Dans le monde sans en être

Le vide de la gauche radicale, meilleur ami du FN

Que serait une véritable politique de gauche, c’est-à-dire anti-libérale, au niveau régional ?

  • User de référendums locaux pour les choix structurants qui engagent durablement l’argent public ;
  • Favoriser le tissu économique local en faisant passer en priorité les entreprises locales pour les projets régionaux  ;
  • Exiger le remboursement des aides publiques accordées aux entreprises en cas de délocalisation ou de licenciement ;
  • Manger local dans les cantines.

Mesures qui enfreignent certes les règles européennes de la libre-concurrence mais qui relève finalement du simple bon sens. Mesures qui, plutôt que de faire diversion avec “le numérique à l’école” ou “l’innovation technique”, enclencheraient une véritable révolution : refonder la vie politique, économique, culturelle et sociale par en bas.

Faire que la politique relève réellement de la poli-tique, c’est-à-dire de l’art de la vie en cité (polis en grec). Reconnaitre que la gestion technicienne de la politique a fait faillite, que la politique a été réduite à une affaire de bureau alors qu’elle est intrinsèquement une affaire de rue. Déconstruire systématiquement toutes les structures d’usurpation de la souveraineté. Voilà quelle nous paraît-être la première urgence. Ce localisme n’est pas une option politique parmi d’autres, c’est, nous semble-t-il la condition même de la politique.

Oui, mais qui défend un tel programme aujourd’hui ? Le Parti Socialiste ? Europe Écologie Les Verts ? Le Front de Gauche ? NON ! Les quatre propositions énoncées ci-dessus sont tirées du programme du Front National !1Cf. La Croix, du jeudi 10 décembre 2015, pp. 3-4, où les programmes PS, LR et FN pour les régionales 2015 étaient très précisément présentés.

On a abondamment expliqué le succès du FN par son discours anti-immigration, anti-islam, etc. et c’est sûrement un des ingrédients essentiels (le plus ancien et le plus stable) de la recette Le Pen. Mais peut-être ne faut-il pas pour autant prendre le tiers d’électeurs ayant voté FN pour des fascistes sans cervelles. Peut-être faut-il tout simplement constater que sur de nombreux points le FN incarne aujourd’hui, seul, une proposition économique alternative et résolument anti-libérale.

Faut-il donc voter FN ? Si le parti des Le Pen ne se caractérisait que par cette ligne anti-libérale, il emporterait probablement l’adhésion de beaucoup d’entre-nous (chevènementistes, altermondialistes, souverainistes, et autres -istes déçus de la gauche comme de la droite).

L’illusion du Front National

Le rapport aux migrants

Mais à ce programme économique s’adjoint une liste infâme de propositions xénophobes. L’ensemble des candidats FN aux régionales proposait de “supprimer les subventions aux associations communautaristes et d’accueil de clandestins”. Et ce, évidement, sans distinguer entre migrants économiques et demandeurs d’asile.

Or quiconque a fréquentés des migrants sait l’importance des associations communautaires (de l’Amicale des Portugais au Foyer Malien, en passant par l’aumônerie Vietnamienne). Quiconque a fréquenté des migrants sait le rôle vital des associations d’accueil de migrants : La Cimade, France Terre d’Asile, le Secours Catholique, etc. L’arrêt des subventions n’aurait qu’une seule conséquence : jeter dans la misère des milliers de familles. Des vies sont en jeu, la question ne se pose donc pas : il est impensable de voter FN.

Certains diront qu’un authentique retour au local – un protectionisme économique – implique nécessairement un protectionisme culturel, une fermeture absolue des frontières et le renvoie hors du territoire nationale de tous les éléments non-locaux. Mais ce raisonnement est radicalement faussé. Car <1> il n’y a pas de ‘nécessité’ en politique, ou plutôt l’idée d’une ‘nécessité politique’ relève d’une pensée techniciste que justement nous voulons renverser ; la politique consiste en des choix, non en des mécanismes nécessaires (notez bien, c’est la logique capitaliste qui affirme qu’on n’a pas le choix, qu’il faut obéir aux ‘lois’ du marché). Et <2>, car les migrants sont du côté des victimes du capitalisme2c’est évident pour les migrants économiques, ça l’est aussi pour les migrants fuyant un Moyen-Orient détruit par la quête au Pétrodollar ou par un pseudo État Islamique financé par le pétrole. et non du côté des coupables, ils ne sont donc en aucun cas être nos ennemis politiques, ce sont nos premiers alliés. En pointant sans cesse du doigt les étrangers, le FN ne fait que révéler le néant de son analyse des causes fondamentales de la crise de notre société. Incapable de prendre le problème à la source, le FN ne fait que désigner un bouc émissaire.

Le modèle libéral supposait un vie politique réductible à la juxtaposition concurrentielle d’individus. Cette unité factice de la société s’effondre peu à peu en laissant l’individualisme prendre la place du politique. Il donc est urgent de trouver une nouvelle forme d’unité politique. La question qui se pose à nous est : Sur quelle unité allons-nous bâtir la société de demain ? Commuent retrouver une société là où il n’y a plus qu’un agrégat d’individus ? À cette question fondamentale – la seule question réellement politique – le FN n’a rien d’autre solution à proposer qu’une unité basée sur une logique d’exclusion : faire corps contre l’étranger énnemi. L’authentique sève Républicaine, celle qu’incarnait Charles Péguy en son temps, implique au contraire de refonder l’unité sur la solidarité : le refus absolu de la misère. L’unité nationale doit reposer sur la fraternité. C’est la vie commune, la vie concrète, qui doit guider cette refondation, cette révolution. Cette vie où l’autre m’est indissociable, où la souffrance de l’autre, quelqu’il soit, est aussi la mienne. C’est l’unité concrète et charnelle de nos vies intimement liées qui fonde la politique. Il est vain d’opposer race à race, il faut raciner – pour reprendre le néologisme de Péguy – jusqu’à la terre commune, la glaise commune dont nous sommes tous fait. Retrouver cette chair commune, ce pâtir commun, cette compassion qui lie radicalement nos destins. Voilà l’unique révolution à accomplir. C’est l’accueil des migrants et le soin des pauvres qui feront de nous un peuple politique. Opposer Français et Étrangers sur notre territoire, comme le propose le FN, c’est continuer à faire le jeu de la division et de l’émiettement de notre société.

Avec Péguy, il faut redire qu’on ne peut être authentiquement (et sainement) nationaliste qu’en étant inter-nationaliste, et vice et versa. La solidarité (chrétiens, entendons “la charité”) ne connaît pas de “préférence nationale”. La xénophobie, en tant que mécanisme d’exclusion, est intrinsèquement anti-politique. Seule l’inclusion est politique, c’est-à-dire, au sens propre, génératrice d’unité.

Le rapport à la société civile

Autre point majeur du programme FN : faire le tri dans les financements aux associations. Annonçant qu’elle comptait couper les vivres au Planning Familial, Marion Marechal Le Pen a fait tressaillir de joie bon nombre de catholiques. Ailleurs, les candidats FN annonçait vouloir opérer une sélection en ce qui concerne les politiques culturels. Bref définir, au nom de leur mandat électoral, ce qui mérite le titre d’art. Ici encore certains catholiques ont pu se réjouir et espérer voir la fin des Piss Christ et autres Golgotha Picnic.

Ces propositions sont pourtant en nette opposition avec la volonté de refonder la politique par le bas. Comment revendiquer à la fois une politique du peuple et se croire légitime, sous prétexte de mandat électoral, pour trier parmi les initiatives du peuple. Une refonte radicale de la politique sur le local impliquerait au contraire de favoriser toutes les initiatives de la société civile (dans la mesure où elles n’enfreignent pas la loi). Les élus n’ont pas à être les censeurs de la vie publique3même quand cette censure au fond nous réjouit, comme c’est le cas pour celle du Planning Familial., mais ses ambassadeurs et ses soutiens. C’est par la vie associative, les corps intermédiaires, etc. que la société se fait politique.

Il s’agit de remettre le pouvoir politique à la société elle-même ; ni à l’État ni aux individus, mais à la société. Ni étatisme, ni individualisme libéral, mais bien société politique. L’unité politique ne sera alors ni une unité reposant sur la toute puissance d’un chef (étatisme, présidentialisme), ni l’unité factice qu’un agrégat d’individus vaguement unis par un pacte social (contractualisme, individualisme libéral), mais l’unité concrète et organique d’une société politique. La société n’a pas à trouver son principe d’unité hors d’elle-même, c’est dans sa nature même, par la vie partagée et donc par la recherche du bien commun, qu’elle est politique.

Tout reste à faire

Alors oui, retournons au local. Oui, refondons la politique sur le peuple sans craindre d’être accusé de populisme. Mais voyons bien que le principe de ce localisme doit être la solidarité et non l’exclusion. Et la solidarité n’a rien ici d’une vague notion humaniste, il s’agit du rapport très concret fondant toute authentique société politique : donner sa vie pour son prochain.

Telle pourrait-être l’esquisse d’un authentique programme de gauche, d’un programme anti-libéral ne cachant pas sa faiblesse derrière des solutions xénophobes. Les partis libéraux (LR et PS) se noient peu à peu, lorsque viendra l’heure d’une refondation de la politique, y aurait-il une autre proposition que celle du FN ? Tout reste à faire, localement.

 

Benoît

Notes :   [ + ]

1. Cf. La Croix, du jeudi 10 décembre 2015, pp. 3-4, où les programmes PS, LR et FN pour les régionales 2015 étaient très précisément présentés.
2. c’est évident pour les migrants économiques, ça l’est aussi pour les migrants fuyant un Moyen-Orient détruit par la quête au Pétrodollar ou par un pseudo État Islamique financé par le pétrole.
3. même quand cette censure au fond nous réjouit, comme c’est le cas pour celle du Planning Familial.

4 réponses à “Le vide de la gauche radicale, meilleur ami du FN”

  1. PVimic

    Benoit,

    Merci pour ce texte et de rappeler qques éléments factuels sur lesquels nous sommes prompts, tous, à nous aveugler.

    Je ne partage pas (plus?) ces dichotomies humaines dans lesquelles les politiques tentent de nous maintenir faussement, avec un cynisme évident alors qu’au fond, beaucoup n’y croient plus, ou alors de façon inconséquente (Que ce soit la dialectique gauche/droite, marxiste/libérale, ou tout autre d’ailleurs, tant elles sont corrompues car systématique et mal comprises) ! Je ne suis d’ailleurs pas convaincu que ce que tu décris soit de gauche, ni de droite d’ailleurs. Pas plus qu’au-delà de sa vulgate, le FN ne soit anti-libéral ou résolu à incarner réellement cette alternative qu’il revendique.

    Merci par contre de pointer l’urgence de nous re-saisir du réel, dans toute sa complexité, à la fois fange et lumière. Et de faire confiance aux corps intermédiaires comme lieu de présence au monde, d’incarnation à ce réel .

  2. Marie-Ange

    Très bel article et très beau programme auquel je souscris totalement… mais pourquoi en faire un programme de gauche? C’est un programme inspiré du sens du réel et qui peut rassembler des hommes et des femmes au-delà de la division droite-gauche.

  3. pepscafe

    Bonjour Benoît,

    merci pour cette réflexion et ce fort intéressant programme effectivement “inspiré du réel” et de nature à rassembler, au-delà des clivages.
    A noter que, concernant “le véritable programme” du FN, la réalité semble toute autre, au-delà des beaux discours : Austérité budgétaire, abandon des familles modestes, et…vision néolibérale du travail ! (http://www.bastamag.net/Education-services-publics-action-sociale-lutte-contre-la-pauvrete-le-veritable )

    En Christ et Joyeux Noël !
    Pep’s

  4. Am.

    Petits rappels: le libéralisme est une idéologie de gauche et plusieurs papes ont condamné le socialisme.

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