le monde de la théologie médiévale”

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À l’occasion
du lancement MagisterSententiarum.com, site consacré à la théologie et à la philosophie médiévale, les Cahiers Libres ont rencontré Marc Ozilou, l’un de chercheur à l’origine de ce projet. Baigné de théologie et de philosophie médiévale, Marc Ozilou a consacré une bonne partie de son travail à la traduction et à l’étude de saint Bonaventure (XIIIe s.).

DSCN1070Cahiers Libres : Cher Marc Ozilou, vous animez le Groupe de Recherche Pierre Lombard. Une rapide recherche internet apprendra à nos lecteurs que ce « Pierre » vécu au début du XIIe siècle. Qui est-il et pourquoi vous intéressez à lui ?

Marc Ozilou : La biographie de Pierre Lombard (v.1095-1160) croise la plupart des grands théologiens de son siècle. En 1136, Bernard de Clairvaux le recommande comme étudiant aux chanoines de Saint-Victor (Paris). S’il ne semble pas avoir rencontré Pierre Abélard, il n’en adopte pas moins la raison dialectique et impose sa méthode de questionnement à l’enseignement de la théologie. Ce qui lui vaudra d’être associé non seulement à Abélard, mais aussi à Gilbert de Poitiers et à Pierre de Poitiers (son disciple) dans le pamphlet Contra quatuor labyrinthos Franciae (1177) que Gauthier de Saint-Victor dirige contre les tenants de la nouvelle théologie. Enfin, sous la présidence du pape Eugène III, il participe au concile de Reims (1148). Il assiste à la confrontation entre Gilbert de Poitiers et Bernard de Clairvaux, où l’un et l’autre tirent leur argumentation des Pères de l’Eglise. Or Eugène III ne condamne pas Gilbert ; une nouvelle voie était ainsi ouverte dans la confrontation des textes patristiques au sein de l’Eglise. Bien plus, un tel débat se devait d’être renouvelé et s’étendre à toute la théologie. Ce que P. Lombard s’essaya à réaliser en rédigeant son maître ouvrage : les Quatre livres des sentences.

CL : Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur ces ‘Sentences‘ ? 

MO : Écrites au milieu du XIIe siècle les Sentences sont devenues par la suite, notamment suite à la recommandation du Concile de Latran (1215), le manuel de base de l’enseignement de la théologie dans l’ensemble des universités européennes des XIIIe au XVIe siècle. C’est en dire l’importance. Les esprits les plus brillants de cette période – pensons à Thomas d’Aquin, Bonaventure et Duns Scot, furent en effet amenés à étudier ce texte, puisqu’il fallait avoir produit un « Commentaire des Sentences » pour obtenir le titre de maître et pouvoir seulement alors occuper une chaire de théologie. Le livre I présente la doctrine trinitaire. Le livre II concerne la création, la grâce et le péché. Le livre III expose la christologie et les vertus chrétiennes. Le livre IV expose la théologie des sacrements et des fins dernières. Son enseignement a quant à lui pour fondement la théologie augustinienne autour de laquelle sont rassemblés l’enseignement patristique (Ambroise, Jérôme, Hilaire, Grégoire, etc.) et celui des maîtres (Hugues de Saint-Victor, Pierre Abélard, Gilbert de Poitiers, etc.) ; la théologie orientale y est représentée, pour l’essentiel, par La foi orthodoxe de Jean Damascène.

Le grand mérite de Pierre Lombard, comme le dit une catéchèse de Benoît XVI (2009), est d’avoir mis en ordre tous les documents, qu’il avait rassemblés et sélectionnés avec soin, d’une manière systématique et harmonieuse. En effet, une des caractéristiques de la théologie est d’organiser de manière unitaire et ordonnée le patrimoine de la foi […]. La vision d’ensemble qui s’en retire, inclut presque toutes les vérités de la foi catholique. Ce regard synthétique et la présentation claire, ordonnée, schématique et toujours cohérente, expliquent le succès extraordinaire des Sentences de Pierre Lombard. Elles permettaient un apprentissage sûr pour les étudiants, et un large espace d’approfondissement pour les maîtres, les enseignants qui s’en servaient […]. Je désire souligner que la présentation organique de la foi est d’une exigence inaliénable. En effet, les vérités individuelles de la foi s’éclairent mutuellement et, dans leur vision totale et unitaire, apparaît l’harmonie du plan de salut de Dieu et la centralité du Mystère du Christ. Sur l’exemple de Pierre Lombard, j’invite tous les théologiens […] à toujours tenir présente la vision tout entière de la doctrine chrétienne contre les risques de fragmentation et de dévaluation des vérités individuelles d’aujourd’hui.

CL : Le 28 janvier, en la fête de saint Thomas d’Aquin, vous ouvrirez un site internet consacré aux Sentences de Pierre Lombard et à ses commentaires. À quoi ce manuel de théologie du XIIe siècle pourrait-il bien nous servir ? En quoi consistera ce site internet ?

MO : Je crois que tout est expliqué dans notre page d’accueil ; je vous renvoie donc à l’adresse du site : MagisterSententiarum.com. En deux mots, ce site regroupera les Sentences de Pierre Lombard, mais également les commentaires les plus importants jusqu’au XVIIe siècle : Nous débutons avec les auteurs suivants : Pierre Lombard, Pierre de Poitiers, Maître Bandinus, Guillaume d’Auxerre, Alexandre de Halès, Albert le Grand, Bonaventure, Thomas d’Aquin, Jean Duns Scot et Denys le Chartreux.

Puisque ces auteurs se reprenaient les uns et les autres et se citaient mutuellement – ce qui crée proprement une tradition théologique – le principe du site est de redoubler cette intertextualité, le fait de pouvoir lier ces textes les uns aux autres à travers leurs citations, de l’hyperlien informatique. Ainsi, ce que le chercheur a préparé, l’internaute pourra le retrouver d’un simple clic.

Ce site servira donc aux chercheurs : tous les grands noms du Moyen Age ont commenté les Sentences. Personne ne peut donc faire l’impasse sur ce genre de texte, fût-il qu’une œuvre de jeunesse pour certains. Le rapprochement sur un même site de ces différents textes approfondira la connaissance respective des uns et des autres. Nous invitons également les chercheurs qui le souhaitent à collaborer avec nous. Pour la personne qui n’a entendu parlé que de l’un ou l’autre auteur, le site lui propose à partir de ce qu’il sait d’entrer dans le monde de la théologie médiévale. Enfin, pour celui qui ne lit pas le latin, mais cherche à développer sa culture chrétienne, nous proposerons au fur et à mesure une traduction de ces textes.

CL : La création de ce site internet marque-t-elle un certain regain d’intérêt pour la philosophie et la théologie médiévale ?

MO : Je ne sais pas. Il me semble que les études médiévales, telles qu’enseignées jusqu’à présent, ont perdu leur auditoire. Ce site propose une nouvelle façon de travailler. L’hyperlien vous permet de lire ces textes de l’intérieur. J’aime utiliser l’image médiévale du bâtisseur d’une cathédrale. Regardez ces plans ; vous n’avez pas de vue de dessus, comme le font les architectes d’aujourd’hui. Le maître d’œuvre médiéval établit ses plans de l’intérieur du bâtiment, et les développe de la même façon. Il se situe donc de la même manière que celui qui, plus tard, viendra assister aux offices célébrés dans la cathédrale. C’est de ce centre là qu’il faut « comprendre » la cathédrale. De même, les mesures qu’il utilise sont liées au corps humain (la paume, la coudée, etc.). C’est donc bien à partir d’un corps humain présent à l’intérieur de la (future) cathédrale que celle-ci doit se construire. Il en est de même pour les Sentences et les commentaires. Tout comme celui qui assiste à l’office à la cathédrale retrouve la place du maître d’œuvre, le lecteur doit pouvoir reprendre la place de l’auteur, lorsqu’il lit les Sentences ou les commentaires. C’est ce que lui propose ce site. À lui, ensuite, de l’habiter de tout lui-même, de ses propres questions, de ses recherches, de ses désirs.

CL : Aux Cahiers Libres, nous faisons parties des nombreux jeunes chrétiens qui cherchent aujourd’hui à unir vigueur de l’esprit et ardeur de la foi, Pierre Lombard et ses commentateurs pourraient-ils être bons « maîtres » pour nous ?

MO :Vous n’avez qu’un seul maître, le Christ, dit l’Evangile. Il ne faut donc pas nous leurrer, rechercher chez le Lombard, Bonaventure ou Thomas d’Aquin, du « prêt-à-penser », comme existe du prêt-à-porter, pour en revêtir nos esprits. Ceci n’est pas encore penser. Il faut, comme le faisaient eux-mêmes les maîtres de cette époque, s’approprier ces textes à travers un nouveau questionnement – une culture du débat dirait-on aujourd’hui – où tout énoncé théologique peut être remplacé par un plus pertinent en raison d’une nouvelle considération ; de la même façon qu’on rouvre un procès en raison d’un nouvel élément.

Rappelons ce double évènement : Pierre Lombard failli être condamné pour ses positions christologiques par le Concile de Latran III (1179), tandis que sa doctrine trinitaire fut au contraire mise en valeur par le Concile de Latran IV (1215). à tel point que, fait unique dans l’histoire, le pape Innocent III ne craint pas de revendiquer la doctrine du Lombard et, fait unique dans l’histoire, de mentionner son nom : Quant à nous, écrit-il, avec l’approbation du saint concile universel, nous croyons et affirmons, avec maître Pierre [Lombard], que…

Avec Pierre Lombard, les médiévaux s’élevaient à la hauteur des Pères de l’Église.

CL : Pourriez-vous nous partager une perle médiévale que vous auriez trouvée dans ces Sommes théologiques et qui serait à même d’éveiller notre curiosité ?

MO : Comment choisir ? Que mes amis ne m’en veuillent pas. Je citerai mon auteur de prédilection, le franciscain Bonaventure (XXe conférence sur les 6 jours de la création, 1273). Il s’agit de l’âme au sommet de l’illumination mystique : l’expérience de saint Benoît, telle que rapportée par Grégoire le Grand, sert ici de modèle.

“C’est pourquoi Grégoire se demande : « Que ne verraient pas ceux qui voient celui qui voit toutes choses ?». L’âme du bienheureux Benoît fut fort contemplative, elle qui vit le monde entier en un seul rayon de soleil. Lui-même n’avait pas beaucoup étudié et ne possédait pas de livres, puisqu’il avait quitté le monde à l’âge de treize ans […]. Comme dit Grégoire, ce n’est pas le monde qui fut resserré dans un rayon de soleil, mais son esprit qui fut dilaté, lui qui vit toutes choses en celui qui, par sa grandeur, rend toute créature étroite, petite et modeste. C’est pourquoi il est écrit dans le Livre de la Sagesse : « Le monde entier est devant toi comme ce qui fait pencher la balance et comme une goutte de rosée matinale ». Dans le Livre de la Sagesse, il est dit de cette clarté : « Elle est, en effet, plus belle que le soleil, elle surpasse toute la disposition des étoiles, comparée à la lumière, elle l’emporte ».

[Bonaventure commente alors] Considère que dans l’âme contemplative s’inscrit l’univers tout entier, y compris chacun des esprits célestes qui porte l’univers tracé en lui, et même le rayon divin qui contient l’univers tout entier et la totalité des êtres spirituels. Ainsi, dans l’âme contemplative se trouvent de merveilleuses lumières et une merveilleuse beauté. C’est ainsi donc que le monde, beau de haut en bas et du commencement à la fin, qui est inscrit dans l’âme, fait d’elle un miroir : que chaque esprit est un miroir et que dans l’âme naît une merveilleuse pluralité, un ordre supérieur et une proportion suprême. L’ensemble des esprits est beau, parce que toutes les fois que dans l’âme, la disposition du monde entier, celle des esprits bienheureux et celle du rayon divin resplendissent ainsi en elle, autant de fois se produit en elle un merveilleux éclat de lumière, et autant devient-elle plus belle que le soleil. Derechef, le rayon, qui est dans l’âme, contient toute la disposition [du monde] et représente toutes les interprétations de l’Ecriture ; tandis que l’âme est absorbée en lui par une transformation de l’esprit en Dieu, qui surpasse alors toute la disposition des étoiles.”

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Propos recueillis par Benoît.

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