Dans le monde sans en être

L’art comme mystique sauvage

Toile de Viera da Silva.

Toile de Viera da Silva.

Intervention de José Tolentino Mendoça dans le cadre du Cycle de conférences « Esprit de l’art / Art de l’esprit », à la Fondation Arpad Szenez – Vieira da Silva, Lisbonne, 5 novembre 2015.

Traduit du portugais au français par Benoît S. pour la Documentation Catholique.

L’écrivain Paul Claudel faisant la recension de l’œuvre poétique et de la quête spirituelle d’Arthur Rimbaud disait de lui – il le dit d’un poète mais aussi, d’une certaine manière, de tout artiste – qu’il était un mystique à l’état sauvage.

Les artistes incarnent la possibilité d’une certaine pureté de l’esprit, d’une mystique première, antérieure à toute forme d’organisation. De fait, l’esprit ne peut vivre sans art. Nous ne pouvons avoir de vie spirituelle sans emprunter ce chemin préparatoire qu’est l’art, cela pour trois raisons fondamentales.

L’art comme déchirure du monde

Premièrement, l’art nous aide à opérer une nécessaire déconstruction – une extraction – du monde. Le monde cesse de n’être qu’une croûte ou une surface neutre, nous commençons à voir autre chose dans les choses, une dimension symbolique s’introduit. Les cinq doigts d’une main ne sont plus une simple réalité matérielle, ils contiennent en eux-mêmes d’autres mondes possibles.

L’art est la perforation de ce réel qui ne nous apparaît si souvent que plat et opaque. Il est une déchirure – à la manière de celle que Lucio Fontana faisait dans ses toiles – qui ouvre au regard la possibilité d’une profondeur dans la platitude même du monde, dans l’effacement de nos expériences.

Tous les arts relèvent d’une telle déchirure faite par la lame aiguë des sentiments, du génie, de l’intuition, de l’esthétique ou de la sensibilité. Une déchirure nous préparant à une nouvelle existence.

En ce sens, l’artiste n’a pas a être chrétien, bouddhiste ou dévot d’une quelconque religion. Il doit être l’artiste. Vivre l’expérience artistique et ainsi opérer cette révision des images et de toute ce qui à première vue encombre notre regard d’une parfaite évidence.

Dans l’admiration et la stupéfaction que permet l’art, nous ne voyons pas simplement la réalité en soi ; nous la voyons comme proposition d’autre chose, et souvent même comme la positivité d’une absence, comme la présence qui offre d’effleurer une transcendance. C’est pour cela que l’art est si fondamental dans l’expérience spirituelle.

Sans l’art, nous tomberions dans un matérialisme irrémédiable, le monde ne serait que le monde. L’art est ce qui nous assure que le monde n’est pas seulement le monde et que ce que nous voyons n’est que le début d’un voyage de sublimation, d’interprétation.

L’art comme habitation de la matière

Le second aspect par lequel l’art concourt à l’expérience de l’esprit est qu’il transforme ce qui commença par n’être d’une chose impalpable, invisible, abstraite en réalité physiologique !

L’art commence en transformant le matériel en immatériel, en faisant du visible une école pour l’invisible, mais c’est pour ensuite emprunter le chemin inverse : l’art est capable de rendre proche, de matérialiser, de concrétiser cet état impalpable, invisible et transcendant.

Lorsque nous regardons une toile de Vieira da Silva il est flagrant qu’elle veut nous parler, nous renvoyer vers, nous montrer des choses qui ne sont pas totalement là, qui ne sont pas enfermées dans l’image. L’image suggère des mondes possibles. Renonçant à enfermer en elle la réalité entière, la vérité de l’image est de présentifier un réel plus vaste.

Par l’art et les artistes l’esprit cesse d’être captif de l’abstraction et devient une sorte d’état physiologique, une sorte de séisme, une conflagration qui nous renverse.

Les artistes nous font demeurer dans les entrailles de la baleine. Pas seulement dans nos concepts, nos idées, nos idéaux, mais ils nous font descendre au profond, en l’obscur, l’utérin, l’originaire, jusqu’à la lave, en ce lieu d’épreuve mais aussi de rédemption qu’est la matérialité de la vie.

L’art exprime l’ineffable

Le troisième aspect constituant une contribution décisive des arts pour l’esprit est cette capacité à nommer qu’ils lui assurent. Lorsque Moïse demandait à Dieu son nom, celui-ci répondit par l’art de la parole, par un poème : « Je suis celui qui est ».

L’art est la possibilité de concrétiser, de donner corps et plausibilité à ce qui nous est étranger, à ce qui est autre que notre corps mais que les arts parviennent à rendre proche, voisin. Seuil d’un dialogue que l’expérience de l’art nous permet d’établir.

L’art le fait de manière fantastique, il nous donne les mots pour ce qui n’a pas de nom, les images pour ce qui n’a pas de visage, la sonorité pour ce qui est silence. Et ce dans une singularité, dans une variété de formes, traduisant l’absolue diversité du monde.

Au creux de la singularité irréductible de chaque itinéraire artistique, de chaque voix, de chaque pensée, se trouve cet acte de dénomination. Sans l’art, nous ne saurions nommer, nous ne saurions parler.

C’est l’art qui le premier donna un nom à Dieu. Ce ne sont pas la théologie et les religions qui donnent nom à l’invisible. C’est l’art, ou du moins quelque chose tendant vers le symbole, acceptant la turbulente expérience d’une embrassade avec l’ineffable, qui seul peut le traduire.

Les artistes sont des mystiques à l’état sauvage, mais c’est cette mystique sauvage, primitive, qui doit ouvrir le chemin vers une expérience profonde et radicale de l’esprit.

José Tolentino Mendoça

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