Dans le monde sans en être

Islam comme civilisation politique

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Qu’est ce qu’une civilisation ?

Il est assez courant de lire en substance dans les journaux cette proposition : la théorie de Samuel Huntington sur le « clash des civilisations » est fausse, dangereuse et il faut à tout prix éviter que de se l’approprier parce qu’alors ces prédictions s’auto-réaliseraient dramatiquement.

Que dit littéralement Huntington ? Comment définit-il la civilisation ?

Dans le contexte de 1993 et de la fin de la Guerre froide, Huntington veut expliquer le nouvel (dés)ordre mondial. À la fin de l’idéologie, il oppose l’émergence de la religion comme moteur de conflit. Pour lui, la civilisation répond à cette question : qui suis-je ?

Selon Huntington, la civilisation définit par religion est pour un individu le niveau d’identité le plus fondamental. Qui suis-je ? La réponse fondamentale est pour lui « je suis orthodoxe », « je suis musulman », « je suis juif ». Il divise de fait le monde en civilisations distinctes qui s’opposent en constante compétition. C’est ainsi qu’il prédit une guerre civile en Ukraine à la frontière entre la civilisation européenne « catholique/ protestante » et la civilisation russe « orthodoxe », ou bien qu’il prédit un conflit au Soudan entre la civilisation musulmane et la civilisation africaine « religions traditionnelles ». Finalement, il entend constater que la civilisation musulmane a des frontières sanglantes, en conflit meurtrier avec tous ses voisins. La civilisation est donc pour Huntington ce qui définit l’identité, en ce qui rend unique et donc différent des autres.

Mais un autre auteur, Karamustafa 1Karamustafa, “Islam: A Civilizational Project in Progress,” Progressive Muslims, 98-110 , introduit plutôt la civilisation comme un noyau d’idées et de pratiques. Dans ce cas, la civilisation est médiatrice pour l’identité de chacun, c’est à dire qu’elle est un cadre commun dans lequel les personnes se réalisent.

Je tente ici de discuter cette approche civilisationnelle vis à vis de la modernité. Mon point de vue est que l’Islam, depuis son origine, est fondamentalement d’ordre social, politique : il fournit un cadre pour l’existence de chaque personne. En ce sens, l’Islam est une civilisation au sens de Karamustafa mais contestée par la société moderne, du moins ici dans le cadre politique.

Islam comme société fondamentalement politique

Contexte politique : l’Arabie tribale entre grands empires

Le prophète Mahomet, orphelin né vers 570, est recueillit par son oncle dans le clan des Quarysh. Il grandit dans une Arabie tribale et syncrétique (la Kaba de la Mecque est déjà un sanctuaire pour un ‘associé’ d’Allah le dieu créateur, la Sunna est alors le récit des héros passés) mais au contact de trois systèmes déjà en place. D’abord, le judaïsme (dieu unique) est dispersé dans la péninsule depuis la destruction du Temple en 70. Ensuite, le christianisme est présent dans la région au travers de nestoriens et de monophysites (vision controversées de la nature de Jésus) ou dans l’Empire Byzantin (330-1453). Enfin, le zoroastrisme (duel cosmique entre le Bien et le Mal) est religion officielle de l’Empire Sanasside (224-651, actuel Iran)

Mahomet, réputé pour son honnêteté (surnom ‘digne de confiance’) se marrie avec Khadija, riche marchande. La protection de l’oncle Abu Talib et de Khadija est importante.

Notamment, lorsque Mahomet affirme en 610 recevoir des révélations de l’ange Gabriel.

Origine : Naissance de l’umma- communauté

Mahomet prêche alors un Dieu unique et son message rencontre l’opposition des chefs locaux, en raison de sa popularité. En effet, dans une société de tribus, il propose un nouveau lien de hiérarchie, menaçant l’autorité des chefs ou bien des gardiens de la Kaba.

En 619, « année de douleur », Mahomet est mis en difficulté après la mort de sa femme et de son oncle. En 620, il fait alors l’expérience d’un Voyage nocturne, transporté à Jérusalem (isra) puis montant au paradis (miraj).

En 622, année 1 du calendrier musulman, c’est l’Hégire. Mahomet quitte la Mecque avec ses partisans pour se réfugier à Médine. A ce moment, l’Islam n’est plus seulement un message mais une communauté. D’une part, la vie de cette communauté à Médine va servir de référence et d’autre part cette communauté est définie comme devant réguler le monde, au nom de l’unicité de la vérité (le concept clé du message est tawhid- c’est à dire l’unicité de Dieu). C’est ainsi que Médine et la Mecque s’affrontent dans une lutte existentielle entre 624 (bataille de Badr) et 629 (prise de la Mecque).

Mahomet meurt en 632 et à cette date, la quasi totalité de la péninsule arabique s’est ralliée à son autorité, adoptant l’enseignement venant de Dieu.

Mais à sa mort, cette autorité sur un territoire soulève une question politique : comment basculer d’une autorité basée sur une élection divine à une autorité issue d’une transition de pouvoir. Ce point de l’autorité est ce qui divise sunnites et chiites. Ali, cousin et confident du prophète est absent au moment de la désignation d’Abu Bakr comme successeur calife (‘représentant’ 632-634) de Mahomet par la communauté de Médine. Abu Bakr, Umar (634-644), puis Uthman (644-656) étendent le territoire musulman jusqu’en Afrique du Nord et l’Asie du Sud-Est. Mais Umar et Uthman sont assassinés par des rebelles. Lorsqu’Ali parvient enfin à devenir calife en 656, il fait face à une première fitna (guerre civile, littéralement ‘catastrophe’) et est assassiné à son tour en 661. Muawiya se déclare alors calife et sa dynastie, les Umayyads, va persécuter les descendants d’Ali (Karabala 680), donnant naissance à la scission sunnites (descendants des Umayyads)- chiites (descendants d’Ali)

Dès son début historique, l’Islam s’est constitué comme une communauté revendiquant l’autorité politique, en raison de son élection divine mais au prix d’une guerre civile.

Transmission : Le « style généalogique » Jonathan Berkey 2The Formation of Islam, Cambridge University Press, January 1999

Le cœur de l’Islam est le Coran. Ce sur quoi je veux insister est comment une civilisation –ensemble de pratique- entière s’est développée par la transmission de ce message.

Depuis son étymologie même –Coran signifie récitation- le livre saint à vocation à transmettre littéralement le verbe de Dieu, dicté en Arabe par l’ange Gabriel. Une traduction n’est pas possible dans le sens où il est considéré comme un miracle (ijaz) littéraire : c’est à dire que le terme ayat (verset) désigne l’activité même de Dieu.

Le Coran a été compilé par écrit sous Abu Bakr, premier calife, parce que les disciples-récitants mourraient un à un sur les champs de batailles. La version ‘officielle’ date du troisième calife Uthman. Cette compilation a été effectuée en sourates et versets, par ordre de longueur. Cela rend difficile la contextualisation des versets.

La mémorisation puis récitation du Coran furent pendant des siècles le centre de l’éducation musulmane traditionnelle, lieu d’apprentissage de la lecture. Le curriculum est alors basé sur ‘de qui’ un élève a reçu l’enseignement d’un texte. C’est à dire que l’élève recherche à acquérir une permission (ijaza) pour s’insérer dans une chaine de transmission faisant autorité. C’est une transmission de personne à personne.

Plus généralement, cette oralité transmet un mode de vie. Afin de démêler l’ambigüité du Coran, l’Islam s’appuie sur la vie du Prophète comme parfait exemple de vie suivant la volonté de Dieu. C’est ainsi que les hadiths relatent les paroles du prophète, ses actions. Ce modèle de vie est appelé Sunna (cf paragraphe sur le contexte). Là encore, l’accent est mis, non sur le contenu lui-même (matu) du hadith, mais bien sur sa chaine d’authentification (isnad) : sur celui qui l’a transmis. Ainsi sont considérés comme sahih (significatifs) les hadiths ayant une chaine complète, portée par des personnes sures (ilm al-rijal, la science des hommes). Par exemple, al-Bukhari (mort en 870) a voyagé dans toute l’Arabie pour mémoriser ces hadiths.  Ici encore, ce mode de transmission de personne à personne est un élément clé dans la construction d’une société, d’une civilisation.

Quel est finalement le contenu transmis ? La Sharia comme société de Dieu

Le mot Sharia porte avec lui beaucoup de crainte dans le monde occidental. Il signifie pourtant « chemin vers l’eau ». Dans une région désertique, il désigne ainsi le chemin tracé par Dieu pour que les hommes vivent. Ce chemin est définitif, sans erreur et englobe tout un mode de vie. En effet, la Sharia consiste en une évaluation morale (hukm) de chaque action : obligatoire, recommandé, permis/neutre, répréhensible, interdit. Seulement, cette Sharia dépend de la manière dont les hommes la comprennent. Ainsi, le fiqh (‘jurisprudence’) est une compréhension faillible de la volonté divine, une application au cas par cas. Bien entendu, les sources de jurisprudence sont le Coran et la Sunna mais le droit musulman prend aussi en compte la communauté initiale à Médine et suit des méthodes de ijma (consensus), qiyas (analogie). Un débat existe entre dériver de nouvelles interprétations (ijtihad, effort) ou suivre par analogie des précédents (taqlid). Il est généralement considéré que les enjeux majeurs ont été traités avant le 13ème siècle et donc que les « portes de l’ijtihad » sont depuis lors fermées.

Ainsi en raison même de la révélation du Coran venue apporter une façon pour les hommes de vivre selon la volonté divine, l’Islam est intrinsèquement une vie en société.

Une civilisation fragilisée

Selon Annie Laurent, la violence actuelle émanant de l’Islam est un signe de faiblesse.

Je vais donc essayer, à partir de mon développement précédent, de montrer pourquoi la civilisation musulmane se trouve fragilisé par la modernité.

D’une part, le monde musulman a été, c’est un fait, dominé par le monde occidental au travers de la colonisation depuis l’expédition en Égypte de Napoléon jusqu’au coup d’état de la CIA en 1953 en Iran. Cet élément a engendré une modernisation vers une structure étatique occidentale : organisation de l’armée, écoles gérées par l’État…

Mais d’autre part pour mon propos, la modernité occidentale porte surtout en elle un nouveau rapport de l’individu envers la société : l’individualisme.

De la même manière que l’invention de l’impression avait conduit Martin Luther à réclamer une ‘sola scriptura’ débarrassée de la médiation d’un clergé, ainsi le modèle de société musulmane -basée sur une transmission de personne à personne de la Sharia- s’est trouvé mis à mal. Le Coran imprimé et encore davantage l’avènement d’Internet permettent à tout musulman de se confronter directement au texte. Il n’a plus besoin de faire requête à un mufti afin que celui-ci publie une fatwa répondant à sa question pratique (par exemple, quelle évaluation morale sur la conduite d’une voiture…). C’est ainsi par analogie avec le protestantisme que l’on peut comprendre le mouvement salafiste rejetant toute dévotion populaire pour revenir au Coran seul, à l’esprit de la communauté primitive de Médine (al-salaf signifie ‘pieux prédécesseurs’).

Pour conclure, l’Islam est donc bien une civilisation au sens de Karamustafa dans sa construction au fil des siècles d’une organisation de la société fondée sur le Coran par application de la Sharia (société de Dieu). Mais plus qu’un ‘clash’ avec les autres civilisations, j’ai voulu finalement esquisser ici une fragilisation de l’Islam par l’émergence de la modernité occidentale : la transmission ‘généalogique’ de la religion comme mode de vie est interrompue par l’instantanéité d’Internet.

Jean-Baptiste Caridroit

Notes :   [ + ]

1. Karamustafa, “Islam: A Civilizational Project in Progress,” Progressive Muslims, 98-110
2. The Formation of Islam, Cambridge University Press, January 1999

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